Lien Facebook



En savoir plus sur cette bannière

- Taille du texte +

Lorsqu’elle arriva chez elle, Ayu envoya voler ses chaussures dans l’entrée et enfila ses chaussons n’importe comment pour pouvoir s’effondrer dans son fauteuil le plus vite possible.
Elle laissa le contenu de son sac s’étaler sur le sol sans même un coup d’œil. Elle était nerveusement épuisée. Pendant plusieurs minutes, elle resta prostrée entre deux coussins, trop hagarde pour bouger, puis elle jeta un coup d’œil à sa montre et remarqua qu’il était déjà six heures. Yuko n’allait plus tarder à arriver.
Avec un soupir, Ayu se leva et fit trois pas pour arriver dans l’espace cuisine – enfin, à voir le minuscule carré qui permettait vaguement un peu de cuisson et l’accès à un évier, elle avait toujours trouvé le terme « espace » un brin surfait – et se mit à la recherche de quelque chose qu’elle pourrait cuisiner rapidement pour s’épargner l’effort une fois que Yuko serait repartie. Eh mince. Elle avait oublié d’aller acheter des nouilles. L’alarme programmée sur son portable n’avait peut-être pas sonné assez fort, ou même pas sonné du tout, toujours était-il qu’elle n’avait pas de nouilles. Elle soupira, et vérifia si elle n’avait pas un peu de riz quelque part au fond d’une boîte – à la limite, cela n’était pas le grand luxe, mais avec un œuf, ça ferait l’affaire.
Ayu était en train de surveiller l’eau qui bouillait en fumant une cigarette lorsque Yuko frappa à la porte. Elle écrasa rapidement son mégot dans un cendrier qu’elle mit sur le rebord de la fenêtre et alla ouvrir.
La grande Yuko entra comme à son habitude telle une tornade dans le minuscule appartement, sa fille dans les bras, son immense sac à main à l’épaule, divers sachets dans les mains et ses lunettes de soleil vissées sur le sommet de son crâne. Ayu la salua, tout en tentant de réfréner la terrible envie de rallumer une cigarette qui l’envahissait.
— Tu pourrais au moins poser tes talons dans l’entrée.
La nouvelle venue commença par poser Hitomi sur le tapis avant de s’exécuter et d’aller déposer ses talons aiguilles près de la porte. Ses boucles d’oreilles cliquetant au rythme de ses mouvements désordonnés, elle s’écria :
— T’imagines même pas à quelle heure j’ai failli arriver ! On m’a retenue indéfiniment au boulot alors que j’avais déjà rattrapé mes heures la semaine dernière, et au jardin d’enfants j’ai eu droit à une leçon de morale parce que je n’étais pas à l’heure pour récupérer Hitomi. Entre ça et la danse des pissenlits que j’ai ratée la semaine dernière, je crois que je suis officiellement devenue persona non grata auprès des maîtresses. Déjà que mes collègues m’ont étiquetée « mère indigne » parce que j’ai refusé de démissionner après avoir eu la petite…
Elle fouilla dans son grand sac à main pour en sortir quelques livres cartonnés pour tout-petits et un ou deux jouets en plastique, et s’assit sur le tapis pour rester à proximité de la petite. La tornade s’étant posée, Ayu quitta le mur sur lequel elle s’appuyait depuis l’arrivée de Yuko et alla s’asseoir sur le tapis juste en face. Yuko était très fatigante comme fille, mais étonnamment Ayu se sentait toujours reposée lorsqu’elles se voyaient. Toute l’énergie remuée par Yuko devait avoir des effets bénéfiques sur la retenue habituelle d’Ayu…
— Alors, ton premier travail, raconte ! s’écria soudain Yuko.
Ayu ramena ses genoux sous son menton et entoura ses jambes de ses bras. Elle n’avait pas énormément de choses à raconter, et aurait préféré pouvoir garder pour elle la beauté d’Akida-san, dont elle s’occupait. Elle décida de passer cet élément sous silence pour le moment, et n’eut pas à feindre son désintérêt pour le reste de sa journée.
— Eh bien… c’est un tournage de drama, quoi.
