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Il faisait froid, le champagne lui manquait, la musique lui manquait, elle n’avait même pas pu aller sur le dance-floor ni profiter de la mêlée pour mettre un coup de pochette en travers du nez d’Eiji ; Ayu enrageait. Aussi n’eut elle aucun remords à sauvagement planter son talon aiguille dans le pied du bonhomme lorsqu’il s’avisa d’essayer de la blâmer. La présence de paparazzi calma fort heureusement l’esprit belliqueux des troupes, et les jeunes gens rangèrent vite leurs lunettes de soleil aux verres brisés pour se cacher sous leur capuche de sweat et disparaître dans leur voiture de sport. Akida-san s’apprêtait à suivre tout le monde dans cette voie quand il remarqua Ayu derrière lui.

— C’est bon, ça vous a pas suffi comme soirée ? Je m’en suis pas pris assez, vous en avez encore en magasin ?

Elle le toisa autant qu’elle le put du haut de sa petite taille, et déclara d’un ton neutre :

— Je suis venue dans votre voiture.

Les épaules d’Akida-san s’affaissèrent imperceptiblement, et il lui fit signe de lui emboîter le pas, bien qu’elle n’ait pas attendu son autorisation. Il resta silencieux tout au long du trajet de retour chez Ayu ; elle s’estima heureuse qu’il ait remarqué sa présence avant de démarrer, sans quoi elle aurait tout aussi bien pu monter dans la voiture et le laisser conduire jusqu’à chez lui, se croyant seul.

Il pila au beau milieu du parking de la résidence d’Ayu, et sembla attendre qu’elle sorte d’elle-même ; son air à la fois abattu et résigné faisait peine à voir. Alors, plutôt que de descendre et courir avaler deux aspirines avant de se recroqueviller sous la couette, Ayu prit le contrôle des opérations.

— Allez, du nerf, sortez !

Il la regarda sans comprendre. La fatigue lui donnait un air vaguement moins futé que d’ordinaire, et l’hématome qui se formait sur son visage n’allait sûrement pas arranger les choses. Il avait des traces de sang séché sous le nez et Ayu se demanda si son œil droit n’était pas en train d’enfler un peu. Avec sa capuche sur la tête, le pauvre chaton avait une mine assez pitoyable. La jeune fille sortit ses clefs de la pochette et les agita devant lui.

— Voilà mes clefs d’appartement. Pitié, ne les perdez pas. Montez chez moi vous mettre au chaud et ouvrez-moi quand je viendrai toquer.

Interloqué, Akida-san tenta de l’inviter à développer d’un signe de menton, qui la laissa de marbre. Il s’éclaircit la gorge et demanda :

— Et… qu’est-ce que vous allez faire en attendant ?

— Je vais passer à la supérette chercher de quoi vous rafistoler. J’ai bien un kit de premiers secours dans ma salle de bains mais ça m’étonnerait que ça suffise, et vous, vous allez rester bien caché et discret comme jamais pour que je ne me retrouve pas dans les tabloïds qui supposent qu’on serait allés acheter nos capotes ensemble. Bon, secouez-vous maintenant.

Elle ouvrit la portière et jeta les clefs à Akida-san qui les attrapa au vol.

— Vous savez où c’est, j’arrive dans dix minutes tout au plus.

Et elle le laissa dans la voiture. Après tout, il était déjà allé chez elle de nombreuses fois, il trouverait bien son chemin comme un grand.

 

Vingt minutes plus tard, elle toqua à sa propre porte avec autant de discrétion que possible afin de ne pas trop faire de publicité dans l’immeuble sur ses allées venues et ses invités nocturnes. Après un certain temps d’attente, elle entendit Akida-san se battre avec les nombreux verrous et la porte finit par s’ouvrir. Ayu s’engouffra sans plus attendre dans le petit appartement et referma soigneusement la porte derrière elle, non sans avoir vérifié l’absence de voisins trop curieux aux alentours. Lorsqu’elle se retourna, Akida-san était déjà retourné s’allonger sur le sol, au beau milieu de la pièce. Il devait probablement bénir la mollesse du revêtement de sol en tatami, lui qui n’avait jamais à nettoyer cette sale engeance. Après avoir enfilé un pantalon sous sa courte robe pour être plus à l’aise, Ayu alla s’asseoir en tailleur à côté du jeune homme échoué et tapota le sol pour l’inciter à se redresser. Peine perdue.

