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Plus les jours passaient, plus Ayu était convaincue qu’elle n’avait pas de vocation spéciale pour le maquillage de télé, et encore moins pour le maquillage de gens pénibles et même pas fichus d’être un minimum aimables.
Il se déroula tout de même deux semaines avant qu’elle abandonne son petit bastion : pour une raison qu’elle ne s’expliquait pas, le hasard faisait qu’elle se retrouvait plus d’un jour sur deux dans le même ascenseur qu’Akida-san au moment d’arriver au travail. Bien que cela lui fournisse un excellent paratonnerre pour éviter d’avoir à excuser ses retards répétés, elle supportait de moins en moins d’avoir à passer du temps coincée dans un espace exigu en compagnie de quelqu’un qui fixait sciemment un point sur le mur en face de lui, point invariablement situé deux têtes au-dessus du sommet du crâne d’Ayu. Certes, elle avait une vue imprenable sur l’ombre de ses clavicules qui dépassaient nonchalamment de son col, mais elle préférait ne pas être surprise en flagrant délit de contemplation, ça aurait fait bien trop plaisir à Akida-san.
Ainsi, un beau matin, c’en fut trop, et elle finit par prendre la décision d’arriver à l’heure au travail sans prendre le temps de se caféiner au saut du lit. C’était douloureux, mais moins que de passer ces insupportables minutes dans la cabine d’ascenseur à se demander si elle ne devrait tout de même pas tenter de parler de la pluie et du beau temps avec Akida-san. Ils s’étaient ainsi petit à petit apprivoisés, ce qu’Ayu trouvait incongru – l’idée d’être en bons termes avec un acteur de sa trempe lui laissait un drôle d’arrière-goût dans la bouche, comme si elle n’était pas censée interagir avec lui.
Désormais, Ayu buvait son café soluble directement au distributeur dans la salle de repos des techniciens. En un sens, c’était pratique, elle n’avait plus à slalomer entre les décors pour éviter les foudres de sa hiérarchie le matin, mais elle devait aussi supporter les regards désapprobateurs de tous les hommes qui la voyaient debout à côté de leur pile de vaisselle sale, sans esquisser le moindre geste pour nettoyer leurs affaires à leur place.
Elle n’avait pas vraiment d’alliés dans ce studio, finalement, à part peut-être Takashi-san qui pouvait être considéré comme un élément neutre et qu’elle avait commencé à apprécier, malgré son extrême volubilité. Et peut-être encore Mukoda Midori, qui le maquillait ; une fille de l’âge d’Ayu, très discrète, un peu enveloppée, qui avait dans son seul sac à main plus d’accessoires à l’effigie de Hello Kitty qu’une classe entière de collégiennes.
Midori était une fille douce, en compagnie de qui le temps de tournage passait à une allure que l’on pouvait qualifier de raisonnable. Par contre, Ayu n’avait essayé qu’une fois de l’emmener jusque dans la salle fumeurs – pas deux. Elle soupçonnait fort Midori d’être secrètement amoureuse de Takashi-san, mais il était de notoriété publique que celui-ci avait déjà quelqu’un dans sa vie, et il était impossible que Midori ne le sache pas. Pourtant, elle le maquillait de son mieux tous les jours et ce n’était guère que sa façon de le regarder une fois sur le plateau qui la trahissait.
À sa place, Ayu serait déjà allée s’épuiser toute une nuit en boîte pour boire autant que possible et classer l’affaire dès la fin de sa gueule de bois ; mais elle et Midori étaient deux filles radicalement différentes, et si sa collègue était encore capable de croire à la romance, Ayu serait bien la dernière à avoir envie de lui retirer ses illusions. Elle se jura tout de même de se servir de Midori comme d’un exemple à ne pas suivre. Akida-san avait beau jouir d’une plastique irréprochable et se montrer de moins en moins ouvertement hostile envers elle, ce serait catastrophique si elle se mettait à projeter de vains fantasmes sur lui. Elle s’interdisait donc les rêves éveillés dans lesquels il ferait une apparition, une résolution qui lui coûtait beaucoup, car c’était sa tâche de le regarder du matin au soir et de retoucher la moindre bavure de son maquillage. C’était en quelque sorte comme un gros dessert succulent qui l’attendait de l’autre côté d’une vitre à l’épreuve des balles. Un détail supplémentaire pour rendre ses journées un peu plus pénibles.
