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À son réveil, Ayu n’ouvrit pas les yeux tout de suite. Elle ne savait pas quelle heure il était, elle savait juste que le soleil illuminait la pièce à travers la fenêtre dont elle n’avait pas fermé le store. Et elle sentait un corps chaud contre le sien.

Avec délice, elle se remémora tout ce qui s’était passé depuis qu’elle avait regagné son appartement en compagnie de Kei. Les événements les plus récents lui avaient permis de le cerner encore mieux ; elle savait qu’il était un acteur déplorable, un chanteur très doué, et cette nuit, elle lui avait découvert un talent caché… Elle le sentit bouger, mais n’ouvrit pas les yeux de peur de sortir de ce moment où, pour la première fois depuis très longtemps, tout semblait aller pour le mieux.

— Tu dors ?

Ayu fut semblant de ne pas avoir entendu, ce qui amena Kei à la secouer doucement. Apparemment, il ne fallait pas qu’elle s’habitue aux grasses matinées en solo. Elle entrouvrit les yeux avec difficulté et le regarda.

Dos à la fenêtre, il baignait dans une lumière matinale éblouissante. Ayu faillit rester bouche bée devant ce tableau qui n’aurait pu exister que dans le monde des pubs de parfum, mais elle se souvint à temps qu’elle ne s’était pas encore brossé les dents. Elle remarqua quelque chose d’à peu près aussi inhabituel que la présence d’une célébrité entre ses draps, et statistiquement deux fois plus rare : Kei souriait. Il était sans doute un peu tard pour s’en rendre compte, mais lorsque ses lèvres fines s’étiraient, deux fossettes minces se dessinaient sur ses joues. Il avait le visage si impeccable qu’elle n’aurait jamais cru que des fossettes puissent avoir la place de s’y creuser, malgré toutes les heures qu’elle avait passées à le maquiller, elle n’en avait encore jamais soupçonné l’existence. Ce nouveau trait lui conférait un air facétieux qui donna encore plus envie à Ayu de se jeter sur lui.

Elle était sur le point de dire quelque chose, quand elle le vit fondre sur elle et sentit ses lèvres se presser sur les siennes. Ayu se laissa faire avec délice, et quand ils se lâchèrent pour respirer, elle se trouva à court de rhétorique sarcastique qui lui aurait permis de dire quelques mots, plutôt que de rester ébahie comme une lycéenne. Elle finit par se décider pour un compliment sincère :

— Je ne m’attendais à rien, mais c’était tout de même… Wow.

Il passa une main dans les cheveux courts et ébouriffés d’Ayu.

— Je sais, répondit-il, fidèle à lui-même. Les mouvements de hanches, sur scène c’est mon “signature move”, comme on dit aux U.S.A.

Personne n’avait prévenu Ayu que les matelas – et les comptoirs de cuisine – s’appelaient désormais des scènes, mais elle supposa que pour Kei, une grande scène et la vie quotidienne, c’était du pareil au même.

— Mais j’avoue, ajouta-t-il, moi aussi j’ai été bluffé.

Ayu leva un sourcil, agréablement surprise.

— Ah bon ? Et est-ce que tu peux préciser le fond de ta pensée ?

Kei bascula au-dessus d’elle en un mouvement souple, et sourit de toutes ses dents, une vision à laquelle Ayu n’avait aucun problème à s’habituer.

— Préciser, je sais pas. Je peux te montrer, si tu veux.

Elle éclata de rire, et il commença à la couvrir de baisers. Ils étaient sur le point de basculer de l’autre côté du lit, quand ils entendirent frapper à la porte de l’appartement. Ayu s’immobilisa aussitôt. Il lui fallut lutter pour repousser Kei, pour qui visiblement les visiteurs étaient le cadet de ses soucis.

— Chut ! Je vais voir ce que c’est…

— Oh, allez, qu’est-ce qu’on en a à faire ? s’écria-t-il. On n’est pas bien, tous les deux ?

Elle se força à expirer profondément, sans réussir à déterminer s’il serait facile ou difficile de se laisser convaincre.

— Si, finit-elle par répondre, mais je n’attends personne. Les visiteurs surprise, ça m’inquiète toujours.

Elle sauta hors du lit et enfila à la va-vite un peignoir accroché au dos de sa porte de chambre.

— Comme tu veux, déclara Kei. J’ai tout le lit pour moi tout seul ! Il est tout petit, mais au moins je peux prendre toute la place !

Ayu leva les yeux au ciel et le laissa se rouler d’un côté à l’autre de son immense lit pour traverser le salon.

