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Fait ordinaire pour un samedi matin chômé, Ayu ne se réveilla pas aux premières lueurs du jour. Non, ce matin-là, il était plutôt 14h lorsqu’elle ouvrit enfin un œil pour se découvrir allongée de tout son long sur son couvre-lit, toujours vêtue comme la veille, et relativement courbaturée.
Elle perdit volontairement quelques minutes à se demander si on pouvait encore parler de matin ou pas dans ce cas précis, puis roula au pied du lit. Le choc acheva de la sortir du sommeil, et, dans un état second, elle alla prendre une douche, dans l’espoir que l’eau froide de son immeuble la réveille un peu. Effectivement, la douche lui fit peu à peu reprendre ses esprits ; mais était-ce vraiment une bonne chose ? Plus elle essayait, moins elle parvenait à chasser le souvenir de Yu-kun dans son appartement. Et penser à Yu-kun la déprimait complètement, c’était un fait avéré. Au point où elle en était, elle pouvait tout aussi bien prendre son petit déjeuner / déjeuner/ goûter seule dans son fauteuil devant sa fenêtre, avec un pot de nouilles instantanées, ou bien appeler Yuko. Mais Yuko avait été à ses côté pendant des semaines après que Yu-kun ait abandonné le navire, elle n’allait pas non plus la solliciter uniquement pour lui remonter le moral.
Et en plus, il n’y avait plus de nouilles. En fait, il n’y avait plus rien à manger nulle part dans l’appartement, excepté un vieux sachet de galettes de riz effritées et quelques condiments un peu partout dans les placards. En temps normal, Ayu aurait traîné les pieds jusqu’au combini le plus proche pour acheter les vivres de la semaine – c’est vrai qu’en général, elle faisait ses courses le vendredi soir – mais elle était juste trop fatiguée, et largement trop déprimée. Les courses pouvaient attendre quelques heures.
Afin de ne pas rester à se morfondre dans son fauteuil, Ayu décida de se faire du thé ; seulement, l’eau mit un temps fou à bouillir, temps qu’Ayu mit à profit pour refaire quelques centaines de fois le tour de son appartement ; chambre, salle de bains, chambre, pièce à vivre, chambre, salle de bains, chambre, pièce à vivre… elle avait mis un point d’honneur à ne pas déménager lorsque Yu-kun l’avait quittée, décrétant qu’elle pouvait parfaitement vivre dans un appartement rempli de souvenirs, même s’ils étaient désagréables. Effectivement, elle y était parvenue ; se faire plaquer ne signifiait en rien que la fin du monde était arrivée, et elle tenait à faire comme si de rien n’était pour se prouver que ce type horrible n’avait pas eu sur elle l’emprise qu’il avait voulu avoir. Mais à présent qu’elle l’avait revu, juste la veille au soir, tous ses souvenirs refaisaient surface, et elle détestait ça au plus haut point ; pire que ça, elle n’était pas du genre à s’apitoyer sur son sort, et le simple fait d’être d’une humeur pareille l’énervait encore davantage que d’avoir revu Yu-kun.
À six heures du soir, les crampes d’estomac étant devenues insupportables, Ayu fourra son porte-monnaie dans sa poche et déplaça la table qui était toujours devant la porte, pour sortir enfin de chez elle ; il était temps d’acheter à manger, et surtout, il était complètement hors de question qu’elle se laisse mourir de faim simplement parce que son ex l’avait contrariée. C’était déjà inacceptable que son ex la contrarie toujours ; logique, certes, mais pas acceptable du tout, elle pouvait parfaitement continuer sa vie sans se sentir déprimée à chaque fois qu’elle repensait à lui ; alors tant pis pour sa frange remontée en couette sur le haut de son crâne, tant pis pour son vieux pull complètement informe et son pantalon à carreaux, elle allait faire ses courses au combini, manger un peu, mettre de la musique dans son appartement et tout irait tout de suite mieux. Au pire, elle irait se coucher assez tôt, et voilà tout.
Forte de ces décisions, Ayu franchit la porte automatique du combini.

