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Dans la voiture de sport où pour une fois on n’entendait aucune musique, le chauffage tournait à fond, comme si maintenir la température moyenne du Sahara à midi allait garder à distance le froid et la neige.

— Ralentissez, bon sang ! J’ai déjà peur en temps normal, mais là si vous continuez on va forcément se prendre un arbre !

Akida-san ne réagit même pas, le regard fixé sur la route.

— Bon, ce coup de téléphone de Yamada-san, c’était à quel sujet ?

Après ce qui ressemblait à une longue et intense lutte intérieure, il finit par répondre :

— Il a des ennuis.

Ayu leva les yeux au ciel et s’enfonça dans son siège.

— Très bien, vous faites comme vous voulez, mais si jamais c’est moi qui ai des ennuis avec la production pour m’être échappée en pleine journée de travail, je m’arrange pour que ça vous retombe dessus.

Akida-san esquissa un petit sourire en coin.

— Comme si ça vous contrariait d’éviter une nouvelle journée dans le froid à faire un boulot qui vous sort par les yeux… Ne vous inquiétez pas, j’ai dit autour de moi que je vous emmenais. Et puis, sans moi, c’est pas comme si vous leur serviez à quelque chose.

C’était si aimablement formulé qu’Ayu décida de s’abîmer dans la contemplation du paysage jusqu’à ce que son conducteur fou se décide à cracher le morceau sur le mystérieux coup de fil. Heureusement pour elle, l’homme n’était pas franchement fait pour la guerre des nerfs, et il prit la parole après quelques minutes de silence.

— On va aller chez moi. Dai doit discuter de quelque chose d’important avec une fille, et s’ils se font voir par des paparazzis, ça risque de sentir très mauvais, expliqua-t-il.
— Pourquoi, il tente de préserver sa réputation et d’éviter les tabloïds ?

Akida-san sembla surpris, un instant, puis saisit le sarcasme de la phrase, et choisit de l’ignorer.
— Lui, pas tant que ça, il n’a rien sorti cette année, les journalistes l’oublient un peu. Non, le danger, c’est pour elle.

 

Cela faisait bien deux heures qu’Ayu était rongée par la curiosité quand Akida-san gara enfin son bolide dans le parking souterrain de sa résidence. Qui plus est, elle avait eu le temps de réaliser qu’elle était sur le point d’entrer chez Akida-san, de voir de ses propres yeux la caverne dans laquelle il venait se terrer quand il faisait exprès de ne pas dormir pour qu’elle ait encore plus de peine à le maquiller. Elle avait passé une bonne partie du voyage à tenter d’imaginer les lieux, de la penthouse minimaliste, idée abandonnée car cela ne semblait pas être tellement son genre, au manoir aux murs placardés de posters d’Akida-san et de ses récompenses musicales. Il fallait admettre que cette dernière image était largement plus plausible que la première. À vrai dire, si en fin de compte l’appartement ne ressemblait pas à ça, elle serait probablement déçue.

Devant la porte de l’appartement, elle demanda naïvement :

— Il a une clef pour entrer chez vous ?

— Il a le code.

Code qu’Akida-san tapa à toute allure sur le pavé numérique soudé à la poignée. Une petite musique se fit entendre, suivie du claquement caractéristique du loquet qui se déverrouille. Ayu envisagea de faire l’acquisition d’un système de sécurité similaire. Plus de sécurité, moins de terreurs nocturnes et de cauchemars d’ex venu la déranger dans son sommeil.

Akida-san se débarrassa de ses chaussures dans l’entrée et fouilla derrière une petite porte coulissante pour sortir une paire de chaussons supplémentaire qu’il tendit à Ayu.

— Ça vous va ? s’enquit-il.

— Il faudra bien, répondit Ayu en enfilant les pantoufles qui étaient trop grandes de six ou sept pointures et en jetant de discrets coups d’œil un peu partout pour localiser les posters géants.

— Dai ? lança Akida-san dans le silence de l’appartement.

Un grognement sourd lui répondit et son ami apparut bientôt dans l’encadrement de la porte.

— Chut ! Elle dort !

Akida-san leva les yeux au ciel et lui saisit brusquement l’épaule pour l’attirer dans le salon, où Ayu les suivit.

— Écoute-moi bien tête de piaf, commença-t-il. Tu fais des bêtises, c’est ton problème, tu passes la nuit chez qui tu veux, c’est ton problème. Là où ça devient le mien, c’est quand tu te pointes chez moi en pleine journée, sans prévenir, quand je suis en train de bosser, et que tu me demandes de rappliquer aussi vite. Je m’en fous que ce soit l’illustre Umemaru Sanae que tu aies laissée faire un petit somme, elle est chez moi, et vous sollicitez mon aide. Dans ma maison, je crie si je veux ! C’est clair ?

À la grande surprise d’Ayu, la réponse ne fut pas un commentaire sarcastique. Yamada-san se contenta de hausser les épaules.

