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Après avoir passé une bonne partie de la nuit à éplucher ses livres de cours et magazines à la recherche de techniques de maquillage à utiliser sur un visage d’homme, Ayu ne s’étonna même pas lorsqu’au matin le réveil lui afficha une heure déjà bien trop tardive pour qu’elle puisse arriver aux studios dans les temps. Elle n’en fut pas surprise, mais prit tout de même une douche en un temps record et attrapa sa trousse afin de pouvoir se maquiller dans le métro ; le petit déjeuner attendrait qu’elle ait fini de maquiller Akida-san. Elle descendrait probablement à l’accueil acheter une barre chocolatée ou une bêtise de ce genre. Vêtue des premiers vêtements trouvés sur le dessus de la pile et chaussée d’une solide paire de bottines, elle se précipita dehors et dévala les escaliers jusqu’à la bouche de métro.

Ainsi, forcément, elle fut grandement surprise cette fois lorsqu’elle réalisa, une fois arrivée aux studios, qu’elle y était totalement seule. Son estomac redescendit d’un coup jusqu’au rez-de-chaussée.

Personne dans tout l’étage. Les décors étaient toujours en place, mais l’absence du staff qui s’affairait dans tous les recoins suspendait les lieux dans un curieux flottement sourd.

Elle tenta de réfléchir ; on était mardi, pas dimanche, il n’y avait donc aucune raison logique qui expliquerait l’absence de la totalité de l’équipe de tournage.

Soudain, son téléphone vibra dans son sac ; il lui fallut plusieurs sonneries pour réussir à l’attraper, et lorsqu’enfin elle décrocha, ce fut pour entendre une voix bien connue à l’autre bout du fil :

— Ayu-san, prévenez-les que j’arriverai seulement vers midi.

— Co…comment ça seulement vers midi ? Et puis… je ne vois pas qui je peux prévenir, il n’y a personne !

Il y eut un silence de l’autre côté, au terme duquel Akida-san demanda :

— Vous, vous avez complètement oublié que le tournage en extérieur commence aujourd’hui, je me trompe ?

La mâchoire d’Ayu se décrocha. Non, elle n’avait pas oublié, elle savait parfaitement bien que ce n’était que la semaine prochaine ! Enfin, elle en était presque certaine. Presque. Peut-être…
Elle s’assit en tailleur par terre pour mieux y réfléchir. Cette semaine, la semaine prochaine ? Autre question relativement pertinente, puisqu’elle venait de rater sa journée de travail, est-ce qu’elle était virée ou pas ? Et si c’était le cas, qu’est-ce qu’elle allait faire ?

— Ayu-san ?

— Oui ?

— Donc vous avez vraiment oublié.

— Euh, peut-être. C’est possible.

— Vous sauriez vous y rendre en Shinkansen ?

Ayu réfléchit. Dans quel endroit complètement paumé avait-il été décidé de tourner le reste, déjà ? Le nom de l’endroit lui échappait. Est-ce que c’était accessible directement en train ? Il allait falloir qu’elle rentre chez elle récupérer tous les papiers…

— Ayu-san ! Remuez-vous un peu, si je n’ai pas ma maquilleuse pour tourner, je vais avoir des ennuis !

— Oui, je sais, je sais, laissez-moi réfléchir !

Elle entendit un soupir bruyant de l’autre côté de la ligne et Akida-san déclara :

— Bon, ne bougez surtout pas, je passe vous chercher en voiture.

— En voiture ? Mais on n’y sera pas avant des heures, et puis je peux me débrouiller…

— Trop tard, j’ai déjà tourné en direction des studios, là.

— En direction des… vous téléphonez au volant ?

— Oh, ça va, n’essayez pas de jouer la moralisatrice avec moi, non seulement vous aussi vous avez fait des trucs pas nets, et au cas où vous n’auriez pas saisi je parle de quand vous avez couché avec Dai…

— Merci d’éclaircir tout ça, mais franchement, j’avais saisi, même si je ne vois pas le rapport, répliqua-t-elle.

— … Mais en plus de ça, continua Akida-kun comme s’il n’avait rien entendu, je suis arrêté à un feu rouge, et on dirait bien que je vais en avoir pour dix bonnes minutes. Alors vous attrapez vos affaires, vous descendez au rez-de-chaussée, et puis vous m’attendez, je sais pas moi, prenez-vous quelque chose à manger, faites des trucs de fille, j’en sais rien. Bon, en fait c’est passé au vert, je vous laisse, je vais devoir foncer si je veux passer.