— Si ce n’est rien d’important, j’en profiterai pour ramener le petit-déjeuner.

En plein milieu de ce premier moment de vrai bonheur depuis si longtemps, qui pouvait bien avoir décidé de perturber sa journée ? Ils avaient quitté le tournage bien trop tôt hier, et n’avaient pas vérifié qu’ils étaient autorisés à ne pas s’y présenter aujourd’hui. Mais les gens de la production ne prendraient pas la peine de venir vérifier si elle était chez elle, si tôt dans la journée… Quelle heure était-il, d’ailleurs ?

Quand elle aperçut à travers l’œil de bœuf le visage de son amie Yuko, Ayu poussa un soupir de soulagement. Sans savoir pourquoi, elle s’était mise à trembler. Elle était sur le point de déverrouiller la porte quand elle se ravisa, et cria à son amie d’attendre un instant.

Ayu passa la tête par la porte de la chambre juste à temps pour surprendre Kei en train de se recoiffer avec concentration grâce à un miroir de poche, sans doute récupéré dans le tiroir de la table de chevet dont il avait éparpillé le contenu un peu partout.

— Psst…

Elle avait toujours du mal à l’appeler directement par son prénom.

— Psst… Kei !

Il se tourna vers elle et reposa le miroir.

— Alors, tu viens vérifier la splendeur de mes abdos à la lumière du jour ?

— C’est tentant, admit-elle après un rapide coup d’œil, mais j’ai plus pressant. C’est mon amie Yuko à la porte, mais comme tu es là, est-ce que je peux…?

Kei fronça très légèrement les sourcils, et Ayu reconnut la moue qu’il faisait lorsqu’il prétendait comprendre quelque chose qui lui échappait complètement. Il allait falloir poser la question de but en blanc.

— Tu es célèbre. Est-ce que ça pose un problème si mon amie débarque alors que tu es dans mon lit ? C’est pas censé être top secret, ces choses-là ?

Il afficha une expression indéchiffrable, et lui fit signe de s’approcher, ce qu’elle fit après y avoir réfléchi un court instant. Quand elle fut tout près de lui, il lui chuchota :

— Je m’en fiche complètement. Je veux sortir avec toi, pas jouer à chat avec la presse. Tu peux la laisser entrer, si tu m’embrasses d’abord.

Front contre front, ils se regardèrent en souriant. Ayu avait du mal à en croire ses oreilles, mais elle n’allait sûrement pas commencer à se plaindre ! Après un baiser qui dura peut-être un peu plus longtemps que prévu, elle se dépêcha de retourner dans le salon, non sans fermer la porte de la chambre derrière elle.

— Eh ben, tu en as mis tu temps ! s’écria Yuko en entrant.

— Désolée, s’excusa Ayu, j’étais sur le point de me doucher. Ça me fait plaisir que tu passes, ajouta-t-elle alors que son amie déposait ses chaussures et son sac dans l’entrée, mais qu’est-ce qui se passe, pourquoi juste aujourd’hui ? On n’avait rien prévu…

— Tu te fiches de moi, j’espère. Ca fait des jours que tu ne réponds plus à aucun message, j’ai essayé de t’appeler toute la matinée, sans résultat ! J’étais inquiète pour toi, voilà pourquoi je suis là.

— Mince, ma batterie doit être à plat. Yuko, je suis vraiment…

— Désolée ? Oui, je m’en doute. Dis, qu’est-ce qui t’arrive ? Tout va bien ? Je sais qu’on ne se voit plus aussi souvent, moi non plus je ne suis plus aussi libre. Tu as mauvais mine Ayu ! Je m’en veux, tu sais, mais j’espère que tu tiens le coup…

On pouvait dire ça, se dit Ayu. On pouvait même dire que malgré les très mauvais moments qu’elle avait eus à vivre ces derniers mois, elle ne s’était jamais aussi bien portée que ce matin, nuit blanche ou pas.

Elle posa une main sur l’avant-bras de Yuko pour la rassurer, tout lui en barrant subtilement l’accès à l’appartement.

— C’est vraiment gentil, Yuko. Mais je suis en pleine forme, il faut juste que je prenne une douche pour aller travailler, je n’ai jamais été autant en retard.

— Travailler, tu rigoles ? Est-ce que tu as jeté un coup d’œil dehors ? C’est la tempête de neige depuis ce matin ! Tu n’arriveras pas en province en un seul morceau, crois-moi, ça ne vaut pas le coup.