— Elle est dans la chambre du fond, précisa-t-il. On a juste un problème : des paparazzis l’ont vue entrer dans l’immeuble avec moi par l’entrée principale, et ils campent devant depuis.

— Et qu’est-ce que vous foutiez dans l’entrée principale ?

— On est arrivés en taxi et c’était impossible de passer par le parking souterrain, on avait au moins deux voitures qui nous suivaient, et puis… j’étais quand même pas mal paniqué, se justifia Yamada-san.

— Et tu ne t’es pas arrêté deux secondes pour te rendre compte que c’était l’idée la plus débile de l’année, d’entrer dans un immeuble privé avec Umemaru, seuls ? En prime, chez moi ? Tu ne t’es pas dit que de dos, avec une parka, toi et moi on se ressemble, et que tes conneries risquaient de me retomber dessus alors que je ne t’ai rien demandé ?

— Attends ! s’écria l’accusé. J’ai eu une idée pour nous sortir de là.

— Mais y’a intérêt ! répliqua Akida-san avec violence.

— Excusez-moi, interrompit Ayu, je suis un peu perdue, est-ce que l’un de vous pourrait m’expliquer pourquoi vous êtes en train de vous crier dessus ? Et est-ce que Umemaru Sanae est vraiment dans cet appartement, ou bien c’est juste une figure de style ?

— C’est tout simple, déclara Akida-san qui foudroyait son ami du regard. Ce crétin couche avec Umemaru Sanae, qui n’est après tout que la chanteuse la plus célèbre et adulée du pays, elle revient au bout d’un mois lui dire qu’à cause de lui, elle est enceinte, et comme si ça ne suffisait pas en matière de scandale, il vient m’impliquer dans ses histoires sans se demander un instant si j’ai l’intention de m’en occuper. Parce que j’espère que tu réalises, ajouta-t-il à l’attention de Yamada-san, que les journaux vont s’en rendre compte, je veux dire que tu peux difficilement t’attendre à ce que le problème disparaisse de lui-même ! C’est le Japon ici, mon vieux, pas les États-Unis, si tu ne trouves pas de solution très vite, tu peux jeter ta carrière au fond des toilettes. Et si jamais tu décides de t’en laver les mains, qu’est-ce qu’elle va faire, elle ? Disparaître mystérieusement pendant neuf mois pour revenir fraîche comme une rose ?

Il s’interrompit afin de reprendre sa respiration. Personne n’osa prendre la parole à sa place. Ayu était impressionnée. Elle ne l’avait jamais vu faire une telle démonstration de colère et de charisme à la fois, ni parler pendant aussi longtemps. En fin de compte, elle ne l’avait jamais vraiment vu faire preuve de beaucoup d’émotions en sa présence, ni parler aussi longtemps. Si seulement il avait su utiliser cela dans son travail, il aurait fait un malheur – si Ayu ne l’avait pas connu en privé, elle aurait elle-même été en train d’attendre la première occasion pour se jeter à son cou. Et si elle s’obstinait à fixer les lèvres encore entrouvertes du jeune homme, elle risquait de se mettre à sérieusement envisager l’idée.

Les poings crispés, il sembla sur le point de repartir de plus belle, puis se ravisa.

— Quand je pense qu’on n’a toujours pas enlevé nos manteaux… Fuse-san, vous pouvez poser vos affaires où vous voulez, faites comme chez vous. De toute façon, c’est le mot d’ordre chez moi on dirait, pas besoin de me demander mon avis !

Le pauvre chaton s’avança hors de leur vue dans le couloir, et Ayu crut entendre des bruits d’eau qui coule et de vaisselle. Il était donc parti se calmer dans la cuisine. L’espace d’un instant, elle fut sur le point d’aller le rejoindre, mais elle se rassura en se disant qu’il ne pouvait pas lui arriver grand-chose s’il se contentait de se faire un café, et entreprit de se défaire de son manteau et de son sac à main pour s’asseoir sur le grand canapé en cuir blanc. Après s’être autorisée à trépigner intérieurement à la vue d’une gigantesque photo de trois mètres de large représentant Akida-san en boxer allongé sur un canapé en cuir, accrochée juste au-dessus du sofa, elle leva les yeux vers Yamada-san.

— Et sinon, ça va ?

Il haussa les épaules et se laissa tomber sur le fauteuil en face d’elle.

— C’est la grande forme.

— Bon. Alors tu vas pouvoir répondre à ma grande question.

Yamada-san haussa un sourcil, mais la laissa continuer :

— Umemaru Sanae… En vrai, elle est comment ?

Le jeune homme écarquilla les yeux devant le grand sourire d’Ayu. Il secoua la tête et enfouit le visage dans ses paumes.

— C’est pas vrai… C’est le meilleur moment que t’as trouvé pour faire ta groupie ? J’imaginais même pas que tu étais capable de vraiment t’intéresser à quelque chose dans notre industrie.

