Lien Facebook



En savoir plus sur cette bannière

- Taille du texte +

Pour une fois, Ayu était loin de râler autant qu’Akida-san. Pourtant, c’était elle qui portait une perruque blonde qui s’accrochait partout.

— Arrêtez de vous triturer les lunettes de soleil et regardez deux secondes par la vitre arrière ! On les a semés ou pas ?

— Semés ? ricana Ayu en desserrant la ceinture de sécurité qui menaçait de l’étouffer. Non, si vous en voyez cinq dans votre rétro central, c’est sûrement qu’il y en a encore dix derrière.

— Si Dai n’était pas déjà dans le pâté jusqu’au cou, j’irais volontiers mettre le feu chez lui. Et puis quelle idée, mais quelle idée on a eu d’accepter cette stratégie minable !

— Vous êtes mignon, vous. Jusqu’à vous retrouver avec dix taxis pleins de paparazzis aux fesses, vous aviez l’air de penser que c’était plutôt pas mal, comme plan. Pour moi, du moment qu’on me prend pour Umemaru Sanae, même à cinq cent mètres, même de dos, même la nuit dans une voiture qui fend la bise, ça reste une expérience positive.

Akida-san serra les dents et vérifia son angle mort avant de tourner. Il avait jeté les lunettes de soleil empruntées à Yamada-san dans la boîte à gants et commençait à transpirer, engoncé dans la parka bleue de son ami.

— Vous pourriez tout simplement faire le tour de Tokyo jusqu’à ce qu’ils en aient assez de nous suivre, suggéra Ayu.

— Ah oui, riche idée, ça aussi. Je suis bientôt sur la réserve, vous êtes volontaire pour les distraire quand on s’arrêtera faire le plein ?

— C’est vrai qu’en appuyant sur le champignon, vous économisez tellement plus d’essence ! rétorqua-t-elle d’un ton acide.

Il grommela quelque chose, sans doute pour ne pas avoir l’air de n’avoir rien à répondre, et alluma ses phares à l’entrée d’un tunnel. Derrière eux, Ayu remarqua qu’il y avait déjà un ou deux taxis de moins. Si jamais la voiture d’Akida-san se retrouvait à sec, il serait toujours possible d’en sortir, d’enlever leurs déguisements respectifs de Yamada-san et d’Umemaru Sanae puis de faire coucou aux paparazzis. Oui, cela aurait eu une chance de marcher, si seulement Akida-san n’avait pas été célèbre et elle-même une complète anonyme qui se baladait en sa compagnie. Elle essaya de se repasser mentalement chaque étape de ce qui les avait mis dans cette situation, et constata, même avec le peu de recul qu’elle avait, qu’absolument chacune des décisions prises avait contribué à les enterrer de plus en plus profondément dans une mouise incroyable.

En remontant à l’origine, on pouvait reprocher à Yamada-san et Sanae-san de n’avoir pas eu la présence d’esprit de mettre une capote. Ensuite, Yamada-san seul était à blâmer pour sa décision stupide d’emmener la jeune femme chez Akida-san sous les yeux de paparazzis. Mais lorsque le nouveau roi des plans foireux avait proposé qu’Akida-san et Ayu se déguisent pour occuper les paparazzis pendant que les deux empêcheurs de tourner en rond filaient en douce par le parking souterrain… Là, la faute en incombait à Ayu et Akida-san, qui s’étaient bêtement laissés entraîner. Ayu les avait même maquillés pour que leurs visages puissent ressembler à ceux des deux intéressés.

En tout cas, lorsque tout ça serait terminé, elle espérait bien pouvoir garder le merveilleux manteau de celle dont elle était la doublure, en guise de dédommagement. C’était le manteau le plus doux et le plus agréable qu’elle ait jamais enfilé. Akida-san, lui, n’avait pas eu cette chance avec la parka de son ami, et ressemblait à un bonhomme Playmobil vêtu d’un gilet de sauvetage, ce qui n’était pas pour améliorer son humeur.

— Quand je pense que ces vautours nous suivent, persuadés d’être à la poursuite de Dai… C’est lui qui mériterait d’être là, pas nous ! pesta-t-il.

— C’est pas pour vous contrarier, mais après vingt minutes, ils auraient dû se lasser, non ?

— Pour Dai ou moi, oui. Mais j’imagine que pour elle, ils sont prêts à en baver un peu plus. C’est seulement pour ça que j’ai accepté de les aider… Même s’ils sont fichus.

Son élan de fatalisme lui enleva sans doute ses états d’âme pour ce qui était de griller les feux rouges, et Ayu vit trois des taxis disparaître au loin.

— Fichus ? Comment ça ?

— Vous suivez la vie des célébrités un peu ? Non, forcément, pas vous, vous devez être une des dernières du pays à savoir ces trucs, juste derrière les pensionnaires de maisons de retraite !