— Vous êtes certain de ne pas vouloir vous relever un tout petit peu ? Je peux quand même m’occuper de votre visage, mais, couché comme ça, si je vous fais mal en désinfectant vous ne pourrez pas reculer. Et je vais vous faire mal, de toute façon.

Il marmonna quelque chose sans même entrouvrir les lèvres, et Ayu lança ultimatum pour la forme :

— Dernière chance…

Akida-san secoua mollement la tête. Il ne bougerait pas. Fort bien, se dit Ayu, cela lui laissait presque toute la latitude du monde pour s’occuper des vilaines blessures de cour de récré qui avaient déjà largement trop enflé à son goût. Elle lui posa une poche de glace sur l’œil droit, fixée de façon rudimentaire avec deux bouts de sparadrap, et nettoya le sang séché qu’il avait un peu partout avec des cotons généreusement imbibés d’alcool. La réaction du jeune homme ne se fit pas attendre : il protesta vigoureusement, grimaça et agita les bras devant lui. Ayu lui donna une tape sur la main et mentit :

— Si vous bougez, ça va faire encore plus mal.

Sa ruse eut l’effet escompté, et elle put enfin constater l’ampleur des dégâts. Fort heureusement, il n’avait pas de lèvre fendue comme elle l’avait d’abord craint, juste une coupure sur la joue gauche et ce qui allait sûrement devenir un méchant bleu. Or, méchants ou pas, les bleus étaient généralement très difficile à masquer, à moins d’avoir sous la main du fond de teint pour couvrir les tatouages, et sur leur lieu de travail, ce n’était pas le cas. Après avoir un peu trop désinfecté la coupure, Ayu y déposa un peu de crème cicatrisante et un pansement imperméable, avant de se mettre à badigeonner le bleu de pommade et masser pour minimiser autant que possible la formation de l’hématome. Akida-san en profita pour se plaindre, et ne reçut en guise de réponse qu’un excédé :

— Oh, mais que vous êtes douillet, vous alors !

Après quoi, il se tut.

Elle déplaça ensuite la poche de glace vers la joue pour mieux évaluer le gonflement de l’œil droit, et constata avec satisfaction qu’il avait très légèrement diminué de volume. Après avoir appliqué à nouveau un peu de crème en évitant de la lui coller en plein dans l’œil (pourtant, la tentation était forte) elle sortit une autre poche de glace et s’arrêta un instant pour regarder le visage d’Akida-san, presque endormi, qui disparaissait sous lesdites poches de glace. Au moins, lui ne risquait pas de se geler le cerveau. Comme elle se sentait un peu seule, elle avisa les phalanges abîmées du jeune homme et lui prit chaque main tour à tour pour les nettoyer doucement, désinfecter les égratignures et y appliquer un peu de pommade cicatrisante. Il avait les mains douces de celui qui se tient à une distance sûre des travaux manuels, et de longs doigts fins qui se terminaient sur des ongles en amande.

— Merci.

Ayu sursauta.

— Ah ! Vous m’avez fait peur, je croyais que vous dormiez !

Akida-san soupira.

— Avec deux pains de glace à moins trente degrés sur la figure ? Je ne crois pas, non. C’est pour ça que j’ai mal au crâne, vous croyez ?

Se serait-il en définitive gelé le cerveau ?

— Non, ça, c’est sûrement l’abus de champagne, trancha Ayu. Je vais chercher des aspirines, on va s’en faire une petite orgie, hein.

Le jeune homme acquiesça autant qu’il le put sans faire tomber la glace de son visage.

Ayu revint bientôt avec deux verres d’aspirine, et son compagnon se releva pour mieux boire ; ils trinquèrent, et Akida-san but en maintenant d’une main la glace sur son visage.

— Hmm, ça va pas tarder à faire du bien, déclara-t-il avant de se rallonger.

— C’est ce que j’espère aussi, commenta Ayu avant de s’allonger elle aussi.

