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Étrangement, ce matin-là, les cernes d’Akida-san étaient nettement moins marqués qu’à l’ordinaire. Mais, forte de sa décision de ne plus jamais lui adresser la parole, Ayu ne fit aucun commentaire et s’attela à son travail avec tout le sérieux dont elle était capable. Elle était d’ailleurs étonnée de n’avoir été la cible d’aucun commentaire sarcastique de la part d’Akida-san, mais peut-être était-il dans un jour de bonté… Sitôt qu’elle eut fini, il s’admira dans la glace puis déclara :

— C’est bizarre, vous ne vous êtes toujours pas confondue en excuses ou en justifications.

Un jour de bonté ? Oh, le beau rêve… Ayu fit de son mieux pour ne pas se laisser distraire et commença à ranger son matériel dans la trousse. Mais malheureusement, le jeune homme revint à la charge :

— Je veux dire, par rapport à l’autre soir, vous savez, quand vous avez…

Instinctivement, la main d’Ayu se referma sur un énorme crayon gras bleu foncé et elle le brandit d’un air menaçant à quelques centimètres de la joue d’Akida-san, ce qui eut au moins le mérite de le faire taire provisoirement.

— Désolée, je ne vois vraiment pas de quoi vous voulez parler. Vous ne devriez pas faire un saut du côté de la coiffure ? On dirait que vous avez une mèche rebelle.

Akida-san esquissa un sourire qui ressemblait davantage à une grimace.

— D’accord, j’ai compris, déclara-t-il. Mais j’ai un message pour vous : on sort ce soir et Dai demande si vous venez.

— Alors qu’on travaille demain ? Certainement pas, répondit sèchement Ayu. Vous pourrez lui dire que c’est très gentil mais que je ne sors pas en semaine.

— Bonne réponse, je suis content de vous, Fuse-san. Si vous éloignez ce crayon de mon maquillage je pourrai même vous dire à quel point je trouve bizarre qu’une fille comme vous résiste à l’appel de super beaux mecs dans des clubs privés, mais au final ça m’arrange, donc c’est comme vous voulez.

— Je veux que vous alliez vérifier à l’atelier coiffure si votre laque n’a pas été pulvérisée de travers.

— Parfait, j’y vais.

Il se leva lentement, avec morgue, pour se diriger sans hésitation vers le plateau, dont la direction était totalement opposée au salon de coiffure. Ayu secoua la tête, agacée, et le suivit du regard jusqu’à ce que Takashi-san l’attrape par les épaules pour le rediriger vers la partie coiffure, arguant qu’il avait un énorme épi sur le sommet du crâne. Intérieurement satisfaite, elle s’employa à réorganiser son matériel et se préparer pour les retouches qui allaient être nécessaires tout au long de la matinée. Elle envisageait sérieusement de faire l’acquisition d’une truelle pour tartiner plus rapidement le visage d’Akida-san, ça lui ferait les pieds.

Trop occupée à contempler ses crayons presque neufs et l’amoncellement de tubes de fond de teint sur son plan de travail, elle ne réalisa pas que Takashi-san s’était approché subrepticement et avait pris place dans le fauteuil d’Akida-san. Lorsqu’elle le remarqua enfin, elle croisa les bras et s’appuya nonchalamment sur le rebord du plan de travail pour lui faire face.

— Merci de l’avoir renvoyé vers la coiffure, au fait.

— Oh, y’a pas de quoi, déclara le jeune homme. Vous avez l’intention d’y aller ce soir ou pas ?

Ayu s’accorda un bref instant pour réfléchir à sa réponse. Soit elle était à côté de la plaque, soit sa vie en général ne concernait absolument pas Takashi-san, si sympathique puisse-t-il être – mais il était hors de question de le lui annoncer aussi brusquement, aussi se décida-t-elle pour un ton général plus neutre :

— Vous avez dû m’entendre, je ne sors pas en semaine.

— Exact, j’ai entendu… Bon, d’accord. Moi, hein, c’est juste pour faire la conversation, vous savez.

Elle leva un sourcil.

— Mais pourquoi me faire la conversation spécialement à moi, et uniquement sur ma vie privée ?

