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— Je monte vous chercher de l’anticerne, je reviens vous le donner, et vous disparaissez de ma vue jusqu’à lundi matin, d’accord ?
— Pourquoi vous fatiguer à monter et redescendre, je peux passer le prendre et partir ensuite, objecta Akida-san.
— Ce serait une possibilité, mais très franchement, je ne tiens pas à ce que vous sachiez exactement où j’habite.
— Peuh. Comme si j’allais vous sauter dessus, alors que vous êtes moche.
Elle faillit répliquer « si moi je suis moche alors toi tu es un connard patenté », mais d’une elle n’était pas certaine qu’il saisisse le sens du mot patenté, et de deux, il était en était effectivement un, ce qui rendait discutable le sens de sa repartie.
Ayu se contenta donc de soupirer et entra dans l’ascenseur, non sans jeter un regard assassin au jeune homme nonchalamment appuyé contre le mur, le visage dissimulé par une capuche et ses éternelles lunettes de soleil. Il n’avait qu’à les garder à son rendez-vous, s’il tenait tant à planquer ses cernes.
L’ascenseur arriva enfin à son étage ; Ayu s’appuya sur la porte pour sortir ses clefs, mais celle-ci s’ouvrit d’elle-même ; elle n’était pas fermée. Ce qui était tout à fait bizarre, étant donné qu’Ayu avait toujours été maniaque des serrures et n’oubliait jamais de toutes les verrouiller. Inquiète, elle faillit redescendre chercher Akida-san pour qu’il l’aide à mettre en fuite un éventuel cambrioleur ; mais son amour-propre l’en dissuada à peu près au moment même où l’idée se formait dans son esprit.
Prudemment, Ayu ouvrit la porte et pénétra dans l’appartement ; et ce qu’elle y vit lui confirma définitivement qu’elle était en train de vivre une journée pourrie, et que celle-ci le resterai jusqu’au bout.
Au milieu de l’appartement, en train de fouiller dans ses CD, se tenait Honma Yu, la seule personne qu’elle avait encore moins envie de voir qu’Akida-san, et dont elle venait de passer plusieurs mois à tenter d’effacer jusqu’au souvenir. S’il n’avait pas remarqué son arrivée, elle aurait volontiers tourné les talons et campé à l’étage supérieur en attendant qu’il parte. Visiblement, il avait gardé sa clef ; elle allait au moins pouvoir profiter de l’occasion pour s’assurer que plus jamais il ne remette la main dessus.
Yu ne l’avait pas encore vue. Son cœur battait la chamade. Elle essuya ses paumes moites sur son pantalon pour se redonner une contenance, puis déclara sur le ton le plus égal possible :
— Bonsoir. Tu sais quoi, je ne vais même pas te demander ce que tu fais ici ; je veux juste que tu me donnes la clef et que tu repartes, très loin, très longtemps. Ca me semble assez clair, comme ça.
Le jeune homme sourit.
— Salut. Je suis passé voir si je n’avais pas oublié mes premiers CD des Tokio.
— Ils sont dans la petite boîte à côté du radiateur, avec absolument tout ce qui t’appartient ici. Donc ça tombe super bien, tu les prends, tu poses la clef à la place de la boîte et tu t’en vas immédiatement, avant que je commence à m’énerver. Je me trouve déjà super gentille, là, et j’ai vraiment eu une journée pourrie alors s’il te plaît, barre-toi maintenant et prends note du fait que je ne veux plus jamais voir ta tête où que ce soit.
Elle se demanda s’il réaliserait qu’elle parlait sans s’arrêter pour donner le change. Serait-il encore capable de déceler la peur dans sa voix, même noyée sous un torrent de paroles ?
Yu-kun se dirigea vers la boîte désignée par Ayu et commença à tranquillement passer en revue son contenu. La jeune femme jeta un coup d’œil aux quatre murs à la recherche de quelque chose pour lui taper dessus en cas de problème ; elle était très petite, très faible, et si jamais cela tournait à la dispute, elle préférait ne pas être en désavantage total. Mais visiblement, à part lui abattre une casserole sur la tête ou bien l’assommer avec le cuiseur à riz si toutefois elle parvenait à le soulever assez haut, les opportunités d’attaque semblaient considérablement réduites.