— Je vous ai posé une question, je ne vous ai pas demandé d’être désagréable.

— Dai et Sanae, expliqua-t-il comme s’il parlait à un enfant limité, font partie du show-business. Une fois qu’on a le pied là-dedans, la vie privée, c’est terminé, vous avez dû le remarquer depuis le temps que vous vous baladez dans mon sillage.

Intéressée par l’issue du discours, Ayu laissa passer l’interprétation poussée qu’elle venait d’entendre.

— Encore, Dai et moi, on s’en sort au quotidien, continua-t-il. On peut avoir une vie, on devrait pouvoir se marier un jour sans trop de problèmes – il faudra même qu’on le fasse, sinon les journaux commenceront à dire qu’on est gays et c’est un coup à dire adieu à sa carrière. Fuse-san, ici c’est le Japon, pas les États-Unis. Si Sanae veut avorter, elle ne pourra jamais payer le personnel de la clinique assez cher pour empêcher l’information de fuiter. Si elle veut garder le bébé mais que Dai la laisse tomber, sa carrière est définitivement terminée. Le seul moyen pour qu’ils puissent tous les deux tirer leur épingle du jeu, c’est d’organiser un mariage d’ici trois semaines maximum, avant qu’elle commence à s’arrondir, et quand elle accouche, déclarer que le bébé est prématuré. Tout le monde saura que c’est du flan, mais ça permet de sauver les apparences. Dai est propulsé dans la cour des adultes puisqu’il sera marié, et Sanae peut ajouter l’image de la mère de famille à ses arguments de vente. Ça leur fait de la publicité à tous les deux au moment du mariage, à la naissance du bébé, et à chaque fois que l’un sort quelque chose, les journaux rappellent qu’il est marié à l’autre, c’est du gagnant-gagnant. Franchement, Dai aurait pu tomber sur bien pire. C’est juste dommage pour Sanae. Mais dans leur cas, c’est la seule chose à faire. C’est ce que tout le monde fait.

— Vous parlez de romantisme, soupira Ayu.

— Ah ben, oui, forcément…

Non pas que le romantisme ait jamais été profondément ancré en elle, c’était même plutôt le contraire, mais Ayu ne pouvait s’empêcher de ressentir un léger pincement au cœur. Puis elle se souvint que Yamada-san avait tout de même couché avec elle quelques semaines après Umemaru Sanae, et soudain, elle se sentit mieux. Certains remèdes n’avaient pas besoin d’être moraux pour être efficaces.

— Bon, je vais sortir de Tokyo, déclara Akida-san. Avec un peu de chance, ça devrait les décourager.

— Comme vous voudrez. Vous êtes sûr de pouvoir continuer à conduire comme dans un film d’action sur les routes recouvertes de neige ?

— On verra bien.

Par instinct, Ayu s’accrocha un peu plus à la portière. Quelques minutes plus tard, Akida-san quittait le périphérique de la capitale et tournait sur une route irrégulière et mal déneigée. Après un coup d’œil dans le rétroviseur, il informa Ayu qu’ils avaient perdu au moins quatre autres taxis de paparazzis, mais elle était trop occupée à se retenir de vomir, car les amortisseurs de la voiture n’étaient pas vraiment prévus pour les routes de campagne. Pour l’autoroute et les accélérations, pas de souci, mais dès que la route n’était plus lisse, c’était une toute autre affaire à l’intérieur du véhicule. Akida-san dut le sentir également, car il ralentit.

Un regard par-dessus son épaule informa Ayu qu’il n’y avait plus que deux voitures à leurs trousses. Il n’y avait plus qu’à semer ces deux-là, et elle pourrait rentrer chez elle, avec son nouveau manteau. La nuit n’allait pas tarder à tomber. Vivement qu’ils se débinent.


Trois quarts d’heure plus tard, Akida-san circulait en pleins phares sur la petite route mal éclairée, largement en-dessous de la limite de vitesse. Dix minutes plus tôt, il avait ronchonné que la voiture ne tenait probablement plus que grâce aux vapeurs d’essence qui restaient dans le réservoir, et un dernier taxi s’obstinait toujours à leur coller au train. Un écolier de six ans marchant à côté de la voiture aurait pu les dépasser. Ayu décida qu’il était peut-être temps de réfléchir à un plan B, ou plutôt, de presser le conducteur pour qu’il réfléchisse à un plan B.

— C’est pas pour critiquer, mais, vous n’auriez pas un plan de rechange par hasard ?

— À moins de partir en marche arrière d’un coup pour emboutir leur capot, non, désolé, y’a rien qui me vient, lâcha-t-il sèchement.