— Parce que c’est intéressant ! Et puis aussi parce que ça me repose de papoter avec quelqu’un qui n’est ni à deux doigts de la tachycardie parce que je suis célèbre, ni débordant de suffisance parce qu’il est célèbre. Vous avez dû commencer à comprendre en couchant avec Dai-kun, être célèbre au final, ça a bien plus d’inconvénients qu’on ne le croirait au premier abord.

— J’ai commencé à appréhender le problème en travaillant tous les jours avec Akida-san, à vrai dire, laissa-t-elle échapper.

Takashi-san esquissa une moue signifiant qu’il lui accordait bien cela. Quelques mètres plus loin, l’équipe commença à s’agiter, et Ayu les désigna d’un rapide mouvement de tête.

— Je pense que vous devriez y aller. Enfin, je dis ça pour vous.

— Bonne idée. Bon, à tout à l’heure alors ! Ravi d’avoir pu discuter, déclara Takashi-san qui avait déjà les yeux rivés sur l’écran de son portable alors qu’il s’éloignait.

— Tout le plaisir était pour moi, grommela Ayu.

Même en y mettant de la mauvaise volonté, elle avait du mal à en vouloir à Takashi-san ou même à ne pas l’apprécier. Après tout, son côté spontané et amical était agréable, et au moins, elle était certaine que lui ne lui jouerait pas de mauvais tour.

 

Soudain, elle sentit son téléphone vibrer dans sa poche ; c’était un appel, d’un numéro inconnu. Elle regarda fébrilement autour d’elle pour localiser Akida-san et vérifier qu’il n’avait pas besoin d’elle dans l’immédiat et courut dans un angle de la pièce où elle ne gênerait personne, et décrocha – toute distraction étant bonne à prendre.

— Allô ?

— Ayu-san ?

Il fallut quelques secondes à Ayu pour reconnaître la voix dans le combiné. Lorsqu’elle eut sa petite idée, elle leva les yeux et son regard se posa directement sur Takashi-san qui secoua son portable devant lui, dressa son pouce et lui fit un clin d’œil qui se voulait complice. Elle dut retenir un juron.

— Oui, Yamada-san ? Vous avez trouvé mon numéro ?

— Oh, oui, je me suis débrouillé, déclara-t-il négligemment. Tu viens ce soir ?

Elle se prit la tête dans la main qui était restée libre.

— Non, désolée. Je l’ai déjà dit à Akida-san, je pensais qu’il v…te l’avait dit.

— Alors tu viens vendredi ?

Ayu se mordit la lèvre. Vendredi était une veille de jour chômé.

— Euh, je pense pas. J’ai un… j’ai un voyage à faire, je dois aller en province le samedi et il faudra vraiment que je me couche tôt. C’est important, assura-t-elle.

— Allez, un petit effort ! La soirée va être vraiment sympa, on hésite encore entre deux super boîtes mais vraiment, on va s’amuser.

— Non, de mon côté je dois vraiment me coucher tôt.

— Mais si, viens, ça me ferait plaisir que tu sois là en boîte au moins une fois, on s’est invités chez toi l’autre soir, j’aimerais te rendre la pareille et te faire entrer en soirée au moins une fois, d’accord ? Juste une fois. Et puis, c’est l’occasion idéale, ce sera la soirée pour mon anniversaire, tu vas quand même pas refuser de venir à mon anniversaire quand même ?

— …

Un soupir très profond se trouva retenu à jamais au fond des poumons d’Ayu. Pourquoi ? Pourquoi fallait-il qu’il la rappelle et la supplie de venir avec sa voix grave conjurant des souvenirs très visuels de son corps musclé et de ses performances nocturnes ? Elle n’avait pas mérité ça. Les superbes filles immenses aux jambes fuselées qui minaudaient devant la caméra à deux pièces de là, oui. Ayu, non. Qu’est-ce qui lui passait par la tête, à Yamada-san ? Un goût soudain pour le bas de gamme ?

— Ayu-san ?

— Oui, bon, d’accord, d’accord !

Elle avait cédé.

