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Le lendemain matin, au réveil, Ayu resta longtemps allongée à fixer le plafond. Une partie d’elle mourait d’envie d’aller voir dans le salon si Akida-san avait pris congé au petit matin, et l’autre mourait de peur de constater son absence… tout comme sa présence. Décidément, c’était là une bien mauvaise façon de commencer la journée. Ne pas savoir ce qu’elle voulait était un état de fait qu’elle n’appréciait guère. Que faire si, derrière la porte, il était toujours là ? Devrait-elle s’habiller correctement avant de tenter une sortie ? Faudrait-il préparer un petit déjeuner, et si oui, restait-il assez de riz dans le frigo ? Elle détesterait avoir à attendre vingt minutes devant l’autocuiseur dans un silence de plomb.

Une question au moins aussi importante que toutes les autres réunies s’imposa alors : que faisait-elle pétrifiée dans son lit alors qu’il y avait encore si peu de temps elle aurait poliment congédié Akida-san après qu’il l’ait ramenée ? Si elle était dans cette situation, c’était uniquement parce qu’elle lui avait dit de rester pour la nuit. Et à présent voilà qu’elle s’interrogeait à n’en plus finir ! 

Comme elle n’était pas du genre à s’éterniser, elle décida de commencer par se lever et faire du bruit afin de signifier qu’elle était debout, avant de mettre le nez hors de la chambre au bout d’un petit moment, quand elle serait certaine qu’Akida-san saurait qu’elle était levée. Elle sauta donc de son lit, passa à la salle de bains prendre une douche, se coiffa, revint enfiler autre chose qu’un vieux pyjama, et une fois devant la porte, respira un grand coup. Puis elle tourna la clef dans la serrure – clac ! – et colla son œil contre l’interstice. Rien. Les stores étaient baissés, le salon était plongé dans le noir. Pestant intérieurement contre elle-même, Ayu ouvrit la porte en grand.

Il était parti.

La découverte lui arracha une petite exclamation indignée. Quand était-il parti ? Et puis, comme ça, avant même qu’elle ne soit levée, sans dire un mot, comme un malotru ? Quoiqu’après tout, le terme lui allait d’habitude particulièrement bien.

Agacée, Ayu mit de l’eau à chauffer et s’assit en attendant que la bouilloire ait fait son travail. Son travail, c’est ce qu’elle avait fait hier en s’occupant d’Akida-san, non ? Avec une tête pareille, elle aurait eu un boulot de titan à accomplir lundi matin. D’ailleurs, à présent qu’il n’était plus là, elle ne pouvait même pas vérifier à quel degré le rafistolage d’urgence de figure d’acteur avait fonctionné. Elle fut tentée de lui téléphoner, mais se ravisa aussitôt. D’une, impossible de se faire une idée d’une chose pareille par téléphone, et de deux, elle ne savait absolument pas ce qu’elle pourrait avoir à lui dire au bout du fil. Si jamais elle avait le malheur d’évoquer son départ précipité, elle aurait l’impression de lui demander des comptes, et ce n’était vraiment pas une position dans laquelle elle voulait se retrouver. Non, elle allait continuer son week-end dans la plus grande normalité, sans contacter Akida-san qui viendrait de toute façon la chercher lundi matin, elle allait appeler Yuko pour bavarder de tout et de rien, peut-être même essayer de se faire inviter pour dîner chez son amie pour éviter d’avoir à cuisiner. Oui. Un week-end normal.

L’eau était prête. Ayu tendit la main vers le sachet de café à côté de son cuiseur à riz, et entendit un petit froissement inhabituel lorsqu’elle y plongea sa cuillère. Il fallut quelques secondes à son cerveau fatigué pour avoir l’idée d’aller à la pêche avec sa main dans l’emballage étroit. Elle en ressortit avec un bout de papier tout chiffonné qui n’était certainement pas là la veille. Après s’être préparé une bonne tasse brûlante de café serré à en réveiller un mort, elle déplia le papier qui s’avéra être une vieille enveloppe vide qu’elle avait laissée traîner sur la table deux jours plus tôt. Akida-san semblait lui avoir laissé un message avant de partir, ce n’était peut-être pas un tel goujat finalement.

