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Notes :

Cette histoire a été relue par... Ocee !

Ayu soupira pour la énième fois devant le métro bondé qui venait à nouveau de partir sans elle. Si elle attendait encore cinq minutes, elle serait totalement et irréversiblement en retard à son premier vrai boulot de maquilleuse. Elle le savait très bien, et pourtant, elle ne put s’empêcher de se demander si elle ne pouvait pas sortir fumer une cigarette avant de revenir pour monter dans la rame suivante…
En réalité, ce qui l’intéressait dans le métier de maquilleuse, c’était, comme à peu près tout le monde, les grands effets, les fards multicolores, les dégradés majestueux, la poudre de riz et les poudres anciennes aux recettes centenaires autrefois utilisées par les geishas. C’était pour manier cela tous les jours qu’elle avait fait de longues études dans le monde des cosmétiques et sué sang et eau comme stagiaire tout juste bonne à jeter les cotons sales dans les ateliers de grands maquilleurs. Et pourtant, son tout premier véritable travail en tant que maquilleuse n’avait strictement rien à voir avec ce qu’elle avait espéré.
Elle allait devoir maquiller des mecs pour un drama lycéen.
Hérésie.
Si elle avait été engagée pour maquiller les gens à la chaîne, dans une certaine mesure, elle aurait pu s’occuper les mains et faire son travail, une perspective intéressante. Mais non, c’était sur elle qu’était tombé le contrat qui la lierait à un seul acteur qui se croyait tellement important qu’il exigeait une maquilleuse rien que pour lui. Elle allait passer ses journées, pinceau en main, à attendre que quelqu’un qui se croyait au-dessus de tout le monde ait besoin qu’elle lui repoudre le nez.
Agacée rien qu’à cette idée, elle luttait contre l’envie irrépressible de déclarer que non, tout ceci se ferait sans elle. Maquiller des garçons, non mais vraiment ! Des acteurs qui avaient passé vingt-cinq ans et qu’on s’obstinait à caser dans des rôles de lycéens, quelle idée… De toute façon Ayu n’avait pas la télé ; les dramas, ce n’était vraiment pas son truc.
Elle laissa son regard se balader sur le quai, pensive ; il était occupé par quelques groupes d’employées sur le point d’aller au bureau, et d’hommes d’affaires solitaires qui fixaient la nuque du voisin de devant avec une tête d’enterrement. Dans un coin, le plus loin possible de la foule qui était pourtant difficile à éviter (une idée qu’Ayu avait eue avant lui), il y avait un jeune homme qui détonnait par rapport au reste des voyageurs ; non seulement il était bien plus jeune, mais en plus il était vêtu comme tel et semblait subir les effets d’une gueule de bois assez monumentale. Ayu l’examina sans vraiment y prendre garde ; ses cheveux se gondolaient, il avait des cernes terribles et tournait la tête du côté du mur autant qu’il le pouvait tout en gardant un œil sur l’écran d’affichage des métros. Il avait l’air grand, bien bâti et plutôt bien fait de sa personne, avec des traits délicats, mais la peau de son visage était si fatiguée qu’Ayu se demanda si elle ne l’avait pas pris pour plus vieux qu’il ne l’était en réalité… À le voir, c’était plutôt le genre d’homme qu’elle retrouvait dans ses rêves éveillés plutôt qu’en rendez-vous galant. Qu’il ait les traits fatigués ou pas, Ayu et lui ne jouaient clairement pas dans la même catégorie, mais elle mémorisa tout de même son visage pour avoir le plaisir d’y repenser plus tard. Soudain, alors qu’elle tentait de voir jusqu’où sa chemise était déboutonnée – un petit coup d’œil n’avait jamais rien de méchant – il s’avança pour monter dans la rame de métro qui venait d’arriver. Le regard de la jeune femme tomba alors sur l’heure affichée à l’écran sur le quai d’en face ; c’était officiel, elle était en retard.
Avec un soupir, elle s’accrocha à son sac à main et se faufila tant bien que mal dans le métro, en se disant qu’au moins, elle n’avait qu’une poignée de stations à faire.