— D’accord, répéta-t-elle, c’est vraiment gentil de m’inviter, merci. Je passerai.

— Super !

Ayu s’apprêtait à lui demander les détails pratiques de la soirée lorsqu’elle réalisa qu’il avait raccroché. Elle rangea son portable dans son sac à main, résignée ; il avait toute la semaine pour lui envoyer ça, et de son côté, elle avait toute la semaine pour inventer une excuse valable qui lui permettrait de se dérober. Après tout, aller à cette fête serait de toute façon une mauvaise idée ; elle n’avait rien en commun avec ces gens-là, ne souhaitait pas être mêlée à leurs affaires, et quoi qu’il en soit, elle n’allait pas cracher sur un week-end entier de farniente sachant que l’équipe commençait le tournage en extérieur le mardi suivant. Deux heures de Shinkansen pour y aller, deux heures pour en revenir, et ce pendant des semaines… Non, décidément, travailler sur ce drama avait vraiment été une mauvaise idée, elle aurait au moins pu en trouver un qui avait un créneau réservé à l’antenne, histoire de ne pas avoir à faire le tournage en avance et donc passer des semaines à faire des allers-retours vers la campagne. Quelle poisse. Ayu raccrocha son sac à main dans le vestiaire et alla s’installer pas trop loin du plateau, de façon à être disponible lorsqu’Akida-san commencerait à se frotter la figure et enlever par la même occasion son maquillage. Pensive, debout derrière un pied de réflecteur, elle se demanda s’il ne serait pas possible de retenter de le maquiller avec de la poudre, pour que les traces de doigts soient plus facilement rattrapables.

 

L’idée fit son chemin, et le soir venu, lorsqu’elle eut fini de démaquiller Akida-san, elle lui demanda s’il était pressé de partir, ce à quoi il répondit par la négative après une courte hésitation ; Ayu déclara alors que puisqu’il avait le temps, elle allait essayer quelque chose d’autre et que ça ne lui ferait perdre qu’une dizaine de minutes, pas plus.

— Hé, mais dix minutes, c’est beaucoup ! protesta mollement le jeune homme. Et puis si vous changez de façon de me maquiller, ça va se voir.

— Pas forcément, objecta Ayu. Ce n’est pas parce qu’ici le studio nous fournit des produits nombreux mais de qualité moyenne qu’on ne peut pas essayer de faire quelque chose avec.

À sa grande surprise, Akida-san ne tenta même pas d’argumenter juste pour l’ennuyer comme il le faisait à chaque fois qu’elle suggérait un changement ; au contraire, il s’adossa avec résignation dans son fauteuil et croisa les bras. Ayu interpréta le geste comme une autorisation muette, et étala toute ses palettes sur le comptoir à présent libéré par l’équipe, pour mieux les avoir sous la main. Elle saisit un long pinceau extra large à bout rond, et appliqua une poudre claire sur le visage et le cou d’Akida-san. Ce faisant, elle se sentit presque obligée d’expliquer :

— Le problème, avec le fond de teint liquide, c’est que soit il tient mais est alors très mauvais pour la peau, soit il coule à la première occasion. Dans votre cas – fermez les yeux deux secondes – c’est plutôt vite vu, vous bâillez, vous vous frottez le visage et les yeux pendant tout le tournage et à la fin de la journée – vous pouvez tenir votre frange un instant ? – vous vous retrouvez avec tout le fond de teint sur les mains et vous auriez des traces plein la figure si je vous laissais faire, particulièrement quand vous vous frottez les yeux.

Elle s’arrêta quelques secondes pour contempler sa palette de fards et se décider entre deux tons pour l’étape suivante. Akida-san, qui finalement n’était pas aussi endormi que ça, en profita pour en placer une.

— Si je me frotte la figure, c’est surtout parce que ça gratte, vous imaginez quoi, que ça me plaît de me faire tartiner la face cinq fois par jour ?

