Lien Facebook



En savoir plus sur cette bannière

- Taille du texte +

Ayu s’adossa au mur et se prit la tête dans les mains pour mieux réfléchir. Ce geste se révéla être une grande illusion : elle était incapable de prévoir ce qui allait se passer, ni de prévenir cette vague d’angoisse qui menaçait de l’emporter. Elle regretta soudain sa situation, deux mois plus tôt, à l’époque où elle n’avait en fin de compte rien à perdre. Aujourd’hui, en revanche, c’était une toute autre histoire : elle avait un travail, un début de réputation professionnelle, un… Akida Kei. Le goût ancien d’une panique qu’elle croyait oubliée lui revenait inexorablement.

Pendant les quelques instants qu’il fallut à ce dernier pour raccrocher et rejoindre Ayu au sol, elle avait déjà passé en revue les scénarios catastrophe qui lui semblaient les plus probables. Les paparazzis qui campaient devant sa porte comme elle avait pu le voir dans des vidéos en ligne, le studio de production qui l’appelait pour lui dire que ce n’était pas la peine de revenir, Kei qui finissait par se lasser de tout ce vacarme et la laissait tomber, ou pire, et tellement plausible, il réalisait qu’elle n’était pas si intéressante que ça et décidait de sortir avec une actrice du même calibre que lui…

— Ayu ?

— Mmh ?

Elle releva les yeux, juste à temps pour voir Kei se pencher sur elle. Il lui caressa la joue.

— Ça va ?

Elle hocha la tête avec énergie et se força à sourire.

— Pas de problème. Je ne sais pas quand je pourrai à nouveau sortir de chez moi, je n’ai aucune certitude pour mon avenir au-delà des cinq prochaines minutes, mais ça va.

Kei la regarda longuement, comme s’il cherchait à déterminer si elle se moquait de lui. Elle n’osait pas lui prendre la main, pour ne pas avouer implicitement qu’elle avait peur. Voilà, ils ne sortaient ensemble que depuis quelques heures, et elle avait déjà peur. Pas de lui, ni même pour lui, quel égoïsme, mais peur pour elle.

C’était comme si un instinct de survie aux curieuses priorités lui criait de faire marche arrière, de tout laisser tomber, et de retourner vers une routine tranquille où personne ne pouvait l’atteindre dans sa solitude. Vivre en solitaire n’avait rien de palpitant, mais au moins elle était à l’abri des mauvaises surprises et des crises d’angoisse.

Kei interrompit le flot de ses pensées en posant une main sur son avant-bras.

— Ayu, doucement. Tu hyperventiles.

— Ah bon ?

Il avait raison. Elle se força à expirer le plus longtemps possible. Est-ce qu’elle avait un sachet en papier quelque part ? Dans les films, les gens qui avaient ce problème respiraient dans un sac en papier pour se calmer.

Il fallait qu’elle reste calme, si elle tenait à garder Kei auprès d’elle, elle devait lui montrer autant que possible qu’elle était capable de s’assumer. C’était bien pour ça, non, qu’il lui avait dit avoir un faible pour elle ? C’était la seule chose qui l’avait attiré vers elle, et elle n’avait rien d’autre, ni belle, ni spirituelle, ce n’était clairement pas en paniquant sous ses yeux qu’elle réussirait à persuader Kei de rester. Il était plutôt évident qu’hyperventiler et transpirer sous le coup du stress ne jouait pas en sa faveur. Alors là, bravo, malgré les péripéties de la veille, la fille forte et indépendante s’effondrait à la moindre mention de paparazzis à sa propre porte. Vraiment très impressionnant.

Mais Kei la saisit par les épaules sans la brusquer. Il lui releva le menton pour la regarder droit dans les yeux. D’une certaine façon, son visage était si beau qu’il en devenait presque apaisant, mais pas assez pour Ayu à cet instant précis. Il finit par la lâcher pour aller fouiller dans les placards de la cuisine, et il revint vite avec un grand verre doseur rempli d’eau du robinet. Sans doute n’avait-il pas trouvé les verres. Kei s’assit en tailleur à côté d’elle, contre le mur, et lui tendit le verre d’eau. Il y en avait presque un demi-litre.

— Tiens. Cul sec.

Elle n’eut pas le cœur de lui dire qu’elle ne buvait jamais cette eau telle quelle à cause de son horrible goût de chlore, et s’exécuta.

Les trois premières gorgées la débarrassèrent du nœud qu’elle avait dans la gorge. Ensuite, elle dut se concentrer pour ignorer le goût âcre de l’eau, jusqu’au moment où le souffle lui manqua et la sensation que ses poumons risquaient d’exploser commença à monter.

Elle termina le verre en apnée, au prix d’un terrible effort pour avaler les dernières gorgées sans reprendre sa respiration. Cela lui sembla durer d’interminables minutes, jusqu’à ce qu’elle pose enfin le verre vide à côté d’elle tout en aspirant une grande goulée d’air.

