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Notes :
Participation à la boite à flemme n°2


Le réveil sonne à sept heures pile. Comme d’habitude. Je le programme par reflexe, ça fait bien longtemps que je ne dors plus à cette heure là. Les informations sortant de la radio sont catastrophiques. Comme d’habitude. Un train a déraillé en Inde, le cours la bourse qui dégringole, et un père, qui après avoir égorgé ses enfants, a sauté du quatrième étage de son immeuble. Pas mieux du côté de la météo : pluie annoncée sur toute la France.
De toute façon qu’importe ? J’aimerais me dire que la journée va être belle et pleine d’espoir, mais justement, de l’espoir, ça fait un moment que  j’en n’ai plus. Je me lève doucement, mets mes pieds un par un dans mes chaussons. Je refais mon coté du lit. L’autre est intacte depuis qu’il n’est plus là. J’essaye de me souvenir, parfois, de la sensation de ses lèvres sur moi, lorsqu’il me réveillait, sa barbe de trois jours griffant ma joue au passage. Par reflexe, j’y passe ma main doucement, perdue dans mes pensés.
Une larme tombe de mes yeux. Je suis sa chute et la regarde s’écraser entre mes pieds, faisant une petite auréole sur le plancher de ma chambre. J’essuie mes yeux, renifle un bon coup, essaye de me convaincre que tout ira mieux, qu’il me faut du temps, c’est tout.
 
Je passe en vitesse à la salle de bain. M’habille avec les premiers vêtements qui me tombent sous la main. Me regarde un instant dans le miroir. Je remarque mon maquillage, posé sur l’étagère sous la glace, mais je ne m’en préoccupe pas. C’est au dessus de mes forces.
 
Lorsque j’arrive dans la cuisine, tout est froid, silencieux. Je fais couler mon café et j’allume la radio, sur une station musicale cette fois. Des chants de Noël, il ne manquait plus que ça. Rien chez moi ne me fait penser à cette fête. Le sapin est resté chez le marchand. Les décorations, dans leurs boites, quelque part au grenier. Mon cœur et mon esprit de Noël ? Partis avec lui.
Je touille mon café jusqu'à créer une espèce de cyclone dans ma tasse. Les souvenirs se noient dans le reflet noir du liquide. Les chants de Noël résonnant dans la radio se brouillent. Je n’entends plus rien. Une boule se forme dans ma gorge, mes poumons refusent d’obéir. Je suffoque. Des bribes de sons me remontent aux oreilles. Les excuses des gendarmes venant m’annoncer la mort de mon mari, les appels de ma mère, me demandant de vivre pour lui.
L’angoisse du jour qui se lève, inlassablement.
J’essaye de respirer doucement. Il faut que je me calme. Mon cœur semble avoir abandonné l’idée de passer à travers ma poitrine. Je prends ma plaquette de Xanax, en détache le dernier comprimé que je fourre dans ma bouche, avant d’avaler cul-sec mon café par-dessus.
Je me dis qu’au moins, ce soir en rentrant, ça fera toujours une journée de plus de passée.

 
Je sors de mon appartement et me rends compte que j’ai oublié mon parapluie. Tant pis, la pharmacie n’est pas loin.
L’employé me regarde avec compassion. J’ai horreur de ça. La ville est grande, mais dans le quartier, tout se sait. Il me demande si ça va. Je sais que ça part d’une bonne intention, mais je ne réponds pas. Je n’en n’ai pas le courage. Il part dans l’arrière boutique et me ramène mes cachets. Je tends ma carte vitale. Il emballe la boite dans un sachet qu’il me tend. Il a la délicatesse de ne pas me souhaiter une bonne journée, il est conscient que ça ne sert à rien.
Dehors, la pluie n’a pas cessée. Je cours jusqu’aux escaliers qui descendent dans la station de métro. Mes angoisses sont de retour. Mes larmes se remettent à couler toutes seules et je ne peux pas les arrêter. Je repense aux paroles de mon psy, le jour où je lui ai annoncé que j’avais repris le métro à partir de cette station, et ça m’aide un peu. Enfin je crois. Il m’avait dit que pour vaincre mon angoisse, il fallait l’affronter. Je suis sûr qu’un homme qui dit ça n’a jamais eu à le faire.
 
J’arrive sur le quai. Il faut que je m’assoie. Comme si ce n’était déjà pas assez dur, la seule place restante est à coté du distributeur de boissons. Tant pis, j’y vais.
Je garde mes yeux baissés sur mes chaussures. Je lutte pour ne pas lever la tête, mais mon envie de voir son visage est plus forte que la douleur qui suivra quand je réaliserai une fois de plus qu’il n’est plus là. Doucement, mon regard quitte mes chaussures et se porte sur le côté du distributeur. Quelques fleurs sont encore accrochées négligemment contre le mur, et à coté, sa photo, scotchée par je ne sais qui en guise de dernier hommage. La colère, le chagrin, toutes ces émotions se mélangent. Les gens passent et repassent, sans regarder la photo de mon mari, mort ici, peut être même sous leurs yeux, il y a six mois, pour une histoire de cigarettes.
Le métro arrive. Je monte et trouve une place coté fenêtre. Mon regard ne lâche pas la photo de mon mari. Lorsque les portes se ferment et que la rame part, la douleur dans le fin fond de mon être se réveille et me cloue sur mon siège.
 
C’est moi qui l’abandonne.
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