— Oui, ça je le savais, merci, s’écria Yuko. Mais à part ça ? Est-ce qu’il y a des beaux mecs ? Est-ce que l’équipe est sympa ? Est-ce que tu as des anecdotes croustillantes à me raconter ?
Ayu soupira.
— C’est assez répétitif. Ils enchaînent les prises, et je reste à côté pour tenter de faire tenir en place le visage du bonhomme qu’on m’a donné à maquiller… Remarque, au moins, on ne peut pas vraiment dire que je chôme.
Yuko plissa les yeux et pinça les lèvres.
— Tu vas tout de même pas tenter de me faire avaler que sur un tournage de drama, les mecs sont tous des mochetés ?
— Non ! Non, pas du tout. En fait, ils sont tous franchement…
Elle s’interrompit un instant. Si Yuko sentait qu’il y avait anguille sous roche, elle la harcèlerait jusqu’à obtenir la vérité. Mieux valait le mentionner très rapidement tout de suite plutôt que de le cacher comme une collégienne.
— Ils sont tous carrément canons. Mais en fait… ce matin, j’ai remarqué un gars avec une sale tête de lendemain de soirée sur le quai du métro, et tout le long du chemin, il était devant moi. Au coin d’une rue, j’ai carrément buté sur lui pendant qu’il était arrêté. Il m’a ordonné d’arrêter de le suivre, et quelques débilités du même tonneau. Et c’est sa tête de vainqueur qu’il va falloir que je maquille pendant deux mois.
Yuko éclata de rire, ce qui inquiéta légèrement Hitomi qui commença à pleurer. Ayu tendit les bras pour la prendre contre elle, et la petite se calma un peu. Pendant qu’elle caressait de loin la joue de sa fille pour la rassurer, Yuko demanda :
— Et comment il s’appelle, le goujat ? C’est une star en vue ou pas vraiment ?
Ayu haussa les épaules en arrangeant le col du haut de Hitomi, et répondit sans trop de conviction :
— Ma foi, pour sa célébrité, j’en n’ai strictement aucune idée. Tu sais, moi à part les mangas, et les manuels techniques, hein… Tout ce que je peux te dire, c’est qu’il est plus grand que toi, très beau, et que s’il a du génie quelque part en tout cas c’est pas pour la carrière d’acteur. Il s’appelle Akida, je crois.
Son amie poussa un petit cri et lâcha le livre cartonné qu’elle était en train de triturer.
— C’est quand même pas Akida Kei ??
Ayu leva un sourcil.
— Ne t’étouffe pas sur mon tapis, s’il te plaît… Je sais pas, j’ai pas passé des heures à tenter de lire le kanji de son prénom en fait. Ça m’intéresse très, très moyennement.
— Oui, enfin si c’est bien le Akida-san auquel je pense, ça veut tout de même dire que tu maquilles une star qui est actuellement au top du top de ce qui se fait de mieux dans l’industrie du mâle japonais, chérie. C’est juste quelqu’un qui est lead vocal d’un groupe de pop donc les CD démarrent toujours en première place du classement Oricon, et qui monopolise un temps d’antenne absolument incroyable – mais en même temps en bonne ermite que tu es tu n’as pas la télé, tu n’achètes aucun magazine, et… Akida Kei ! Plus sexy tu meurs !
— Yuko. Hitomi-chan va se remettre à pleurer si tu continues à piailler.
— Mais non, c’est une grande fille. Bon, alors je parie du coup que tu vas passer les deux prochains mois dans des studios remplis de célébrités et que tu n’allais même pas t’en rendre compte !
— En même temps, pour ce que ça change… si le degré de célébrité est proportionnel au taux de pénibilité, je veux bien retourner faire des stages dans le théâtre de province. Là au moins je pouvais sortir les boîtes à fards.
— Non, Ayu, non, là il y a quelque chose que tu n’as pas compris, coupa Yuko. Tu vas côtoyer des acteurs terriblement célèbres et canons pendant tout le temps que durera ce tournage. Dis-moi qui d’autre tu as loupé.
— Si je les ai loupés, je peux difficilement t’en parler. Ma foi, quelques têtes me disent quelque chose, mais sans plus, tu vois. Et puis tu sais, au boulot, je suis plutôt du genre à faire ce que je dois faire et me concentrer là-dessus, basta.