À côté de cela, elle était plus souvent seule qu’à l’ordinaire. Le mari de Yuko étant plus fréquemment chez lui qu’auparavant depuis qu’on avait trouvé un remplaçant à son collègue qui avait démissionné du jour au lendemain, et il était normal que l’amie d’Ayu en profite, même si cette dernière se retrouvait un peu seule au final. Ainsi, cela faisait plusieurs soirs de suite qu’Ayu passait à lire des mangas achetés en sortant du métro, ou tout simplement affalée dans son fauteuil devant sa fenêtre, mangeant des ramen instantanés à même le pot en plastique sans même se donner la peine de sortir manger des okonomiyakis au coin de la rue. Ce n’était pas qu’elle détestait ce style de vie, mais elle avait l’abominable impression de perdre son temps. Et davantage que les récents changements apparus dans sa vie, elle commençait à se demander si son nouveau job n’était pas à l’origine de ça.
Ainsi, lorsqu’un jour Akida-san atterrit dans son fauteuil complètement ravagé pour le troisième matin de suite, Ayu décida que, copine sous la main ou pas, travail le lendemain ou pas, elle irait passer la soirée en boîte, point à la ligne. Les trois semaines écoulées étaient passées bien trop lentement à son goût. Elle passa la journée à papoter de marques de démaquillants avec Midori et à repoudrer le nez d’Akida-san pendant les coupures causées par ses oublis de répliques, et proposa même à sa collègue de la suivre pour la soirée, mais la jeune femme déclina.

Voilà comment Fuse Ayu termina sa journée, et démarra sa soirée en robe légère à l’entrée d’une boîte de nuit branchée dans laquelle elle n’avait pas dû mettre les pieds depuis deux ou trois ans, seule, d’une humeur de chien, et férocement accrochée à son sac à main.
Elle essayait régulièrement de comprendre ce qui n’allait plus dans sa vie, mais n’avait jamais besoin d’aller très loin pour trouver la cause de son agacement perpétuel – la raison commençait par « dernière » et finissait par « rupture » – et cela ne faisait que la rendre d’une humeur encore plus détestable. Au moins, avec une soirée en boîte, elle était certaine de se vider la tête une heure ou deux. Il était probable qu’elle rentre chez elle en ne marchant plus très droit, et envisageable qu’elle trouve quelqu’un avec qui passer la nuit. Quoique ce ne fut pas son but principal, c’était une possibilité sur laquelle elle ne voulait pas spécialement cracher.
Après avoir prouvé qu’elle avait déjà eu vingt-et-un ans il y avait quelque temps de cela et payé l‘entrée un bras, Ayu put enfin accéder à l’intérieur de la boîte de nuit. L’effet fut immédiat.
La pulsation assourdissante et abrutissante de la musique effaça d’un coup toute la fatigue accumulée depuis un bon moment. L’intérieur du club sentait le renfermé, la sueur, et une odeur sucrée d’alcools de fête répandus sur le sol par des danseurs déjà saouls. Ayu faisait deux têtes de moins que tout le monde, mais ce n’était pas pour autant qu’elle allait se laisser écraser par tous ces gens qui se déchaînaient autour. Elle se mit elle aussi à danser, ses os pointant un peu partout de façon étrange, suivant le rythme assez énergiquement pour se creuser dans la foule assez de place pour bouger.
Ayu se défoula ainsi pendant ce qui lui sembla des heures, mais qui aurait tout aussi bien pu durer dix minutes. Enfin, épuisée, elle finit par se frayer un chemin jusqu’à l’interminable comptoir clignotant (le lendemain, il y en avait un qui allait apprécier de se faire maquiller par quelqu’un avec des lunettes de soleil…) et commanda un cocktail. Boire un cocktail seule était certes abominablement déprimant, mais mieux valait un cocktail qu’une bière.