— Et là, ça va mieux ?

Ayu se tourna vers Kei, qui la regardait avec insistance.

— En fait… oui, déclara-t-elle avec étonnement.

Les questions angoissantes tournaient toujours dans sa tête, mais sans l’impression abominable qu’elle allait mourir si elle n’y trouvait pas de solution dans l’instant.

Kei tapota ses propres jambes.

— Allez, viens t’asseoir là.

Elle lui jeta un regard méfiant.

— Je ne suis pas un bébé. Ne t’imagine pas que je ne sais rien gérer toute seule, pas besoin de me bercer pour que je me sente mieux.

Et cette fois, il la dévisagea comme si elle était bête.

— Alors dis-toi que j’ai envie de te sentir contre moi. On va faire comme hier soir dans la voiture, je dois me justifier si je veux que tu t’approches ?

— C’est vraiment différent, à ce moment-là on était juste collègues de travail.

Kei ne cacha pas son petit rire.

— Quoi ?

— Non, rien. Collègues de travail… Bon, est-ce que tu veux venir sur mes genoux, ou pas ?

Elle réfléchit un instant puis hocha la tête, et vint se lover tout contre lui. Dire qu’elle n’appréciait pas sa position aurait été un horrible mensonge. Pour une fois, être petite avait un avantage : Kei l’entourait presque complètement, et elle était aux premières loges pour continuer à s’émerveiller des bienfaits de ses séances de musculation, bienfaits discrets mais suffisants pour sublimer un corps déjà franchement gâté par la nature. Si c’était comme ça que Kei avait l’intention de la mettre de bonne humeur, il avait tout compris.

Ils restèrent silencieux un long moment. Kei finit par prendre la parole.

— Ne t’inquiète pas pour les paparazzis. Et ne t’inquiète pas d’avoir peur d’eux. C’est normal.

— Pour toi, peut-être. J’ai vu hier jusqu’où ces gens sont prêts à aller, je n’ai vraiment pas hâte de les avoir sur le pas de ma porte tous les matins quand je pars au travail.

Elle sursauta.

— Le travail ! Kei, on devrait être là-bas à l’heure qu’il est !

— Tant pis. Ayu, écoute-moi. Je sais que tu te penses plus intelligente que moi, mais dans ce domaine, j’ai pas mal de choses à t’apprendre.

— C’est faux, se défendit-elle, je ne me trouve pas plus intelligente.

— Alors pourquoi tu me regardes souvent avec des yeux ronds et la mâchoire à peine décrochée, comme si j’étais un demeuré ?

Elle aurait voulu répondre que c’était parce qu’elle l’admirait, mais son ego n’avait sûrement pas besoin de ça, et ç’aurait été un demi mensonge.

— C’est parce qu’il t’arrive de dire des choses effarantes. Mais c’est largement contrebalancé par les qualités que je te découvre régulièrement.

— Eh bien découvre donc celle-ci : je suis dans ce métier depuis que je suis ado.

— Je ne sais pas si c’est ce qu’on appelle une qualité. C’est un fait, c’est…

— Je peux finir ?

Ayu fit la grimace et posa sa tête sur l’épaule de Kei. D’accord, il pouvait finir, tant qu’elle pouvait absorber sa chaleur par chaque pore de sa peau.

— Moi aussi, j’ai eu beaucoup de mal à gérer ce genre de pression, au début, expliqua-t-il. Quand tu es propulsé sous le feu des projecteurs, le moindre de tes gestes peut être remarqué. Interprété. Il y a tellement d’enjeux. Tu n’es pas la seule à qui ça provoque des crises d’angoisse.

— En gros, bienvenue au club, conclut Ayu.

Elle avait terriblement envie que son histoire avec Kei fonctionne. Mais à quel prix ?

— Si jamais un jour tu décides que c’est vraiment trop pour toi, je ne ferai pas mon gros lourd, je te laisserai faire tes choix. Mais en attendant, donne-moi une chance de te montrer que c’est possible de vivre comme ça.

À cet instant, Ayu était moins focalisée sur son angoisse intérieure que sur la déclaration détournée de Kei, qui disait tenir à elle. Il continua :

— Au bout d’un moment, on finit par se construire une armure. On s’habitue. On comprend que le monde ne s’arrête pas de tourner à cause d’un article dans un tabloïd. On se recentre et on apprend à faire le vide autour de soi, à garder seulement les gens les plus importants. Et on apprend à dire merde à ceux qui se permettent d’avoir un avis quand c’est pas leurs oignons.

Le mystère était résolu : Ayu comprenait désormais le lien entre l’adorable Kei qui la serrait contre lui en la rassurant, et le petit crétin fêtard incapable d’arriver en forme au travail ou d’être aimable avec le personnel, dont elle avait fait la connaissance quelques semaines plus tôt. Elle décida que cela ne le dispensait toujours pas de se montrer poli avec ses collègues, mais qu’il s’agissait d’une circonstance vaguement atténuante.

