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Contrairement à ses craintes, Akida-san ne se révéla pas être un problème le lendemain matin ; il arriva à peu près autant en retard qu’à l’ordinaire et grommela un vague remerciement au sujet de la nuit passée.
Ayu, par contre, était dans un état autrement plus abîmé que son bonhomme ; elle n’avait presque pas pu dormir, les quelques minutes de sommeil qu’elle était parvenue à grappiller l’avaient achevée, et elle n’avait même pas eu le temps d’appliquer autre chose qu’une bonne couche d’anticernes qui ne cachait malheureusement pas les cercles noirs qu’elle avait sous les yeux.
En clair, elle avait une mine abominable, elle était d’une humeur de chien, et n’avait qu’une seule envie : rentrer se coucher. Mais avant, il fallait impérativement qu’elle trouve un moyen de se bourrer de caféine, sinon elle allait s’endormir sur le plateau, et inutile de préciser que ce serait incroyablement mal vu.
Cependant, Akida-san n’avait pas l’air totalement réveillé non plus ; il oublia successivement dans les loges sa veste, puis ses feuilles de dialogue, et enfin il garda ses lunettes de soleil sur le nez au moment de tourner. Sa veste lui fut amenée par une costumière zélée, ses dialogues lui furent glissés par Takashi-san et ce fut Ayu qui lui retira ses lunettes avant que le réalisateur ne se fâche pour de bon. La jeune fille constata avec satisfaction qu’au moins, tout célèbre qu’il était, Akida-san ne pouvait pas empêcher les gens avec lesquels il travaillait de réaliser qu’il était un imbécile sans conscience professionnelle.
À la pause-déjeuner, elle réussit à entraîner Midori à l’extérieur pour un déjeuner arrosé de café au pied de l’immeuble. C’était une mauvaise idée : il faisait atrocement froid. Par compassion, Midori lui proposa de l’aider à cacher ses cernes, mais Ayu déclina gentiment l’offre. Non seulement elle pouvait s’en sortir toute seule, mais en plus elle avait bien envie de rendre à son client préféré la monnaie de sa pièce, à savoir, faire face pendant d’interminables minutes à quelqu’un accablé par une gueule de bois doublée d’une nuit blanche.

Elle avait bien choisi son jour pour venir travailler dans un état pareil ; bêtement, elle avait oublié qu’Akida-san tournait deux heures de plus ce soir-là, et puisqu’elle ne s’était vraiment liée d’amitié avec personne parmi les maquilleuses, il lui fut impossible d’échanger ses deux dernières heures. Elle finirait donc à neuf heures… ce qui lui laissait largement le temps de mourir dans la réserve, recroquevillée dans un carton pour que personne ne la surprenne en train de faire une sieste.
Ayu finit par trouver un compromis acceptable ; elle transigea avec ses bonnes habitudes et vaporisa une bonne couche de bombe sur le visage d’Akida-san pour fixer le fond de teint, et s’assura auprès de lui qu’il n’y avait rien de particulier dans la scène qui nécessite de le remaquiller régulièrement. Elle en profita pour s’éclipser en salle fumeurs pour se tenir éveillée avec un café serré et une bonne dose de nicotine.

Lorsqu’elle se réveilla, ce fut à cause d’un bruit sec et relativement agressif, juste devant son visage. Elle ouvrit les yeux avec difficulté : Akida-san tapotait la table avec la branche de ses lunettes de soleil pour la réveiller, et il ne s’y prenait pas doucement. S’il devait la réveiller, cela signifiait… cela signifiait qu’elle s’était endormie.
Ayu bondit de sa chaise, ne réduisant malheureusement guère sa différence de taille avec Akida-san, et fit de son mieux pour avoir l’air parfaitement réveillée. Manque de chance, son client attitré la dévisageait, un sourcil levé, l’air plus que dubitatif.
— Oui, bon, d’accord, j’ai dû m’assoupir un instant, concéda-t-elle.
— Un peu, oui, c’est neuf heures et demie, la nuit est déjà tombée et les studios sont en train de se vider.
Elle bondit à nouveau, et dégaina son portable : ce n’était pas une blague, elle avait bien dormi plus d’une heure alors qu’elle aurait dû être en train de travailler. Sa conscience commença à la faire grimacer, jusqu’à ce qu’Akida-san lui enjoigne, d’un signe de tête, de retourner dans les loges.
— Je vais pas me démaquiller tout seul, déclara-t-il. Et puis, ça va, moi aussi j’ai la gueule de bois, je ne vous ferai pas virer pour une petite sieste.
À moitié soulagée – car elle avait désormais l’habitude de rester sur ses gardes avec lui – Ayu lui emboîta le pas et s’empressa de sortir des cotons et la lotion démaquillante.