Alors qu’elle sortait du rayon des nouilles instantanées pour aller chercher des feuilles de nori à l’autre bout du combini, elle sentit son téléphone vibrer dans sa poche ; l’appelant était inconnu. Elle haussa un sourcil. Personne n’était susceptible de l’appeler un samedi soir. C’était louche. Peut-être Yu-kun qui revenait à la charge ? Ayu secoua la tête. Il valait mieux répondre, car sinon elle allait s’imaginer que c’était Yu-kun qui tentait de la joindre et cette histoire commençait à prendre une tournure monomaniaque des plus désagréables.
— Allô ? répondit-elle sur un ton presque soupçonneux.
— Fuse-san !
Elle faillit en lâcher son sac de courses.
— …Akida-san ? …je peux savoir où vous avez trouvé mon numéro ?
— J’ai passé un coup de fil à une fille qui s’occupe de la paperasse à la production. Fuse-san, est-ce que c’est chez vous que j’ai laissé ma sacoche ?
— Pardon ?
— Ma sacoche, répéta-t-il comme s’il s’adressait à un enfant particulièrement lent. Ma sacoche, que j’ai posée chez vous hier soir quand vous m’avez maquillé. Je la cherche depuis ce matin et pas moyen de mettre la main dessus, elle contient des papiers importants et j’aimerais la récupérer.
— Du calme, je retiens pas votre sac en otage, je ne suis même pas sûre qu’il soit chez moi. Je vais regarder, et si effectivement je l’ai, je vous rendrai votre sacoche lundi.
— J’en ai besoin maintenant.
Ayu ferma brièvement les yeux. Elle détestait lorsqu’Akida-san disait « maintenant ». Cela lui donnait la désagréable impression d’être revenue à une époque où l’esclavagisme était monnaie courante. Après un bref coup d’œil à l’heure, elle répondit :
— Selon où vous êtes, je peux passer vous l’apporter. Si, bien entendu, votre sacoche est chez moi.
— Je suis déjà en route, la coupa Akida-san. Je pense que je peux être chez vous d’ici cinq minutes si le taxi roule bien.
— …Pardon ?
Par chance, elle avait pris la peine de poser son sac de courses. Sinon, la bouteille de sauce aurait volé en mille morceaux en atteignant le sol.
— Akida-san, répondit-elle fermement, je ne me souviens pas vous avoir demandé de passer chez moi. D’ailleurs, je n’ai pas l’intention de vous recevoir, que ce soit bien clair. De toute façon, je ne suis pas chez moi pour le moment, alors vous vous passerez de votre sacoche jusqu’à lundi – si, bien entendu, elle est chez moi, ce dont je doute beaucoup.
— Bon, vous êtes où alors ?
— Hein ? euh, au combini. J’en ai pour un moment.
— Alors j’arrive. Je suis avec un ami qui pourra même porter vos courses, si ça peut vous motiver, et très franchement, toutes les femmes du Japon aimeraient être à votre place en ce moment alors vous avez intérêt à vous sentir motivée.
Estomaquée, Ayu eut juste assez de souffle pour répondre :
— Si j’avais besoin de ça j’irais dans un host club !
Mais Akida-san lui avait raccroché au nez.
Bien. Elle avait cinq minutes – non, quatre, trois peut-être – pour filer d’ici au plus vite, avec ou sans ses courses, afin d’éviter de croiser Akida-san qu’elle voyait suffisamment au travail sans avoir besoin en plus de voir sa tête le week-end. Seulement, s’il arrivait et qu’il ne la trouvait pas, il allait lui téléphoner. Et si elle ignorait ses appels, il y avait de fortes chances qu’il vienne chez elle sonner à sa porte jusqu’à ce que les voisins aient à le faire dégager.
Ayu tenta de réfléchir. La sacoche était-elle chez elle ? Elle avait peut-être le temps de traverser la rue, monter chercher la sacoche et redescendre pour la remettre à Akida-san, ce qui lui éviterait d’avoir à le recevoir chez elle une seconde fois. Elle détestait les visites, elle n’allait pas non plus recevoir des gens qu’elle ne pouvait pas voir en peinture !