— C’est très bien, de pouvoir se sentir au-dessus de tout ça, mais concrètement, je me vois mal appliquer ça. Comment tu veux que je fasse, si la production décide de me virer parce que je suis partie en pleine journée hier et que je ne suis pas revenue ? Si je n’arrive pas à retrouver du travail, si j’ai besoin de sortir acheter à manger parce qu’il n’y a plus rien dans mes placards, mais qu’une horde de paparazzis avides de chair fraîche campent dans le hall de mon immeuble ?

— Ça m’étonnerait qu’ils soient dans le hall. S’ils font ça, la police a le droit de les chasser, c’est pour ça qu’ils restent dehors.

— Donc il n’y a plus qu’à espérer que le froid et la faim les fassent abandonner, c’est ça ta solution ?

Elle sentit le sentit rire doucement tout contre elle.

— Quoi, je te fais rire ?

— Beaucoup.

Voilà ce qui arrivait quand on posait à Akida-san une question dont on ne voulait pas forcément entendre la réponse.

— Heureusement pour nous, ils nous pourchassent pour une bonne raison, c’est parce que je suis Akida Kei.

— Je ne pensais pas dire ça un jour, mais je crois que tu m’as perdue.

— Ayu, pour n’importe qui d’autre que toi, dans ce pays, Akida Kei, c’est une superstar. Les superstars ont des agences pour gérer des choses à leur place. Sinon, je n’aurais même plus le temps de travailler.

Il la poussa gentiment afin de se relever, et récupéra son téléphone.

— Je vais commencer par leur passer un coup de fil pour qu’ils appellent les studios et négocient autour de notre absence.

— Mais ça ne se fait pas ! C’est nous qui sommes en tort, ce serait incorrect de…

Il l’interrompit d’un index levé.

— J’ai exigé une maquilleuse pour moi tout seul sur toute la durée du tournage, et ils ont cédé. Tu crois vraiment que ça tournera au vinaigre parce qu’on a manqué deux jours où je n’ai même pas de répliques ? Et où ils ont dû faire un travail pourri parce qu’il neigeait dans une scène censée se passer en septembre ?

Ayu inclina la tête. Ça se défendait.

— En plus, ajouta-t-il, c’est le meilleur moment qu’on pourra trouver pour que je leur annonce qu’on est ensemble. C’est Dai qui doit être en train de se faire allumer, mais pour moi,  en comparaison, ce sera fini en deux secondes.

La jeune femme rougit en l’entendant. C’était un plaisir facile.

— Pourquoi donc, tu dois rester pur jusqu’au mariage ?

— Techniquement, aux yeux du public, oui, même si ça fait longtemps qu’on a abandonné l’idée pour mon groupe.

— Tant mieux, je m’en serais voulu de briser des illusions. J’espère que tu n’essayais pas de me faire croire ça hier soir, parce que ça n’a vraiment pas march…

Il l’embrassa. Ayu lui rendit son baiser avec enthousiasme, et il répondit enfin avec un petit sourire :

— T’étais pas mal non plus.

Au grand dam d’Ayu, il attrapa son T-shirt et l’enfila d’un geste fluide. Elle l’imita, et décida enfin qu’elle pouvait bien le laisser gérer ses histoires d’agence et de paparazzis. Après tout, sans lui, elle ne se serait pas retrouvée dans cette situation. S’il disait avoir une solution, elle pouvait peut-être attendre de voir ce qu’il pouvait faire, plutôt que de tout faire toute seule. Elle savait compter sur elle-même, mais cela faisait vraiment trop longtemps qu’elle n’avait pas essayé de compter sur quelqu’un d’autre. L’idée que Kei puisse faire disparaître tous ces problèmes d’un claquement de doigts était presque aussi séduisante que lui.

Il s’apprêtait à passer son appel quand Ayu l’arrêta.

— Attends ! Pour les paparazzis dehors, quand on aura besoin de manger ce soir, qu’est-ce qu’on fera ? Mes placards sont vides !

Kei haussa les épaules.

— On commandera des pizzas.

— Tu rigoles ? C’est super cher !

— Je m’en fous, je suis riche.

Il se pencha pour l’embrasser sur la joue, et se tourna vers son téléphone.

Ayu retourna dans sa chambre, sans savoir si elle avait l’intention d’y mettre un peu d’ordre ou de se laisser tomber sur le lit. Au passage, elle surprit son propre reflet dans le miroir. En s’arrêtant pour vérifier si elle ses cheveux n’étaient pas trop ébouriffés, elle remarqua quelque chose de curieux, sans pouvoir se souvenir de la dernière fois où cela lui était arrivé.

Elle souriait.

Note de fin de chapitre:

Plus qu'un chapitre ! 

Que pensez-vous y voir ? Dernière occasion pour les pronostics de fin de chapitre ! On se retrouve au chapitre 25...

Vous devez vous connecter (vous enregistrer) pour laisser un commentaire.