— Oui, parce que repoudrer Akida Kei toutes les demi-heures c’est fort certainement un boulot très prenant, ironisa Yuko.
— Tu n’imagines pas à quel point. S’il arrive tous les matins au studio dans cet état, il va finir par coûter cher en fond de teint à la production.
— À ce point ?
Elle hocha gravement la tête.
— À ce point. J’espère sincèrement qu’il va se reposer ce soir, sinon bonjour les dégâts. Enfin, bref. Et sinon, Junpei-san va bien ?
Yuko soupira.
— Ça va. Il a quelques problèmes depuis que l’autre – tu sais de qui je parle – depuis qu’il a quitté son poste. Junpei a pas mal de travail, il va encore rentrer tard… enfin bref.
Un silence gêné plana pendant quelques secondes. Ayu avait toujours du mal à faire comme si de rien n’était lorsque l’on abordait ce sujet précis, et ne savait pas tout à fait comment réagir, aussi tenta-t-elle maladroitement de répondre :
— Désolée.
— Arrête, s’empressa de dire Yuko que le silence avait elle aussi dérangée. Tu n’as rien à voir avec ça. C’est absolument pas ta faute si ton ex a décidé de quitter son boulot, et encore moins si ça retombe sur Junpei. Ne te fais pas de souci, va.
Elles partirent sur d’autres sujets de conversation pendant une petite demi-heure, jusqu’à ce que Yuko déclare qu’il était temps d’y aller. Elle récupéra ses sacs divers et variés, décréta que comme elles avaient un peu de temps, Hitomi n’avait qu’à marcher sur un petit bout de chemin puisqu’elle était désormais assez grande pour essayer, et pendant que Ayu disait au revoir à la petite, elle déclara :
— Allez, j’espère qu’on pourra revenir bientôt. Si ça se trouve, je peux même essayer de passer te prendre à ton boulot si je finis plus tôt…
— Pourquoi pas. À la prochaine !
Yuko prit congé en riant, et Ayu referma la porte avec un sourire aux lèvres. La présence de Yuko lui faisait toujours du bien. Elle était nettement moins épuisée qu’avant sa visite.
Tranquillement, elle reprit la cuisson de son riz là où elle l’avait laissée, et alla s’allonger un moment sur son lit en surveillant le cuiseur du coin de l’œil, depuis sa chambre. Ce soir, elle allait se coucher tôt.
Le silence et la solitude dans cet appartement lui pesaient. Elle pourrait tenter d’appeler une vague connaissance pour aller passer la soirée en boîte, histoire de se vider la tête tant qu’elle était encore sous l’effet bénéfique de la demi-heure passée avec Yuko, mais elle ne voyait pas qui appeler, et n’avait pas particulièrement envie d’avoir deux entreprises de rénovation de façade à effectuer le lendemain matin. Le bonhomme au studio lui suffisait largement…
Ayu n’envisageait pas son retour au travail le lendemain avec un enthousiasme débordant, car la journée ne s’annonçait pas plus passionnante. À moins que le lendemain Akida-san se pointe frais comme un gardon, agréable à vivre et compagnie – c’était une option qu’il fallait garder en tête, malgré la probabilité proche de zéro que cela arrive. Non, décida Ayu, finalement ce n’était peut-être pas si impossible que cela. Combien de fois avait-elle passé la journée à tirer une tête de six pieds de long après une longue nuit à faire la fête ? C’était sans doute quelque chose qui pouvait arriver à tout le monde.
Lorsqu’elle alla se coucher, ce soir-là, Ayu décida d’attendre encore un jour ou deux avant de décider catégoriquement si oui ou non, Akida-san était irrécupérable. Mieux valait lui laisser le bénéfice du doute, plutôt que de se gâcher les deux prochains mois à détester un si joli visage.
Note de fin de chapitre:
Est-ce une bonne idée d'accorder une seconde chance à Akida-san ? Ou pensez-vous qu'il s'agit d'une cause perdue d'avance ? Si vous voulez, vous pouvez me laisser un petit commentaire avec ce que vous en pensez. En attendant, dans le prochain chapitre, Ayu décidera de décompresser un peu ! Mais comment ?
Vous devez vous connecter (vous enregistrer) pour laisser un commentaire.