Et Ayu se retrouva en tête-à-tête avec son téléphone.

 

À la plus grande surprise d’Ayu, Akida-san fut devant les studios plutôt vite, elle n’avait eu le temps de ne faire que trente aller-retour sous le regard agacé des gens postés au comptoir de l’accueil après avoir avalé un rapide petit-déjeuner et fumé deux cigarettes. Lorsqu’elle vit arriver une voiture de sport jaune passablement hideuse, au ras du sol, qui stoppa net devant l’entrée, elle n’eut pas à se demander bien longtemps qui cela pouvait bien être ; c’était signé. Elle vérifia qu’elle avait bien toutes ses affaires avec elle et sortit de l’immeuble pour se précipiter dans la voiture : dehors, il faisait un froid glacial qui transperçait les vêtements. Cela se sentait : la neige n’était pas loin.

Elle claqua la portière et posa son sac à main à ses pieds ; Akida-san portait ses habituelles lunettes de soleil clairement hors de prix et la jeune femme se demanda soudain s’il était bien sûr de monter dans la voiture de sport de quelqu’un qui en plus de sa réputation établie d’irresponsable, ne voyait probablement qu’une petite portion de la route, et ce à travers des verres teintés très (trop) foncés. Mais Akida-san s’ébouriffa nonchalamment les cheveux, vérifia l’effet ainsi obtenu dans le rétroviseur central, puis démarra en trombe sans plus de cérémonie.

— Aïe !

Ayu, qui arrangeait son sac à ses pieds, s’était heurté le front contre le tableau de bord.

— Vous auriez pu faire attention, quand même ! protesta-t-elle.

—  C’est une voiture de sport, pas un bus, si vous ne vous accrochez pas, personnellement je n’y peux rien. C’est moi qui conduis, c’est moi qui commande.

La jeune femme se frotta le front tout en insultant intérieurement Akida-san qui s’allumait une cigarette avec le plus grand naturel. Elle avait peut-être fait une erreur en acceptant de se laisser conduire jusqu’au lieu de tournage alors qu’elle savait très bien qu’elle ne pouvait pas le voir en peinture. Après vingt bonnes minutes qu’ils passèrent à s’extraire des bouchons du centre-ville, elle trouva enfin le courage de lui demander combien de temps ils allaient passer dans la voiture, à peu près lorsqu’ils débouchèrent sur le périphérique.

—  Oh, ça dépend, déclara Akida-san. À cette allure, je dirais deux ou trois heures.

—  Heures ? Deux ou trois ? Vous êtes absolument sérieux ou vous avez juste dit ça pour me faire peur ?

Il écrasa son troisième mégot depuis leur départ et répondit :

— J’ai aussi dit que ça dépendait. Si je roule comme ça tout le chemin, alors oui, ça prendra deux ou trois heures. Mais heureusement, on est dans une voiture de sport.

Soudain, Ayu eut un abominable pressentiment et ce fut comme si son estomac descendait en chute libre. Mais cette sensation n’était rien face à ce qu’elle ressentit lorsque l’accélération la plaqua contre son siège quelques secondes plus tard. Le pied qu’Akida-san avait posé sur l’accélérateur ne semblait pas vouloir bouger de sitôt, et l’aiguille sur le tableau de bord montait dangereusement du mauvais côté du cadran. Elle agrippa le siège des deux côtés de ses cuisses et tenta de garder les yeux rivés sur la ligne d’horizon ; malheureusement, celle-ci était tout sauf fixe, car Akida-san s’était mis à doubler sauvagement tout véhicule qui avait l’audace de se trouver devant lui sur l’autoroute. Une fois de plus, Ayu se morigéna de ne pas s’être rendue au temple comme elle avait récemment prévu de le faire.

Entre sa veste, le chauffage, et cette toute nouvelle expérience en voiture de sport lors de laquelle elle était certaine d’avoir vu la mort en face, Ayu commença à avoir chaud. Elle s’efforça de retirer sa veste sans pour autant quitter la route des yeux – étrangement, elle préférait savoir ce qui s’y passait, même si cela signifiait être terrifiée absolument tout le temps – puis se heurta à un obstacle de nature pratique lorsqu’elle voulut la poser sur le siège arrière. Il n’y avait pas de siège arrière. Dans un accès de prévenance inouï, son conducteur déclara :

— Mettez-la à vos pieds. De toute façon il n’y a pas de place ailleurs, la mienne est déjà dans le coffre.