— Bonjour, monsieur scrupules ! Non, sérieusement, j’étais à des années lumières de savoir que vous la connaissiez, tous les deux ! s’écria Ayu avec enthousiasme. Umemaru Sanae, l’enfant de la nation, la chanteuse angélique à la voix merveilleuse ! Enfin, angélique, j’ai l’impression qu’on ne nous dit pas tout, mais bon, après tout elle fait bien ce qu’elle veut.

Le jeune acteur pouffa. Tous deux échangèrent un sourire, et Yamada-san expliqua :

— En fait, on ne se connaît pas tant que ça. Je suis tombé sur elle deux ou trois fois en tout, et jusqu’à aujourd’hui, ça faisait bien un mois que je ne l’avais pas vue, peut-être même plus.
— Si tu as un souci d’exactitude, ça ne sera pas un problème longtemps si je peux me permettre, une petite visite à l’hôpital et tu seras fixé sur les dates.

Il lui jeta un regard noir. Trop tôt pour cette blague… De son côté, Ayu était en train de réaliser qu’elle avait passé la nuit avec quelqu’un qui, avant elle, avait fricoté avec la plus belle femme du pays, et elle appréciait réellement le bénéfice que l’information apportait à son estime personnelle. Peut-être n’était-elle pas si mal que ça elle-même. La validation de soi avait beau ne pas devoir passer par les autres, une situation pareille représentait tout de même un sacré boost.

Après un silence relativement long, Yamada-san déclara soudain :

— J’espère que Kei ne l’a pas trop mauvaise… Ça fait des années qu’il me dit de ne pas faire ce genre de bêtise, et moi, je tombe dans le panneau. C’est pour ça qu’il est énervé. On a démarré nos carrières ensemble, et il a toujours été un tout petit peu plus raisonnable que moi en ce qui concerne les filles. Ok, bien plus raisonnable. Et je savais que je pouvais compter sur lui. Il est chiant, mais comme ami, il est génial.

Elle failli chercher à obtenir des précisions sur le degré de raison d’Akida-san au sujet des filles, car toute information pouvait se révéler utile à un moment donné, mais, plus que l’idée que cela ne la regardait pas, Ayu ne voulut pas avoir l’air de s’intéresser trop clairement à lui. Elle était sur le point de demander s’il lui était possible d’allumer une cigarette à l’intérieur, mais un mouvement qu’elle décela du coin de l’œil attira son attention.

Une jeune femme venait d’entrer à pas de loup dans le salon. De ce que pouvait en juger Ayu, elle était à peu près aussi petite qu’elle, mais la ressemblance s’arrêtait là. Sanae avait de grands yeux sombres ourlés de longs cils, des traits délicats et bien dessinés, des pommettes hautes, des lèvres roses, et une cascade de longs cheveux blonds. Et Ayu était prête à parier qu’elle ne fumait pas.

— Bonjour, dit-elle sur un ton égal. Je suis…

— Umemaru Sanae ! compléta Ayu avec un enthousiasme qu’elle ne parvint pas à cacher.

La jeune femme sourit et hocha la tête, puis l’interrogea du regard. Ayu comprit qu’elle devait se présenter et commença à ouvrir la bouche, mais saisit au passage le regard paniqué ainsi qu’un geste discret de Yamada-san qui l’enjoignait à se taire. Elle lui jeta un regard compassé en retour : bien entendu, elle savait que ce serait une faute de goût que de se présenter de la mauvaise façon, comme par exemple : « Bonjour, je suis celle qui a couché avec ce jeune homme juste après vous, sauf que moi, j’ai pensé aux capotes ! »

— Fuse Ayu, je suis… la maquilleuse d’Akida-san.

— La maquilleuse, confirma Yamada-san. La maquilleuse qu’il passe chercher tous les jours pour l’emmener au travail, la maquilleuse qu’il emmène en soirée avec lui, la maquilleuse chez qui il dort quand il est mal en point et qu’il emmène quand même chez lui dans les moments de crise. Oui, c’est sûr, t’es seulement sa maquilleuse, c’est clair qu’il ne pense pas du tout à toi autrement. Aïe !

Un regard appuyé d’Ayu lui fit savoir que s’il lui venait l’envie de continuer, il lui restait encore un tibia qu’elle n’avait pas frappé.

Umemaru Sanae s’avança et vint s’incliner poliment face à Ayu.

— Enchantée, Fuse-san.

L’arrivée brutale d’Akida-san dans le salon interrompit ce qui promettait de devenir un silence pesant.

— C’est bon, tout le monde est là, c’est la fête ? lança-t-il. J’ai tous les paparazzis du quartier sous mes fenêtres mais ça va, vous vous marrez bien ?

— Kei, viens t’asseoir deux minutes, tempéra Yamada-san. Je sais comment on peut les faire dégager.

— Ah ? Et comment ?

— J’ai un plan.

Note de fin de chapitre:

Alors, alors, quel sera le plan de Yamada-san ? On prend les paris si vous voulez ! 

En attendant la suite, merci pour vos lectures et vos éventuels retours, et bonnes lectures sur le Héron :)

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