Elle avait fini par se résoudre à ne plus jamais le recroiser après avoir enfin réussi à s’en débarrasser quelques mois plus tôt ; une dernière rébellion de sa part avait suffi à l’impressionner, et il avait simplement disparu sans laisser d’autre explication qu’un post-it sur l’oreiller. Une fois le premier choc passé, ainsi que quelques longues semaines à sursauter à chaque fois qu’elle entendait du bruit dans l’appartement, elle avait fini par s’y faire et appréciait son absence comme elle ne s’en serait jamais crue capable – sans lui, même avec un travail tout pourri, elle revivait. Autant dire qu’il était hors de question qu’il s’éternise ici ne serait-ce qu’un instant de plus.
— Honma Yu. Prends tes affaires, laisse ta clef et va-t’en.
— Tu vois, répliqua-t-il tranquillement, c’est un peu pour ça que tu n’es pas capable de garder un mec. Franchement, tu penses vraiment qu’il y a quelque chose d’attirant dans ta façon de me parler ?
— Peut-être parce que justement, ma seule envie c’est que tu t’en ailles, fit remarquer Ayu en tentant de ne pas rentrer dans son jeu. Je ne veux rien savoir sur quoi que ce soit, je me moque de ton avis ; maintenant, dehors, la porte est encore ouverte alors profite.
Quelques années plus tôt, elle n’aurait jamais osé parler à un homme comme ça ; mais à présent, notamment à cause de celui-ci, elle ne s’en laissait plus conter.
— Décidément, déclara Yu-kun. Déjà que tu n’étais pas belle, mais maintenant en plus t’es pas aimable. Si tu finissais ta vie seule avec un chihuahua ça ne m’étonnerait pas du tout.
— Arrête de te croire dans un soap avec des répliques à la mords-moi-le-nœud, on est dans mon appart, il n’y a que toi et moi, et encore pour toi c’est juste provisoire, tu vas me faire le plaisir de sortir immédiatement, parce que je ne rentrerai pas dans ton jeu stupide.
— Pourquoi, qu’est-ce que tu vas faire ? Tu vas me jeter dehors à la force de tes petits poings ?
— Non, pas à la force de mes petits poings
Ayu alla calmement fouiller dans son armoire à produits professionnels, en espérant très fort que son idiot d’ex petit ami ne comprenne pas trop vite ce qu’elle avait en tête. Sa bombe de latex pour les prothèses de nez devait forcément se trouver quelque part dans le carton du bas. Mais pourquoi était-il aussi grand ? Pourquoi ne l’avait-elle pas rangé, comme elle se l’était trop souvent promis ? Même si elle s’efforçait de n’en rien laisser paraître, Ayu était de plus en plus anxieuse. S’il ne sortait pas très vite, elle allait s’énerver et les choses tourneraient au vinaigre ; et une femme d’un mètre cinquante est en droit de se faire du souci lorsqu’un homme de plusieurs têtes de plus qu’elle squatte son salon avec des airs menaçants. D’accord, maintenant qu’elle était face au mur de fond de son armoire, elle pouvait se l’avouer ; elle avait vraiment, vraiment la trouille.
Enfin, elle mit la main sur la bombe de latex et se retourna vers Yu-kun ; le visage détendu de celui-ci se métamorphosa, le sourire agaçant disparut et il soupira :
— D’accord, fini de jouer, j’avoue, j’aurais besoin de vendre un ou deux trucs qu’on avait achetés tous les deux.
— Tu fais un pas vers moi et je te pulvérise un demi-litre de latex dans la figure, ça te va comme réponse ? La clef, la porte, c’est la dernière fois que je le répète.
Malheureusement pour Ayu, elle était parmi les rares enfants du pays qui n’avaient jamais pratiqué un art martial au moins à l’école primaire. Yu-kun n’eut que deux pas à faire et il lui tordit le poignet en une fraction de seconde ; elle lâcha la bombe avec un cri, et tenta de se débattre du mieux qu’elle le pouvait, mais ce n’était pas non plus comme si elle était de taille à lutter. Il savait exactement comment lui faire mal. Elle s’en remit alors à sa dernière ressource ; elle cria. Sur tous les tons et dans tous les registres, mais le message principal était plus ou moins le même, à savoir « lâche-moi, et pars » – en moins poli. Soudain, la porte entrouverte s’ouvrit en grand sur quelqu’un qu’elle avait complètement oublié.
— On dirait que vous n’avez pas encore cherché d’anticerne.
Yu-kun leva un sourcil.
— C’est qui celui-là ? Ne me dis pas que c’est ton mec ?
— C’est quelqu’un qui n’aime pas les nuls, répliqua Akida-san, mais s’en prendre à une femme c’est nul, donc tu es un nul et devine quoi, je peux déjà te dire que j’aime pas ta tête.