Bien entendu, il était sans doute hors de question de faire un arrêt sur le bas-côté pour ouvrir le coffre et stocker celle-ci. Comme s’il avait pu anticiper ses pensées, il ajouta :

— Et si on s’arrête, on va perdre du temps. Si ça peut vous consoler, ça m’étonnerait qu’il y ait encore de la place dans le coffre.

— De toute façon, vu le retard qu’on a déjà…

— Dites, sans moi, votre retard et vous seriez toujours en train de piétiner aux studios je vous signale, alors vous râlerez quand vous réussirez à retenir le planning. C’est quand même pas compliqué.

— Oui, parce que j’imagine que vous avez démarré votre journée parfaitement à l’heure, évidemment.

Akida-san se tut momentanément. Ses lèvres pleines se pincèrent légèrement, et il dit soudain :

— Au fait, j’ai failli oublier. Je ne suis pas obligé de vous écouter !

Il tendit la main et régla sa radio à l’aveuglette – au moins, il ne quittait pas la route des yeux, et c’était une riche idée car le moindre mouvement de volant pouvait les envoyer tous les deux vers une mort certaine en moins de temps qu’il n’en fallait pour le dire.

— Je n’écoute pas la radio, expliqua-t-il, mais j’ai programmé tous mes albums pour jouer en boucle là-dedans !

Son sourire épanoui confirma à Ayu qu’elle était bel et bien au début d’un long, très long voyage.

 

Après une bonne heure passée à écouter le karaoké solitaire d’Akida-san, Ayu se surprit à battre la mesure de temps à autre, et regarder paisiblement le paysage défiler de l’autre côté de sa vitre. La musique d’Akida-san n’avait somme toute rien de particulièrement agaçant, et sa voix était couverte par les instruments, si bien qu’une fois habituée à la déflagration sonore permanente à l’intérieur du cockpit de la voiture, la jeune femme n’avait pas particulièrement envie de protester. Elle avait toujours un peu de mal avec les embardées que faisait parfois la voiture lorsque son conducteur se laissait emporter par sa propre voix et se déhanchait au volant, mais à part ça, le voyage s’était fait presque agréable. Une même balade commença pour la énième fois, et Ayu se dit que puisqu’elle avait le principal intéressé sous la main, elle pouvait tout aussi bien lui demander directement de quoi il s’agissait. Il fallut une bonne minute pour préparer la phrase dans sa tête, et trouver le courage de poser la question :

— Qu’est-ce que c’est, cette chanson ?

Akida-san dut baisser le son et lui demanda de répéter. Il sembla surpris par l’intérêt d’Ayu, mais finit par répondre :

— Un de mes solos. La musique est vraiment belle, et avec ma voix c’est encore meilleur, mais les paroles… tenez, écoutez bien, qu’est-ce que vous dites des paroles ?

Toujours estomaquée par la suffisance dont elle aurait dû pourtant avoir l’habitude, Ayu s’efforça d’écouter les paroles de la chanson que le jeune homme avait remise au début. Elles étaient en effet presque aussi vagues que fumeuses, à la première personne, sur quelqu’un qui voulait retrouver quelque chose ou quelqu’un – c’était loin d’être clair – ainsi qu’un refrain d’auto-flagellation si délicieux dans la bouche d’Akida-san ; et à la fin, une espèce de morale dont on ne tirait guère d’enseignement puisqu’elle était si abstraite qu’elle en devenait impossible à interpréter, et donc, incompréhensible. Sur ce coup en effet, le chanteur n’avait pas tort, il y avait eu meilleures paroles de chanson ; mais si l’on se détachait du sens pur des paroles, relativement inexistant, le texte, au goût d’Ayu, sonnait plutôt bien, quand on y réfléchissait.

— C’est… plutôt joli, non ? Un peu philosophique et abstrait, mais la partie sur le sens de la vie est assez belle.

— Quoi ? Mais non, c’est sur un type qui veut récupérer sa copine !

— C’est le parolier qui vous a dit ça ?

— J’ai travaillé avec le parolier.

Il dut sentir le regard soutenu d’Ayu sur son visage, et expliqua :

— J’ai travaillé avec lui, il me fallait une chanson pour demander à une fille de revenir des les États-Unis.