Il dut fermer la bouche pour ne pas manger le pinceau avec lequel Ayu lui balayait le bas du visage, totalement indifférente à ses protestations. Une bonne minute et deux pinceaux plus tard, les derniers mots d’Akida-san parvinrent à son cerveau et elle répliqua :

— C’est justement la raison pour laquelle j’aimerais essayer du fond de teint en poudre, pour une fois. Vous avez une qualité de peau plutôt correcte à l’origine, mais, sauf votre respect, vous vous en occupez tellement peu que si on veut cacher tout ça il faut appliquer le fond de teint liquide à la truelle. Là je vais essayer de voir ça avec de la poudre, à part peut-être pour le contour des yeux… Je vais rester sur du fond de teint liquide au niveau des cernes avec une poudre du même ton par-dessus, et ça devrait fonctionner. Seulement là il va falloir que vous fermiez la bouche, sinon vous allez manger du fond de teint.

— C’est de rester après que tout le monde soit parti qui vous donne des ailes pour me parler sur ce ton ?

Ayu s’arrêta une fraction de seconde pour le regarder, puis décida qu’il n’avait pas l’air assez énervé pour représenter une menace et reprit là où elle en était.

— Évidemment, je vais devoir changer légèrement ce que je fais au niveau des yeux, et ça prendra un peu plus de temps le matin pour vous mettre en place, donc vous devrez essayer d’arriver à l’heure pour ne pas trop mettre l’équipe de tournage en retard. Maintenant, si vous pouviez clore légèrement les yeux, ça serait bien, je vais commencer par ombrer la paupière pour pouvoir mettre un trait de crayon.

Étrangement, Akida-san semblait désormais presque intéressé par l’opération. Se redressant légèrement sur son siège, il demanda :

— Et pour quoi faire ?

— L’ombre, pour pouvoir atténuer le contraste du crayon brun avec la peau claire ; le crayon, pour insister sur le trait de l’œil et le rendre plus graphique, ça détourne le regard des cernes juste en dessous, à condition de bien en travailler le ton, sinon on se retrouve avec une tête de panda. Tout est histoire de dosage, c’est assez délicat.

Elle tirait presque la langue en appliquant les légères touches de crayon sur le bord extérieur de chaque paupière. Une fois cette étape terminée, elle recula d’un pas pour apprécier le résultat, et, visiblement satisfaite, elle récupéra le dernier pinceau utilisé pour balayer légèrement le creux des joues.

— Voilà, le visage est mis en valeur et bien dessiné, il reste juste à trouver une teinte qui passe inaperçue sur les lèvres. Là j’ai mis un peu de temps parce que ça fait longtemps et  je suis un peu rouillée, mais maintenant que j’ai fait ça une fois, je serai plus rapide et plus organisée la prochaine fois.

Plutôt contente de son œuvre, elle fit pivoter – non sans difficulté – le fauteuil d’Akida-san et le poussa tout près du miroir. D’abord sceptique, il s’examina pendant de longues secondes, tirant parfois ses traits pour voir s’il était à l’aise. Pour finir, il posa les mains sur le comptoir, et déclara sans même se tourner vers Ayu :

— C’est plutôt pas mauvais. D’accord. D’accord, va pour celui-là.

Puis il se leva et partit vers le vestiaire récupérer ses affaires. Ayu, satisfaite, commençait à ranger son matériel lorsqu’elle entendit la porte se rouvrir derrière elle ; elle jeta un coup d’œil, pour découvrir Akida-san qui passait la tête dans l’entrebâillement de la porte.

— À demain Fuse-san. Vous avez bien travaillé.

Surprise, elle répondit un vague : « Vous aussi, à demain » qu’il entendit peut-être, ou peut-être pas, puisque la porte s’était immédiatement refermée après sa dernière parole.

En rangeant, Ayu ne pouvait réprimer un petit sourire. Certes, elle s’était amusée pendant seulement dix minutes, et ça ne se reproduirait pas avant certainement très longtemps, mais quelque part, elle était rassurée de voir que maquiller lui plaisait toujours.

Lorsqu’elle eut finit, elle récupéra son sac et son manteau et quitta les studios le cœur léger.

Note de fin de chapitre:

Assistons-nous enfin à un dégel des relations bilatérales Ayu-Akida ? En tout cas, Ayu commence enfin à apprécier son travail, et ça, c'est toujours ça de pris.

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