Dehors, au sortir de la bouche de métro, il faisait assez froid ; il n’y avait pas de vent, mais la température était suffisamment basse pour faire frissonner Ayu qui portait tout de même un pull et une veste. C’était la fin de l’hiver, mais visiblement le printemps ne daignait toujours pas pointer le bout de son nez… Elle sortit son portable de son sac et relut le mail contenant les instructions pour se rendre au studio où elle devait aller ; c’était clair, net et précis, elle ne pourrait même pas prétexter s’être perdue pour expliquer son retard. Par ailleurs, le fait de s’être levée anormalement tard car elle n’était pas matinale puis d’avoir traîné dans les couloirs du métro n’était sans doute pas à mentionner, si elle n’avait pas envie de se faire dégager dès le premier jour.
Enfouissant les mains dans les poches de son manteau gris, elle regarda droit devant elle – enfin, légèrement plus haut, puisqu’elle n’était pas exactement ce qu’on aurait pu appeler « grande » – et s’amusa à regarder les passants. Très vite, elle reconnut la veste au col de fourrure – probablement fausse – du jeune homme mal réveillé qu’elle avait vu sur le quai. Amusée, elle s’en désintéressa pourtant très vite, et retourna à ses pensées, se demandant notamment si oui ou non elle avait bien arrosé ses cactus la veille au soir. Oh, c’étaient des cactus, après tout. S’ils manquaient d’eau un jour où deux il n’y avait pas de quoi en faire un drame.
Trois rues plus loin, elle constata que le bonhomme marchait toujours devant elle, à une dizaine de mètres environ. Le voir en permanence juste devant commençait à l’agacer ; Ayu se demanda si elle ne pouvait pas tout simplement le doubler pour le faire disparaître de son champ de vision. Seulement, les jambes de ce type nettement plus grand que la moyenne ne laissaient planer aucun doute quant à l’issue probable d’une quelconque tentative de le dépasser – Ayu échouerait très certainement. Elle était une petite Japonaise ; petite parmi les petits, le comble de l’agacement. Elle aurait voulu mesurer un mètre soixante-dix, avoir de longs cheveux de geisha et ressembler à Koyuki ; seulement, elle était minuscule, coupait ses cheveux à la mords-moi-le-nœud à chaque fois qu’elle avait trop de fourches, et quand à la ressemblance avec Koyuki ce n’était même pas la peine d’en rêver, elle avait des yeux minuscules et un visage beaucoup trop large.
Le jeune homme était toujours devant elle. Et cela faisait bien dix bonnes minutes qu’elle marchait. Fréquemment, il regardait autour de lui, avec un air étrange. La gueule de bois pouvait-elle provoquer la paranoïa ?
La jeune femme secoua la tête et ressortit son portable, pour entrer un mémo afin de se rappeler de racheter des nouilles. Le yakisoba du traiteur du bout de la rue était certes délicieux, mais elle n’avait pas exactement les moyens de se permettre de mener la grande vie pendant un mois entier. Absorbée par l’écran de son portable, elle tourna machinalement à l’angle d’une petite rue, comme indiqué dans les instructions, et buta malencontreusement contre quelqu’un.
Instinctivement, elle s’inclina et s’excusa poliment – on n’allait pas y passer la nuit – et elle allait pour reprendre son chemin lorsqu’un bras lui barra la route. Interloquée, elle leva les yeux – haut – et découvrit le jeune homme qui n’arrêtait pas de marcher devant elle depuis qu’elle avait rejoint la surface. Il avait mis des lunettes de soleil – franchement, des lunettes de soleil en février, il y en avait vraiment qui ne doutaient de rien. Lorsqu’il parla, sa voix était relativement rauque, et son haleine sentait le tabac froid et l’alcool :
— J’aimerais que tu arrêtes de me suivre comme ça, déclara-t-il avec hargne.
Oui, en effet, il y en avait vraiment qui ne doutaient de rien.
Ayu le regarda droit dans les yeux – droit dans les verres, en fait, défiant sa propre image vue en plongée – et déclara d’un ton qui se voulait le plus neutre et poli possible :
— Et moi j’aimerais aller travailler. Pardon, je suis en retard.