Malheureusement, son téléphone vibra à nouveau. Comme si elle avait pressenti ce qu’elle entendrait, elle arracha d’un geste rapide l’élastique qui retenait sa frange en palmier sur sa tête et passa la main dans ses cheveux, non pas pour avoir l’air présentable, puisqu’elle avait déjà l’air d’être en pyjama, mais le moins ridicule possible. La voix au bout du fil confirma ses craintes.
— Vous êtes bien au combini qui se trouve en face de votre immeuble ?
— …
Elle ne put pousser la mauvaise volonté jusqu’à lui mentir ; deux minutes plus tard, les portes du combini s’ouvraient sur un homme de grande taille vêtu de vêtements trois fois trop larges, le visage dissimulé sous des lunettes de soleil, une casquette et une capuche de sweat-shirt. Aucun doute possible, c’était bien Akida Kei. Lui seul pouvait s’accoutrer ainsi en plein jour en dehors des quartiers sensibles de la capitale où les jeunes se croyaient aux États-Unis. Enfin, lui et son comparse qui le suivait de très près ; entre les deux hommes, seules les couleurs des vêtements variaient, et le pire, pensa Ayu, c’était que des habits aussi informes devaient très certainement coûter une fortune. C’était bien connu, les idoles ont des goûts de luxe. Ils étaient entrés comme si l’entièreté du combini était leur royaume, et la jeune fille pouffa discrètement.
Les deux jeunes hommes s’approchèrent d’Ayu avec des airs de conspirateurs cherchant à passer inaperçus, ce qui ne fit évidemment qu’attirer l’attention dans leur direction. Il valait mieux passer à la caisse le plus vite possible, si elle ne voulait pas se faire remarquer ; les deux suffisants l’oubliaient peut-être, mais Ayu était dans son quartier, et une réputation était très vite taillée. Déjà que le déménagement de Yu-kun avait été mal vu par les voisins, elle ne voulait pas non plus que naisse une rumeur selon laquelle elle se payait des hosts…
— Je vais payer ça, déclara-t-elle, vous et monsieur votre ami m’attendez ici, on va aller vérifier dans un instant si la sacoche est bien chez moi.
Et elle a intérêt à y être, rajouta Ayu en pensée, parce que sinon il y en avait un à qui elle allait faire manger sa casquette. Prise d’un doute en voyant le camarade d’Akida-san, elle se retourna rapidement :
— Vous, je vous ai déjà vu quelque part.
— À la télé peut-être, répondit Akida-san d’un ton condescendant.
— J’ai pas la télé. J’ai vu votre ami récemment.
Elle plissa les yeux et examina l’inconnu, jusqu’à ce que cela lui revienne :
— Yamada-san !
— …la fille du parc !
Soulagée de ne pas s’être lamentablement plantée, Ayu s’inclina poliment, son interlocuteur fit de même en lui décochant même un clin d’oeil, sous le regard impatient d’Akida-san.
— Et ma sacoche ?
— On va aller voir si elle est chez moi, votre, sacoche ! Mais à moins que vous ayez envie de payer pour mes courses à ma place, je vais aller faire la queue tout de suite.
— Et moi je vais chercher quelques bouteilles pour tout à l’heure, lança rapidement Yamada-san avant de disparaître entre les rayons.
Ayu faillit poser une question mais se retint très vite ; s’ils avaient l’intention de se mettre minable ce soir encore, ça n’était pas elle qui allait devoir se faire greffer un nouveau foie, par conséquent cela ne la regardait en aucune mesure, et franchement, elle ne voulait rien savoir. Exit la question.
Quelques minutes plus tard, le trio dépareillé arriva à la porte de l’appartement d’Ayu, respectivement chargés de deux sacs de courses pour elle, d’un sac de bouteilles d’alcool pour Yamada-san et d’assez de suffisance pour écraser une ville entière pour Akida-san.
Non vraiment, si la sacoche n’était pas chez elle, se disait Ayu, elle lui ferait manger sa capuche ridicule.
Note de fin de chapitre:
Voilà, il ne lui aura pas fallu longtemps pour retourner chez elle... Mais ils ne sont pas seuls ; est-ce que le superbe Yamada-san permettra de redorer aux yeux d'Ayu le blason des stars en général, terni par le non moins superbe, mais superbement chiant Akida-san ?
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