« Fuse-san, merci pour hier soir. »

L’inscription était suivie d’un paraphe si élaboré qu’il ne pouvait s’agir que d’un autographe. Ayu sentit la moutarde lui monter au nez. Cela pouvait vouloir dire n’importe quoi, et pouvait être interprétée dans le sens contraire de ce qui s’était passé – donc justement, de ce qui ne s’était pas passé. Quant à l’autographe, cerise sur le gâteau : dans tous les sens du terme, c’était signé.

Elle froissa la vieille enveloppe griffonnée d’un poing rageur, et se baissa pour la jeter, mais constata en ouvrant le cabinet de la poubelle que celle-ci avait débordé. Au sol, une bonne dizaine de vieux papiers, tickets de caisse oubliés, menus de nourriture à emporter, morceaux d’enveloppes… couverts de brouillons raturés. Cela lui permit de confirmer deux choses : en premier, il fallait effectivement qu’elle range son appartement avec davantage de sérieux, et enfin, qu’Akida-san n’était finalement pas un tel rustre.

« Fuse-san, vous dormez et je ne vais pas vous réveiller parce qu’il est très tôt mais je dois partir parce que… »

« Fuse-san, Dai m’a appelé et… »

« Fuse-san, vous avez le sommeil lourd ! Je vais devoir rentrer me faire mon petit déjeuner seul ! »

« Fuse-san, j’ai plié la couverture et j’ai posé l’oreiller dessus mais je ne sais pas où les ranger alors… »

« Fuse-san, mon œil va mieux, je rentre, à lundi matin et ne soyez pas en retard, sinon… »
« Ayu, je… »

« Fuse-san, merci pour hier soir. Vous devriez garder ce papier parce que je ne remercie pas souvent. »

À la lecture des petits messages inachevés, Ayu se surprit à rire doucement en allumant une cigarette.

***

Lundi matin, elle était sur le pied de guerre. Elle avait passé son samedi à rattraper sa courte nuit, avant d’aller comme prévu dîner chez Yuko, puis de se reposer à nouveau tout son dimanche ; un week-end de rêve pour elle, surtout depuis que le retour au travail le lundi était moins détestable. Enfin, elle avait veillé à envoyer un texto à Akida-san lui interdisant de klaxonner à son arrivée devant l’immeuble, anonymat oblige… Et malgré le froid glacial au-dehors et les quelques flocons de mauvaise augure pour tout automobiliste doté d’un iota de bon sens, elle était, pour une fois, plutôt de bonne humeur.

Lorsqu’Akida-san arrêta son bolide en travers du parking de l’immeuble, elle commença par jeter un coup d’œil à droite, côté conducteur, afin d’examiner son visage : les endroits touchés avaient dégonflé et il ne restait qu’une coupure facile à camoufler. Soulagée, elle contourna le véhicule et déposa ses affaires dans le coffre, puis alla s’installer à l’avant, où elle chassa quelques flocons de ses cheveux avant de s’attacher.

— Alors, contente ?

— Du résultat ? Très. Juste un peu de crème et de fond de teint et on n’y verra que du feu.

— Contente de me voir, je veux dire, explicita Akida-san avec mauvaise grâce.

— Oh… Oh, ça aussi, oui…

Il esquissa un petit sourire en coin et appuya sur l’accélérateur. De son côté, Ayu leva les yeux au ciel et alluma l’autoradio, dont la seule fonction était toujours de diffuser l’intégralité des chansons d’Akida-san.

Impossible de savoir si la neige qui recouvrait la route avait déjà été partiellement déneigée ou si ce qui était déjà là était annonciateur d’un manteau blanc bien plus épais d’ici à l’heure du retour, mais leur retard sur le lieu de tournage ne prêta pas à conséquences, puisque l’équipe technique était en train de dégager autant que possible afin d’éviter les faux raccords.

Ayu s’empressa d’aller récupérer un nécessaire de maquillage avant tout le monde. Les boîtes emportées par la production sur les lieux de tournage en plein air ne ressemblaient pas que par leur couleur à des jouets pour enfants, elles étaient faites d’un plastique rose dont la qualité laissait clairement à désirer et il n’était pas rare que certains produits manquent à l’appel. Or, il lui fallait absolument du fond de teint très couvrant, même si ce n’était pas pour la même raison que d’habitude, et pour en avoir, la meilleure solution restait d’être la première à pouvoir choisir sa boîte.