À présent qu’elle y était, elle reconnaissait volontiers qu’on était bien mieux couché qu’assis, ainsi que, encore pire, debout. Les fantômes de l’alcool bourdonnaient dans ses oreilles et le silence rendait la sensation encore plus désagréable. Elle essaya de secouer la tête pour chasser le bruit, en vain.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Oh, rien, l’alcool me fait bourdonner les oreilles. Avec le silence, c’est pire, mais ça finira par passer.

— D’accord.

Il ne se passa rien pendant un moment, puis elle entendit comme un murmure. Il lui fallut quelques instants pour comprendre : Akida-san chantait. Petit à petit, son murmure prenait de l’ampleur, et il finit par ouvrir les lèvres sur sa chanson.

Elle aurait voulu fermer les yeux, mais elle l’avait déjà fait. La voix de Kei coulait entre ses lèvres avec douceur. Ayu se laissa bercer par le chant de la ballade. [X]

 « Sugiteku hibi de nanika miushinai kaketa

Sonna fuu ni sou jibun no hou kara

Tsunaida te wo hodokenai you ni… » 

À la fin de la chanson, elle n’entendit que le silence.

Silence bientôt rompu par Akida-san :

— Au fait, je sais pas si vous avez bien entendu la première fois, mais… merci. Pour les pansements, l’aspirine, tout ça quoi. Enfin, ouais, voilà.

Elle soupira.

— De rien. De toute façon, je m’évite du boulot lundi matin.

— C’est vrai.

Ils se replongèrent dans un silence calme, jusqu’à ce que ce soit Ayu qui déclare :

— En fait, c’est moi qui vous remercie.

Elle guetta vaguement une réaction, puis continua :

— J’ai été de mauvaise foi, mais vous m’amenez au boulot le matin et vous me ramenez à la fin, vous m’avez même emmenée ce soir alors que vous auriez pu me laisser en plan. Ah, et vous avez cassé la gueule au sale type qui m’a tirée par le bras, et ça c’était vachement chouette, même si au final c’est surtout vous qui vous êtes fait casser la gueule.

Tout d’abord, il ne réagit pas, puis il finit par lâcher :

— Oui, j’avoue, je suis classe comme mec, quand même.

Ayu leva les yeux au ciel.

— Et modeste, en plus.

Elle se leva en grognant – bon sang que la terre était basse, même quand on est petite ! – et alla farfouiller dans le placard dont elle sortit une couverture et un oreiller un peu plat qu’elle jeta à Akida-san.

— Tenez, c’est trois heures du matin, je vais pas vous laisser repartir au volant avec un seul œil, surtout après avoir vu votre conception des lignes droites en voiture après quelques coupes de champagne.

Il se releva sur ses coudes, et Ayu surprit un discret regard en coin vers la porte de sa chambre.

— Je clarifie : ça, c’est pour vous, dans le salon, et moi je dors dans mon lit, avec la porte fermée.

Il écarquilla les yeux. Elle fronça les sourcils.

— Mec classe ou pas, vous restez ici, un point c’est tout. Si vous avez besoin de la salle de bains, c’est maintenant.

Akida-san secoua la tête et déplia la couverture, tandis qu’Ayu partait vers sa chambre. Avant de fermer la porte, elle distingua très clairement le regard de chien battu du jeune homme, et se força à fermer tout de même. Avec un petit pincement au cœur, elle tourna malgré elle la clef dans la serrure. Mieux valait cela qu’une nouvelle situation ingérable au réveil, et ce soir, dans ces conditions et après le petit interlude musical, elle ne se faisait vraiment pas confiance.

 

 

Note de fin de chapitre:

Quoi, Ayu aurait-elle le coeur qui balance ? Une petite chanson et ça y est ?
D'ailleurs, vous qui avez (normalement) vu à quoi elle ressemble, qu'est-ce que vous en pensez de cette chanson, de cette ambiance, de cette scène ?

Allez, juste pour le fun, en voici la version 2017, car n'oublions pas que cette histoire se déroule dans les années 2000... C'est un petit aperçu de ce que pourrait devenir Akida-san si on le laisse faire. [version 2017] 

N'hésitez pas à me dire ce que vous pensez de tout ça ; on avance dans l'histoire, ça commence à être l'heure des pronostics !

 

 

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