Ayu prit conscience de la neige fondue qui dégoulinait sur le manteau de son amie. La fatigue revenait la saisir lentement, et elle avait de plus en plus de mal à réfléchir à comment elle allait faire pour renvoyer Yuko chez elle, afin de se ménager assez de temps pour savoir comment lui parler de Kei. Alors qu’elle était perdue dans ses pensées, Yuko déclara :

— Bon, ne vas pas te doucher tout de suite, il faut que je passe aux toilettes. Je viens de passer une demie-heure dans le froid après avoir déposé la petite à la crèche.

Cette connexion se fit plus vite que les autres dans l’esprit d’Ayu : les toilettes étaient dans la salle de bains, laquelle n’était accessible qu’à travers la chambre.

— Non ! s’écria-t-elle.

— Pardon ?

— Non, je veux dire, c’est pas vrai, tout ce temps dans le froid ? Tu m’étonnes que tu aies envie…

Yuko la dévisagea.

— Ma grande, je ne sais pas ce que tu as bu hier soir, mais tu devrais changer, ça n’a pas l’air de te faire que du bien. Allez, je reviens.

— Attends…

Elle savait quoi faire. Reprendre le contrôle de la situation, demander à Yuko d’attendre une minute et exiger de Kei qu’il enfile quelque chose avant de faire les présentations. Mais ils s’étaient déjà croisés, non ? Ayu avait beau se creuser les méninges, impossible de se souvenir s’ils s’étaient simplement croisés ou s’ils avaient été présentés, même en coup de vent.

Tous ses beaux plans tombèrent à l’eau quand Yuko haussa les épaules et ouvrit grand la porte de la chambre, avant de s’arrêter net sur le seuil.

— Salut, toi, fit la voix de Kei depuis la chambre.

Ayu ne pouvait pas vraiment voir ce qui se passait, car sans s’en rendre compte, elle s’était pris la tête dans les mains. Elle espérait juste que Kei soit au moins retourné sous les couvertures pendant son absence. Elle se faufila entre Yuko et le chambranle de la porte, pour mieux déclarer :

— Voilà, Yuko, Kei-san ; Yuko, mon amie, Kei-san… du travail.

Tous deux se tournèrent vers elle les yeux écarquillés.

— “Du travail” ? répéta Yuko qui avait l’air de ne pas en croire ses oreilles.

— J’avoue, renchérit Kei, tu pourrais mieux me présenter, quand même.

— Ah oui ? rétorqua-t-elle avec agacement. Et comment tu veux que je m’y prenne, je commence par lui raconter quel bout de l’histoire ? J’inclus Yamada-san à ton avis, ou pas ? S’il te plaît, enfile au moins ton T-shirt.

— Pourquoi, demanda Yuko mi-figure mi-raisin, t’as honte de lui ?

Ayu se tourna vers elle, une réplique bien sentie sur le bout de la langue, mais Kei fut plus rapide :

— Bien sûr que non, elle n’a pas honte de moi. Même moi, je n’ai jamais honte de moi, tellement je suis génial. Non, elle est un peu jalouse, elle a raison, pas vrai Ayu ?

Cette interaction devenait de plus en plus infernale à chaque seconde qui passait. C’était comme si à chaque fois qu’Ayu ne voyait pas comment les choses pouvaient s’aggraver, elles en profitaient pour prendre une tournure encore pire.

— Stop ! déclara-t-elle. Plus personne ne parle. Vous êtes chez moi, et je décrète que la seule qui a le droit de parler ici, c’est moi. Arrêtez de me faire dire ce que je n’ai pas dit, et tant qu’on y est, abstenez-vous de dire ce que vous n’avez pas encore dit, d’accord ? Donnez-moi juste une minute pour réfléchir calmement, ou je mets tout le monde dehors.

— Pas moi, je suis quasiment nu !

Elle le fusilla du regard, et il fit la moue.

— Justement, tiens, si tu veux tu peux en profiter pour prendre une douche. Je vais nous faire cuire quelque chose en t’attendant.

Kei haussa les épaules, ce qu’Ayu prit pour un signe de consentement. Elle profita que Yuko soit partie vers la cuisine pour souffler un baiser à son râleur préféré avant de refermer la porte derrière elle.

Son amie l’attendait, assise sur un des tabourets hauts du coin cuisine. Ayu ne savait pas à quoi s’attendre comme réaction de sa part.

— Une célébrité, mais Ayu, tu te sens bien ?

— Pardon ?

Elle avait la désagréable impression de toujours avoir un train de retard, ce matin, et ça n’allait pas en s’arrangeant.