Lorsque son verre arriva, elle se retourna pour le siroter en regardant la salle. Non pas qu’elle puisse distinguer grand-chose, mais c’était quand même mieux que la tête des serveurs. D’ailleurs, il lui sembla même voir qu’à un endroit précis, la foule était plus compacte qu’ailleurs, avec un trou juste au centre. Cependant, en bonne « petite », Ayu ne perdit pas vraiment de temps à tenter de deviner quoi que ce soit ; à moins de passer sous les jambes des gens, elle n’avait que peu de chances d’y arriver. Lorsqu’elle eut fini sa consommation, rechargée, elle repartit danser. Tant qu’elle était occupée à ça, elle ne pensait pas vraiment à autre chose – de façon assez paradoxale, c’était en plein cœur de la foule la plus dense qu’elle se sentait enfin assez seule pour se lâcher complètement, et arrêter de broyer du noir.
Au cours de la nuit, elle répéta toujours plus ou moins le même schéma : elle dansait, buvait, retournait danser, revenait boire, et ainsi de suite. Ce ne fut cependant qu’aux alentours de trois heures du matin qu’elle se sentit tourner de l’œil ; le signe intraitable du fait qu’il allait falloir rentrer chez elle en taxi, et plus vite que ça.
Elle commença à partir en direction de la sortie – c’était étrange de ne devoir chercher personne pour repartir avec elle – et finit par longer le mur, plutôt que de passer directement au travers de la foule.

Lorsqu’elle fut enfin dehors, elle respira une délicieuse bouffée d’air, puis fut parcourue d’un violent frisson ; la nuit était glaciale. Il ne lui fallut pas une minute pour trouver ses cigarettes dans son sac à main et s’en allumer une, qu’elle fuma sans trop se presser à l’entrée de la boîte, regardant passer les fêtards qui rentraient chez eux. Les videurs commençaient à jeter dehors les clients nettement trop bourrés pour cette heure ; Ayu les regardait passer avec amusement, tentant de voir s’il n’y avait pas dans le tas des gens qu’elle connaissait. Pour finir, elle écrasa consciencieusement sa cigarette avant de la jeter dans le cendrier public à l’entrée de la boîte de nuit.
Au même instant, elle vit jaillir hors du bâtiment une des dernières personnes qu’elle avait envie de croiser, solidement encadré par deux videurs à l’air décidé. Titubant, le jeune homme adressa encore quelques mots à ceux-ci avant de s’effondrer aux pieds d’Ayu, qui, interdite, tentait de calculer si elle avait encore la force de piquer un sprint en chaussures à talons pour pouvoir l’éviter.
Avant qu’elle ait pu résoudre l’équation en prenant en compte les facteurs de fatigue et d’ampoules, il leva les yeux. Ce fut le moment précis où Ayu cessa de calculer et commença à prier, tout en tentant de se rappeler si elle était allée au temple récemment. Mais visiblement, il allait falloir qu’elle y retourne plus régulièrement, car le jeune homme, tentant tant bien que mal de se relever, s’écria à son intention :
— Fuse-san !
Ayu hésita un instant, prise de panique ; puis, jouant le tout pour le tout, elle tourna les talons et s’éloigna, tentant de marcher aussi droit et aussi dignement que possible. Après tout, il était bourré, et les chances qu‘il ne se souvienne plus de l‘incident le lendemain étaient conséquentes. Mais le bonhomme n’avait visiblement pas l’intention de la lâcher.
— Fuse-san ! C’est moi, Akida !
Elle jeta un bref coup d’œil par-dessus son épaule ; il était déjà rattrapé par une horde conséquente de jeunes filles certainement plus disposées qu’elle à prendre soin de celui-là. Elle devait déjà s’en occuper au travail, alors qu’il lui fiche la paix en dehors. Seulement voilà, elle aurait dû se souvenir qu’elle ne le détestait pas pour rien.
— Fuse-san ! Si vous ne me ramenez pas, je vous fais virer !
Note de fin de chapitre:
...Et puisque c'est un long week-end, et qu'entre les bugs du serveur et le reste, mon rythme de publication s'en trouve quelque peu décalé, tout de suite, le chapitre suivant sans avoir à attendre trois jours !! Mais que ça ne vous empêche pas de laisser un commentaire si ce chapitre, et plus particulièrement sa fin, vous donnent envie de vous exprimer.
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