Ayu leva les yeux au ciel. Alors comme ça les chanteurs faisaient vraiment des chansons pour les gens avec lesquels ils sortaient. Elle se demanda l’espace d’un instant si elle aimerait qu’on lui écrive une chanson. La seule personne qui aurait été en position de le faire, c’était Yu-kun. L’idée lui plut : ainsi, pendant qu’il chantait, cela représenterait une fantastique aubaine pour lui carrer une table en travers des dents. Ceci dit, elle ne pourrait probablement jamais soulever une table assez lourde pour faire des dégâts. Mais selon le même principe, Yu-kun ne lui écrirait jamais de chanson la suppliant de revenir, ainsi, l’affaire était réglée.

Elle réalisa soudain qu’elle n’avait pas répondu à Akida-san ; elle émit un son non identifié qu’elle le laissa libre d’interpréter à son aise, et ajouta :

— En tout cas, je préfère me dire que c’est une chanson sur le sens de la vie. Si ça ne vous dérange pas. Je la trouve nettement plus jolie comme ça.

— Pourquoi est-ce que vous êtes maquilleuse pour la télé ? Ça n’a vraiment pas l’air d’être votre truc, vous tirez la tête tout le temps. Alors pourquoi ?

Diable, il était doué pour mettre les pieds dans le plat. D’une certaine façon, Ayu était plutôt épatée par la justesse de sa question ; avoir l’aplomb de la poser était une chose, savoir exactement sur quoi questionner les gens était une autre paire de manches, et elle ne se serait pas attendue à ce qu’Akida-san soit intrigué par son manque d’intérêt flagrant pour son travail.

— Je sors de l’école de maquillage, daigna-t-elle expliquer. J’ai fait un stage dans un théâtre, en province, et ce job, c’est tout ce que j’ai trouvé après avoir passé quelque temps sans travailler.

Akida-san lui décocha un regard en coin.

— Vous êtes pas du genre à rester chez vous à vous tourner les pouces. En plus, y’a rien à faire chez vous, c’est tout petit. C’est à cause de votre connard d’ex ?

Ayu sentit son cœur battre un peu trop fort. Ce n’était pas la tournure qu’elle voulait donner à cette conversation, et à vrai dire, elle n’avait pas du tout envie de la continuer. Aussi déclara-t-elle :

— Ça, figurez-vous, ça me regarde. J’apprécie vos efforts pour parler de la pluie et du beau temps, mais personne ne vous oblige à avoir de vous intéresser vraiment aux détails de ma biographie.

— Moi, je demande ça pour vous. Si ça vous lourde de faire ce travail, quand on aura fini, je pourrai peut-être vous trouver quelque chose qui vous plairait davantage, je connais du monde. Ne vous imaginez pas que vous me plaisez ou quoi, hein, se défendit-il soudain, c'est juste que, voilà, vous faites bien votre boulot et vous avez l’air de l’aimer.

Akida-san marqua une pause. Un silence plana quelques secondes dans l’habitacle avant qu’il se rajoute, vaguement gêné aux entournures :

— Je veux pas vous faire une faveur pour essayer de vous séduire. De toute façon vous me voyez assez souvent pour être déjà séduite.

Ayu était curieuse de voir combien de temps il allait continuer à s’embourber dans ses déclarations, puis décida qu’il venait de sous-entendre une gentillesse surprenante venant de lui – qu’il l’aiderait peut-être à trouver un job, non pas pour ses beaux yeux, mais parce qu’elle était compétente – cela lui mit un peu de baume au cœur et, attendrie, elle se résolut à le secourir en ignorant sciemment la teneur des derniers commentaires.

— Merci. Je vous préviens, tenez-vous-le pour dit, à la fin du contrat, je vous appelle pour que vous me trouviez une place quelque part. En attendant, je vais profiter du trajet pour me donner l’illusion de pouvoir rattraper une partie de ma nuit, si vous permettez.

Akida-san haussa les épaules, remit la radio à la hâte, et doubla un poids lourd.

À cette allure, le voyage ne leur prit finalement qu’un peu plus d’une heure.

 

Note de fin de chapitre:

Pour les curieuses et les curieux qui aimeraient se représenter la musique d'Akida-san, je dirai deux choses : premièrement, n'oubliez pas que c'est de la j-pop de la fin des années 2000. Deuxièmement, c'est cadeau : https://www.youtube.com/watch?v=5YBdQKUHILw

Et n'hésitez pas à me dire ce que vous pensez de tout ça, ça fait toujours plaisir de savoir que vous n'êtes pas des bots !

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