Ayu ferma brièvement les yeux. En tout cas c’était certain, c’était une chance immense qu’Akida-san n’ait pas à écrire ses dialogues, parce que même si l’intention y était, la forme laissait incroyablement à désirer.
— C’est un ami à vous, Fuse-san ?
— Pas vraiment, non, juste un ex, répondit-elle tant bien que mal, coincée contre le mur par le coude de Yu-kun.
— Et c’est normal qu’il soit chez vous à cette heure ?
— Absolument pas, d’ailleurs je ne sais même pas pourquoi il ne m’a pas rendu la clef en partant.
— Hé, ho, je vous signale que je suis toujours là, lança Yu-kun.
L’expression d’Akida-san se durcit.
— Oui, justement, j’allais le faire remarquer ; qu’est-ce que tu fous encore là, au juste ? J’étais pas venu pour ça, mais si tu ne changes rien très vite tu vas te retrouver avec mon poing dans les gencives. Je te préviens, j’adore me battre mais mon manager ne me laisse jamais faire, donc si tu m’énerves on va se battre.
Visiblement, les choses tournaient plutôt mal pour Yu-kun ; il ne pouvait plus emporter ce qu’il était venu chercher – pour ne pas dire voler – et il était à deux doigts de se faire casser la figure. La joue toujours écrasée contre le mur, Ayu se demanda si pour une fois, pendant une courte minute, elle ne pouvait pas s’autoriser à apprécier la présence d’Akida-san.
Finalement, Yu-kun grommela quelques paroles aussi désagréables qu’impolies, et se dirigea vers la porte ; Akida-san le saisit par le col au passage, profitant de sa grande taille, et fit remarquer :
— J’ai cru comprendre que tu avais encore les clefs de mademoiselle avec toi, tu vas réparer cette erreur avant de partir, d’accord ?
Mortifié, Yu-kun fouilla un moment dans sa poche pour en sortir les clefs qu’il déposa près du radiateur ; au passage, il rafla la boîte contenant ses affaires, et après un avoir lancé un regard noir à Ayu, il prit la porte avec une mauvaise humeur plus qu’évidente.
La jeune femme ne fut soulagée que lorsqu’elle eut violemment claqué la porte derrière lui.
— Eh ben, je sais pas si tous vos ex sont comme ça, mais quel naze, s’exclama Akida-san. Vous aimez ça ou c’est tout ce que vous pouvez vous permettre comme genre de mec ?
Elle lui jeta un regard qui en disait long :
— Vous voyez, j’étais sur le point de vous remercier et même d’avoir un peu d’affection pour vous, mais je crois que je vais juste vous mettre un peu d’anticerne et vous souhaiter une bonne nuit.
— Je trouve que c’est plutôt une bonne idée, ouais, confirma Akida-san.
— Au moins on est d’accord. Mais, merci quand même.
— Que ce soit clair, je l’ai juste fait filer parce que j’avais besoin de vous. Vous mettiez un temps fou à redescendre et j’ai fini par partir à votre recherche, jusqu’à ce que j’entende crier. Alors pas la peine de tomber amoureuse de moi.
Ayu leva les yeux au ciel. Est-ce que quelqu’un lui avait déjà expliqué le sens du mot « suffisance » ? Elle lui désigna la table pour poser ses affaires et une chaise près de la lampe pour qu’il s’asseye ; très vite, elle émergea de son armoire avec un gros bâton d’anticerne et quelques tubes de fond de teint fluide.
— Qu’est-ce que vous faites ?
— Je mélange, expliqua Ayu. Ce sont des produits que j’utilise pour moi seulement, et vous avez le teint plus foncé. Maintenant arrêtez de bouger, vous faites ça très bien, et laissez-moi faire.
Il repartit quelques minutes plus tard, presque sans un mot ; Ayu s’effondra sur son lit. Plus jamais de journée pareille, non, vraiment, plus jamais.
Ce soir-là, elle poussa sa table contre la porte d’entrée et posa un vase sur le rebord. Elle n’avait aucune envie d’avoir de mauvaise surprise au beau milieu de la nuit ; malgré sa fatigue, il lui fallut un bon moment avant de parvenir à fermer l’œil.
Note de fin de chapitre:
Vous y avez cru, à cette histoire d' "Akida-san mon héros", pas vrai ? Celui qui vole au secours de la veuve et de l'orphelin, avec le désintérêt le plus noble ! Enfin, c'est peut-être un mufle, mais au moins il a un bon fond, c'est déjà ça. Oh, vous avez remarqué, maintenant il sait où elle habite ! Reviendra-t-il dans l'appartement, et surtout, reviendra-t-il bientôt ?
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