Akida-san se laissa choir dans son fauteuil comme une masse ; visiblement, ce n’était pas ce soir qu’il allait retourner faire la fête. Puisqu’il était déjà tard, Ayu ne se dépêcha même pas ; elle était bloquée avec lui dans la loge et c’était tant pis, elle n’allait pas bâcler son travail pour l’éviter. Après tout, depuis qu’elle l’avait vu vomir tripes et boyaux moins de vingt-quatre heures plus tôt, il était clairement moins impressionnant à ses yeux.
D’abord, elle le démaquilla avec sa lotion habituelle, puis, certaine que quoi qu’il arrive il ne se relaverait pas le visage une fois rentré chez lui – sinon elle l’aurait remarqué – elle profita de son état de somnolence pour aller chercher un peu d’eau tiède et lui nettoyer la figure après tout ce maquillage. Il sembla tiquer, mais ne se donna pas la peine d’ouvrir les yeux ; Ayu continua donc son travail.
Par chance, il avait une peau impeccable qui n’avait pas tendance à former d’affreux boutons à chaque fois que les pores étaient étouffés – dans le cas contraire, au vu de la couche de fond de teint dont il avait quotidiennement besoin, son visage se serait déjà transformé en une énorme boursouflure. Il y avait sûrement là une théorie à formuler à propos de la corrélation entre la qualité surnaturelle de la peau du visage et le degré de célébrité qu’il était possible d’atteindre.
Elle acheva son travail avec une petite crème hydratante très légère, histoire que la peau puisse respirer mais que son visage ne se retrouve pas paralysé par le froid en sortant. Satisfaite, Ayu rangea son matériel puis tapota doucement la joue du jeune homme assoupi dans son fauteuil. Il se réveilla avec difficulté et cligna des yeux plusieurs fois en dévisageant Ayu.
— Voilà, c’est bon. Je pense qu’on peut prévenir le veilleur et rentrer chez nous, j’ai terminé et vous êtes à nouveau au naturel. D’ailleurs ça tombe bien parce qu’il n’y a plus de fond de teint et les trousses des autres sont sous clef.
Un rapide examen dans la glace suffit à Akida-san pour faire une moue digne d’une diva.
— J’ai des cernes.
— Après une nuit pareille c’est assez normal, oui, confirma Ayu.
— Non, je veux dire, votre boulot c’est de faire en sorte que je n’aie pas de cernes.
Ayu cligna des yeux et respira profondément. Elle allait lui faire manger le tube vide de fond de teint. Sérieusement. Et elle le ferait passer avec la lotion démaquillante. Ce n’était même pas la peine qu’elle lui rappelle qu’elle était censée le maquiller uniquement pour le tournage ; il était bien entendu en train de jouer au con avec elle, et malheureusement, il pouvait la faire virer aussi facilement qu’il avait exigé qu’elle travaille exclusivement pour lui, et ne semblait pas du genre à s’embarrasser de scrupules pour ce genre de choses.
— De toute façon il va falloir faire avec, déclara-t-elle d’un ton docte, parce que le tube est vide, et puisque c’est le week-end tout le monde a enfermé à clef les trousses de maquillage. Vous n’aurez qu’à vous maquiller chez vous si vraiment ça vous manque.
— Non, parce qu’après je sors, et il est hors de question que je sorte avec une tête pareille.
Ayu écarquilla les yeux. Ce qui ne devait guère se voir puisque de toute façon elle les avait très petits contrairement à son interlocuteur, mais elle écarquilla tout de même les yeux, et demanda :
— Vous sortez encore ? Cinq soirs de suite ?
— Ça vous concerne, peut-être ?
Elle faillit lancer une répartie cinglante mais se retint juste à temps. Mais peut-être aurait-elle dû dire quelque chose quoi qu’il en soit, car Akida-san décréta :
— Vous devez sûrement avoir des produits corrects chez vous. Vous allez m’en passer.
À présent ce n’était même plus la peine pour Ayu d’écarquiller les yeux, de décrocher la mâchoire ou de laisser échapper des exclamations indignées ; il avait visiblement son idée bien ancrée dans la tête.
— Mais vous pouvez en trouver dans un combini en rentrant chez vous, de l’anticerne !
— C’est hors de question que j’utilise n’importe quoi. J’ai rendez-vous avec une américaine, il faut que j’aie l’air présentable.
Quinze minutes et quelques cris de rage plus tard, Ayu se mit en route pour son appartement, Akida-san dans son sillage.
Note de fin de chapitre:
Voilà, et des cris de rage, Ayu n'a pas fini d'en pousser ! Alors, que pensez-vous de ce retour au travail après la soirée mouvementée de la veille ? Et à votre avis, que va-t-il se passer chez Ayu pour les heures supp' de maquillage ? Réussira-t-elle enfin à lui carrer une bouteille de laque en travers du gosier ? En attendant le chapitre 7, vous pouvez toujours me laisser vos spéculations en commentaire, ce serait super !
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