Fermement, elle poussa le bras qui la retenait et reprit sa route. Derrière, l’homme lui lança :
— C’est ça, et efface les photos de moi que tu as prises avec ton portable !
Outrée, Ayu se retourna d’un bloc. Alors lui, il ne manquait pas de souffle ! Mais elle était en retard, et il mesurait bien deux têtes de plus qu’elle. Elle se contenta de crier :
— Crétin !
… avant de reprendre sa route d’un pas rageur. Pourvu qu’il ne l’emporte pas au paradis. Elle espéra qu’il glisse sur la chaussée ou se fasse renverser par un vélo, quelque chose de pas forcément méchant qui punirait son orgueil outrancier et franchement mal placé.
Enfin, elle arriva devant l’immeuble où elle devait se rendre. La plaque sur la façade ne laissait planer aucun doute ; c’était bien là. Ayu sonna et poussa le lourd battant qui se referma derrière elle avec fracas. L’ascenseur était en face de la porte d’entrée ; elle s’y engouffra rapidement sans s’adresser à l’accueil de l’immeuble.
Douzième étage. Assez long voyage au demeurant. Elle n’était pas folle des ascenseurs ; ça n’avait rien à voir avec son côté provincial, c’était juste un petit problème de confiance en la technologie.
Lorsqu’elle arriva au bon étage, elle sut qu’elle ne s’était pas trompée dès l’ouverture des portes mécaniques. Il régnait une effervescence propre aux débuts de tournage auxquels elle avait déjà assisté pendant ses longues années de stage. Cependant, c’était tout de même la première fois qu’elle assistait à un tournage tokyoïte ; les moyens déployés semblaient surpasser ceux de la province, où les équipes dépêchaient le plus souvent une moindre partie de leur personnel.
Discrètement, elle prit la direction des loges, indiquées par un panneau proprement imprimé, et y découvrit de superbes miroirs sur la totalité des murs. Ayu en resta bouche bée. Ce plateau était diablement bien équipé.
La plupart du staff était déjà là, et les acteurs honoraient déjà les lieux de leur présence ; deux jeunes filles discutaient avec leur maquilleuse pendant qu’elles se faisaient poser leurs faux cils et une poignée de garçons taciturnes se laissaient faire par les coiffeurs avec un air soit endormi, soit profondément agacé.
Soudain arriva un homme d’âge mûr qu’elle reconnut immédiatement ; c’était celui qui lui avait fait signer son contrat. Loin d’être idiote, elle s’inclina et s’excusa platement pour son retard. L’homme allait répondre, lorsque la porte de la loge s’ouvrit avec fracas. Ayu, qui tournait le dos à l’entrée, se redressa juste à temps pour voir le visage de l’homme s’éclairer avant qu’il ne déclare :
— Akida-san ! Nous n’attendions plus que vous. Fuse Ayu-san arrive à l’instant, c’est heureux que vous soyez tous les deux en retard…
Il dépassa Ayu et sortit de la pièce, non sans glisser au passage un « j’espère que cela ne se reproduira pas » qui ne put être entendu que par Ayu. Elle se retourna juste à temps pour le voir enlever ses lunettes de soleil, mais elle n’en eut pas besoin pour le reconnaître. Leur expression de surprise suivie d’une grimace, pour l’un comme pour l’autre, confirma ce qu’elle n’aurait jamais pu deviner : Akida-san, acteur en vue dont elle allait devoir s’occuper, et le mec au visage ravagé par la fatigue qui aurait eu besoin d’une truelle de fond de teint ne faisaient qu’un.
Et là, Ayu commença à se dire que décidément, elle s’était attendue à ce que ce travail soit pénible, mais qu’à en croire la tournure que prenaient les événements, ses craintes étaient peut-être en deçà de la réalité.
Note de fin de chapitre:
La politesse d'Ayu tiendra-t-elle face à la grossièreté d'Akida-san ? Comment se passera cette première journée ? Si vous avez votre petite idée, n'hésitez pas à la partager dans les commentaires !
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