Elle se surprit à expédier un peu trop son travail et appliquer le maquillage avec un peu trop de force, peut-être pour se punir d’avoir perdu quelques instants à contempler la peau parfaite de son râleur préféré. Celui-ci ne sembla pas s’en formaliser ni même, à vrai dire, s’en rendre compte, et après quelques instants de gêne où ils se trouvèrent face à face, Akida-san finit par se lever et rejoindre le plateau sans un mot, ce qui plongea Ayu dans un embarras encore plus conséquent. Alors comme ça, elle avait du mal à lui trouver autant d’épithètes fleuris et péjoratifs qu’au premier jour ?

Elle secoua la tête, replia son kit en plastique made in China et entreprit d’arranger les photos de référence de ses différents maquillages. Quelque part, elle se maudissait d’avoir fermé sa chambre à clef l’autre nuit, tout en sachant pertinemment que c’était la chose la plus raisonnable à faire. Ceci dit, qu’est-ce qui lui garantissait que cela avait changé quoi que ce soit ? Elle pouvait parfaitement s’être fait des idées toute seule, et peut-être Akida-san aurait-il ronflé comme un sonneur même si elle avait laissé sa porte grande ouverte avec des panneaux clignotants tout autour.

Ayu fut tirée de ses réflexions par l’agitation qui lui parvenait depuis le plateau de tournage. Quelques petits flocons s’étaient mis à tomber, les techniciens décor et les responsables des lumières se renvoyaient la faute et les devoirs (car tous devaient savoir leurs limites devant les caprices implacables de la météo) et les jeunes stars commençaient à montrer des signes d’agacement. Elle s’approcha par pure curiosité — ce qu’elle avait mis sur le visage d’Akida-san ne devrait normalement pas couler — juste au moment où un des jeunes acteurs prit exemple sur le régisseur qui tirait comme un perdu sur sa cigarette, et s’en alluma une à son tour, bientôt imité par la moitié de ses camarades. Ce fut la goutte qui fit déborder le vase pour le réalisateur. Les faux raccords étaient apparemment inenvisageables, ce qui parut être un noble parti pris à Ayu qui ne se faisait pas une idée très haute de la qualité des standards télévisuels nationaux. En attendant, à part des coups de téléphone vains à l’équipe de production restée à Tokyo, rien ne semblait vraiment bouger, à part le niveau de la fine couche de neige au sol qui s’épaississait à vue d’œil.

Ayu serra son manteau autour d’elle et chercha des yeux son divertissement préféré, qui s’était installé sur un muret pour téléphoner, son délicat postérieur préservé des intempéries grâce à une veste dont il ne connaissait sûrement pas le propriétaire. La vue du portable lui fit penser à vérifier les prévisions météo sur le sien, et ce qu’elle constata fut loin de la rassurer. Lorsqu’elle leva la tête, Akida-san s’approchait, et il lui lança par-dessus l’agitation générale :

— Prenez vos affaires, on rentre.

— Et la journée de travail ?

— J’ai dit au réal que je repartais, à ce rythme c’est ça ou rester bloqués ici toute la nuit.

— Pour trois flocons ? Vous voulez rentrer pour trois flocons et parce que vous préférez garder vos fesses bien au chaud ?

— Ça, et aussi parce que j’ai reçu un coup de fil de Dai qui a besoin d’un coup de main de toute urgence, il nous attend chez moi. Mettez votre capuche, vous allez attraper la mort comme ça.

Il accompagna ces mots d’un geste en apparence anodin pour chasser en douceur des cheveux d’Ayu les flocons de neige qui s’y étaient déposés. Ce contact la surprit et elle frissonna, alors qu’Akida-san s’éloignait déjà en direction des tentes des loges.

Elle pensa à lui demander avant qu’il ne disparaisse derrière un pan de tissu étanche :

— Il a besoin d’aide à propos de quoi ?

— Vous verrez bien ! lâcha Akida-san sur un ton qui montrait bien que le « vous verrez » était en réalité un « on verra ».

Elle haussa les épaules, et mit sa capuche.

 

Note de fin de chapitre:

Mais quelle est cette mystérieuse urgence qui les appelle à Tokyo en pleine journée de travail ? Ayu commence-t-elle vraiment à être mordue de ce drôle d'égocentrique ? Et qui a hâte de voir à quoi ressemble l'appartement d'Akida-san ? 

Comme d'habitude, n'hésitez pas à me faire part de vos impressions et prévisions pour la suite, je veux bien savoir à quoi tout ça ressemble une fois sorti de ma tête ! Et merci aux personnes qui prennent le temps d'écrire un petit commentaire :)

La suite au prochain épisode !

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