Elle s’accorda deux minutes pour réfléchir à l’idée qu’elle avait en tête, puis déclara :

— Bon d’accord. Arrêtez la voiture. Je vais descendre sans mon déguisement, et leur faire croire qu’ils suivent la mauvaise voiture.

Akida-san tourna la tête vers elle.

— Vous êtes cinglée ? Ils ne vont jamais croire qu’ils suivent la mauvaise voiture depuis plus de deux heures, vous savez combien de voitures comme la mienne il y a à Tokyo ? Pas beaucoup ! Comment vous vous imaginez pouvoir leur faire avaler ça ?

Philosophe, entre deux lingettes démaquillantes pour faire disparaître son camouflage, Ayu trancha :

— Si vous arrivez à convaincre des gens de vous payer pour jouer dans des séries, je peux bien convaincre ces types-là de ce que je veux.

Akida-san s’arrêta doucement au milieu de la petite route de campagne, et Ayu sortit de la voiture sans demander son reste, afin d’échapper à d’éventuelles représailles.

À son retour, elle constata qu’Akida-san avait remis ses lunettes de soleil et se tenait recroquevillé derrière son volant, tassé dans son siège de façon à ne pas dépasser. Il jetait des coups d’œil anxieux dans les rétroviseurs, tous phares allumés, avec la programmation habituelle de son autoradio en fond sonore. Derrière eux, le taxi redémarra avant d’effectuer un demi-tour sauvage et de disparaître dans la nuit.

Akida-san se tordit le cou pour s’assurer qu’il ne rêvait pas, et il se jeta presque sur Ayu quand elle reprit sa place côté passager.

— Qu’est-ce que vous leur avez dit ? Comment vous avez fait ?

Elle savoura calmement cette emprise momentanée sur l’humeur du jeune homme, mais avant de trop prendre goût au pouvoir, elle expliqua :

— Je leur ai simplement dit qu’on était des doublures engagées pour les mener sur une fausse piste, et que maintenant qu’il était tard on aimerait bien rentrer chez nous. Ils ont bien vu que je ne ressemblais vraiment pas à celle qu’ils suivaient. Vous m’aviez dit qu’ils en avaient surtout après Umemaru Sanae, donc j’ai tenté le tout pour le tout en supposant qu’elle les intéressait plus que Yamada-san.

Akida-san resta silencieux quelques instants. Ayu, sans l’avouer, n’était pas peu fière d’avoir réussi à les débarrasser de leurs poursuivants. Elle s’attacha correctement et se tourna, grisée, vers le conducteur :

— Alors, on rentre ?

— J’aimerais bien, soupira le jeune homme, mais ce sera à pied. Le réservoir est complètement vide.

—… Quoi ?

— Quand vous êtes descendue, je ne m’étais pas arrêté exprès pour vous. J’étais à sec.

Ayu s’accorda quelques instants pour digérer la nouvelle.

— Mais… Il fait nuit dehors. Et froid, très froid. Qu’est-ce qu’on va faire ?

Il haussa les épaules.

— Appeler mon abruti d’ami et l’attendre là.

Il joignit le geste à la parole en sortant son portable. Ayu redouta une absence de réseau puisqu’ils étaient en rase campagne, mais elle entendit assez vite la tonalité à travers le téléphone d’Akida-san et retint son soupir de soulagement – ils n’étaient pas encore sortis d’affaire.

Après avoir vociféré un bon moment de son côté de la ligne et raccroché avec rage, Akida-san résuma la situation à sa compagne d’infortune :

— Ce crétin est en route, il nous retrouvera avec le GPS. Mais à mon avis, vu la distance qu’on a déjà parcourue, on va l’attendre un moment.

— Génial, marmonna Ayu qui n’aurait pas pu être plus sarcastique. C’était exactement ce que j’avais prévu de faire de ma soirée, la veille d’une journée de travail : passer la nuit coincée en pleine cambrousse, sous la neige, dans une voiture en panne…

Elle allait continuer mais fut interrompue par les lumières de l’habitacle qui s’éteignirent d’un coup. Après un court silence médusé, elle osa demander ce qu’il se passait.
— Ça, répondit Akida-san avec fatalisme, c’est la batterie qui a lâché. Pour le chauffage, ça va être embêtant.

Note de fin de chapitre:

Dundundun...! Perdus en pleine campagne, dans le froid, la nuit et les loups (presque), serrés dans une toute petite voiture, que va-t-il arriver à Ayu et Akida-san ? Combien de temps mettra Yamada à arriver, si tant est qu'il parte dans la bonne direction ? Et en l'attendant, que va-t-il se passer ?

C'est là-dessus que je vous laisse, comme d'habitude, n'hésitez pas à vous exprimer et à me dire ce que vous en pensez, et on se retrouve au prochain épisode. Joyeuses fêtes de fin d'année à tout le monde !

Vous devez vous connecter (vous enregistrer) pour laisser un commentaire.