— Tu couches avec des célébrités. Je te donne deux jours avant de crouler sous les paparazzis de bas étage. D’ici la fin de la semaine, tu ne pourras même plus ouvrir la porte de ton appartement, je vais devoir te faire passer des provisions par la fenêtre dans un petit panier. Je sais que ça doit être difficile de te remettre de Yuu-kun, mais s’il te plaît, ne fais pas de bêtises que tu pourrais regretter. Tu vas te retrouver dans des journaux qui t’appelleront “A-san”, comme toutes les hôtesses de bar qui rentrent avec des clients un peu connus pour quelques billets de plus.

Ayu plissa les yeux, estomaquée. Elle ne voyait pas vraiment par où commencer, aussi respira-t-elle profondément avant de répondre. Ce n’était pas le moment de se fâcher avec la seule amie qui lui restait. Surtout si elle risquait d’avoir besoin d’elle pour lui faire passer des provisions par la fenêtre.

— Yuko. C’est probablement une méprise de ta part. Je ne couche pas avec “des” célébrités, non, je sors avec “une” célébrité, c’est pas exactement la même chose, j’irais même jusqu’à dire que ça n’a rien à voir.

Elle avait furieusement envie de rentrer dans le détail des différences qu’elle avait constatées avec des célébrités entre une aventure sans lendemain et les balbutiements délicieux d’une relation, mais jugea au dernier moment que cela ne ferait sans doute qu’affaiblir son propos.

— Alors si tu te lances dans un truc sérieux, je suis encore plus surprise, déclara Yuko. J’ai fait des recherches sur lui, et tu peux me croire, ça n’est vraiment pas ton genre de mec.

On nageait en plein délire.

— Non mais je rêve, Yuko. Tu as sniffé les condiments de tes nouilles avant de venir ou quoi ? Qu’est-ce que ça veut dire, faire des recherches sur lui ? J’en reviens pas de me mettre à parler comme si j’avais treize ans, mais tu ne le connais pas. Et puis c’est quoi selon toi, mon genre de mec ? Le genre incapable, mais violent, c’est ça ? Une fois dans ma vie, je me suis retrouvée coincée avec un abruti et c’est tout ce que tu retiens de mes goûts ?

Ayu sentait la moutarde lui monter au nez. Elle avait fait confiance à Yuko. Elle s’était occupée de sa fille, elle s’était confiée à elle au moment de sa séparation, elle la considérait comme sa seule amie. Et en conséquence, voilà qu’elle tombait de haut.

— Qu’est-ce que tu veux que je retienne d’autre ? rétorqua Yuko. Tu ne me parles presque jamais de ta vie avant qu’on se soit rencontrées. Je sais vaguement que tes parents habitent à la campagne, que tu es sortie d’un lycée tout à fait normal, mais tu ne m’as jamais rien raconté sur tes autres amis, tes ex, personne. Je t’ai connue quand tu sortais avec Yu-kun, et c’est tout. J’ai juste supposé que si tu suivais toujours la même ligne de conduite, ton truc c’était les losers comme lui, voilà !

— Eh bien merci ! “Ayu, mon amie qui ne sort qu’avec des losers”, voilà qui je suis, selon toi ? Mais puisque tu te fais tant de souci pour moi, tu ne t’es jamais demandé pourquoi je n’ai presque plus aucun lien avec personne ? Avec personne, comme par hasard, depuis que j’ai commencé à sortir avec lui ? Réfléchis bien, je suis sûre qu’avec un peu d’efforts tu peux trouver !

— Non, je ne trouve pas ! Quel lien tu veux que je trouve entre ça et Yu-kun ? Il t’a volontairement coupée de tes amis, c’est ça ?

La fatigue et la faim n’aidaient pas Ayu à retrouver son calme. Elle avait désespérément envie de faire taire la colère sourde qui grondait en elle et qui devait à tout prix rester cachée. Elle ne voulait pas se disputer avec Yuko, mais plus que tout, elle sentait qu’elle remuait certaines choses dont elle ne voulait plus jamais entendre parler, des choses qui feraient bien mieux de rester secrètes pour toujours. Elle souffla un grand coup dans l’espoir de regagner un peu de son calme.

— Ça ne te regarde pas. Je me suis laissée emporter, désolée.

Yuko la regarda longuement, sans répondre, et ce calme soudain mit Ayu mal à l’aise. Mal à l’aise sous son propre toit !

— Je vais faire un thé, décréta-t-elle pour détourner l’attention.

Elle commença à se diriger vers ses placards, mais son amie l’en empêcha en la retenant par le poignet. Elle se baissa à peine pour être à la même hauteur qu’elle, et demanda doucement :

— Ayu. Tu m’en as soit trop dit, soit pas assez. Est-ce qu’il y a quelque chose que je devrais savoir ? Est-ce qu’il y a quelque chose que tu ne m’as pas dit ?

La jeune femme haussa les épaules pour ne pas laisser voir qu’elle avait la gorge si nouée que cela devenait douloureux.

— Non.

— Oh mon dieu, s’écria Yuko dans un souffle.

— Quoi, qu’est-ce que tu vas imaginer ? répondit Ayu sur la défensive.

Il ne fallait pas qu’elle pleure. Pas maintenant qu’elle était épuisée, alors que Kei était dans la pièce d’à côté, alors qu’elle était enfin presque parvenue à tout remiser loin derrière elle et qu’elle était si heureuse en se réveillant ce matin. Ayu s’efforça de maintenir une expression neutre en enfonçant profondément ses ongles dans la chair de ses paumes. Était-ce une si mauvaise chose que Yuko soit au courant ? Oui, surtout en ce moment. Et cette histoire ne concernait qu’Ayu, et personne d’autre, elle avait le droit de la garder pour elle, de s’en protéger, et de profiter de ce qu’elle pouvait faire de sa vie. En ce moment même, sa vie, c’était un job pas forcément passionnant en compagnie d’un homme terriblement attachant. Ce serait trop injuste que le fantôme d’un passé tout à fait révolu vienne lui gâcher ces petits moments de bonheur, qu’elle n’avait rien fait pour mériter, mais dont elle avait bien l’intention de profiter.

— Oh, Ayu, je suis désolée, lui dit Yuko en la prenant dans ses bras. Je n’en avais aucune idée, enfin, je veux dire, je savais que c’était un véritable connard, mais à ce point ? J’ai été une mauvaise amie, je suis désolée, répéta-t-elle.

La tête écrasée contre l’épaule de Yuko, Ayu avait envie de lui dire qu’elle pouvait se racheter en évitant de l’étouffer, mais le moment lui sembla malvenu. Elle opta donc pour jouer cartes sur tables avec Yuko, mais seulement avec elle, et plus tard, quand elle aurait eu le temps de se reprendre, manger, dormir, prendre une douche et effectuer ces quelques tâches nécessaires à son bon fonctionnement au quotidien. À tête reposée, elle pourrait sans doute aborder le sujet, mais surtout pas maintenant, quand Kei pouvait débarquer à tout moment. Ayu se dégagea de l’étreinte de son amie et lui sourit avec l’intention de lui demander de reporter la discussion à plus tard, mais elle entrevit une ombre inhabituelle au fond de la pièce. Elle décala sa tête pour mieux voir…

Kei se tenait appuyé contre le chambranle de la porte, une pose plutôt flatteuse qu’il avait vraisemblablement travaillée. Visiblement, il était sorti de la salle de bains, mais pas encore complètement de la chambre. On ne pouvait pas vraiment dire qu’il avait l’air ravi, et Ayu se mordit les lèvres à l’idée qu’il ait entendu des choses qu’il n’aurait jamais dû savoir. Avec un peu de chance, il aurait comme d’habitude un train ou deux de retard et n’aurait peut-être pas compris.

— Violent ?

Le mot sortit de sa bouche comme un crachat. Bon, il n’avait pas le crâne si épais que ça, il semblait avoir une assez bonne idée de la situation. Yuko, surprise, se retourna d’un coup, et pendant une poignée de secondes, personne ne bougea. Ayu se serait crue dans un western. Un western dont la tension lui rappelait une période un peu trop désagréable. Mais c’était à elle de désarmer cette bombe-là.

— Tout le monde se calme, déclara-t-elle.

Au moins, elle avait leur attention. Maintenant, il fallait se débrouiller pour que Kei ne saute pas dans un taxi pour aller casser quelques dents à l’ex d’Ayu, mais ça n’était pas gagné.

Note de fin de chapitre:

Oui, j'aurais pu achever l'histoire d'Ayu et Kei sur le baiser du chapitre 21, mais 1) on n'a pas tout à fait fini de développer leurs personnages, ce sont deux bougons de compétition, mais pourquoi, au juste ? et 2) quand un couple de romance que j'apprécie décide de commencer à se rouler des pelles, j'aime bien vérifier pendant encore quelques chapitres qu'ils s'entendent toujours bien sans la tension de la séduction et m'assurer que leur relation est un minimum saine avant de les laisser tranquilles.

Qu'est-ce que vous en pensez ? (Et merci aux personnes qui me laissent leur avis, ça fait toujours très plaisir !)

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