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- Bosse, bosse, bosse… ne cessait-il de se marmonner.

Mais il n’y avait rien à faire. Il devait avoir atteint ses limites parce qu’il n’y arrivait plus. Les picotements dans ses yeux étaient juste insupportables depuis trop longtemps pour réussir encore à les ignorer, tout comme le bourdonnement incessant dans sa tête. Inutile de continuer dans cet état, il valait mieux qu’il dorme pour s’y remettre en meilleure forme le lendemain. Las, il se leva et prit le chemin de sa chambre.

Arrivé à un croisement de couloir, il crut entendre un bruit sur sa droite. Il se figea et resta un peu plus paralysé lorsqu’il s’aperçut que c’était elle, à moitié somnolente elle aussi, et à moitié gênée tout comme lui. Il la salua d’un hochement de tête, notant tout de même mentalement au passage qu’elle ne portait pas ce genre de petite nuisette affriolante que toutes les filles de son âge semblaient affectionner dans les séries télé et les magazines. Non, elle, elle portait un tee-shirt qui lui faisait encore plus d’effet, vu le geek qu’il était. Keep calm and exterminate. Avec un dalek, of course. Tout un message…

Il continua son chemin et elle ne chercha pas à l’arrêter. Depuis qu’elle lui avait balancé qu’ils cherchaient « son passé », elle n’avait pas été capable de lui en dire plus. Elle lui avait juste demandé sur un ton glacial si ça lui suffisait, s’il était content de le savoir et lui, comme l’imbécile qu’il était, il avait acquiescé sur le coup, trop surpris par cette révélation. Et parce qu’il avait vu, ou bien imaginé - il n’en était plus très sûr à présent - qu’au fond, elle semblait assez effrayée. Qu’elle le défiait pour mieux se protéger, pour l’inciter à garder ses distances parce qu’elle n’était pas encore prête à se confier. Alors il s’était remis au boulot parce que ça lui paraissait important, cette recherche d’identité, ou quelle que soit la quête dont il s’agissait. Ça semblait compter pour elle et, mine de rien, ça faisait ressortir le côté humain qu’il avait appris à apprécier chez elle.

Ouais… plutôt pathétique quand il s’essayait à jouer les chevaliers servants, hein ? Il s’était fait lui-même la réflexion et puis avait haussé les épaules. Au moins, il se sentait un peu plus utile et ça s’annonçait plus passionnant que de réaliser des programmes pour protéger les intérêts capitalistes des diverses banques et entreprises moisies qui l’embauchaient. Un peu de mystère, c’était forcément plus palpitant…

***


Deux jours plus tard, alors qu’il avait avancé étonnamment plus rapidement que ce à quoi il s’était attendu sur la récupération des données, son portable se mit à sonner. Son frère. La discussion fut brève mais concise. Il avait besoin de lui.

Il hésita cinq secondes sur le comment il allait pouvoir le lui annoncer et puis il leva les yeux au ciel devant sa propre bêtise. Il fallait vraiment qu’il manque de sommeil pour prendre davantage en considération les intérêts d’une fille rencontrée il y avait seulement quelques jours plutôt que ceux de son frère. Bon, à la réflexion, les deux étaient en partie liés, se rassura-t-il. Mais là, c’était une urgence. Et avec un peu de chance, il n’en aurait pas pour trop longtemps.

Il la trouva dans la cuisine, en train de se préparer un bol de céréales. Il ne pensa même pas à tourner la tête vers une horloge cette fois-ci, il s’était habitué à la voir grignoter à longueur de journée, quelle que soit l’heure - et sans aucune incidence sur sa ligne, était-il besoin de préciser. Cette fille devait avoir tellement d’ennemies, songea-t-il avec un sourire aux lèvres.

Se rappelant pourquoi il était là, il reprit son sérieux et se racla la gorge pour attirer son attention. Elle posa ses grands yeux étonnés aux cils naturellement recourbés vers lui.

- Il y a un problème ? s’enquit-elle, inquiète.

- Non, non. Ça avance plutôt bien, même. Plus vite que ce que j’aurais cru. Et, justement, à ce propos, ça tombe plutôt bien parce que mon frangin vient de m’appeler. Il s’est chopé un virus sur son réseau pro alors qu’il est en plein dans un projet crucial pour sa boîte et il a vraiment besoin de mon aide pour s’en débarrasser. Du coup… si ça ne te dérange pas, j’aimerais vraiment pouvoir aller lui donner un coup de main.

Il vit la main qui tenait sa cuillère trembler légèrement, nota son visage qui se figea comme un masque le temps qu’elle se reprenne pour lui demander :

- Tu en aurais pour longtemps ?

- S’il m’a appelé, c’est que c’est un virus un peu trop coriace pour qu’il puisse s’en défaire rapidement. Mais j’ai plus d’expérience dans le domaine donc je devrais pouvoir le tirer d’affaire avant que les dégâts ne soient trop dommageables. Par contre, pour le temps que ça me prendra, je ne le saurai qu’en étant devant.

- Bon…

Il la voyait accuser le coup, chercher quoi dire, comment réagir. Mais il trouva drôlement encourageant et appréciable qu’elle ne refuse pas immédiatement sa requête. Pas sûr qu’elle aurait réagi de la sorte quelques jours plus tôt. Pour un peu, il lui en aurait presque été reconnaissant alors que, oh ! réveille-toi mon gars ! elle n’avait quand même aucun droit à te retenir en captivité dans sa cage dorée.

- Tu penses… dans deux jours, tu penses que tu pourrais être de nouveau ici ?

- … c’est possible, préféra-t-il rester prudent.

- Ok… On va tâcher de compter là-dessus alors. J’avais… j’avais un peu raccourci le délai pour les disques durs au cas où tu n’aurais pas réussi, pour que j’aie le temps de trouver une porte de sortie, essaya-t-elle de dire d’un ton détaché.

Cette fois, ce fut lui qui accusa le coup sans broncher. Il avait bien compris qu’elle était loin d’être une écervelée mais apprendre qu’elle s’était jouée de lui… bon, bah… ça ne faisait jamais de bien pour l’ego quoi…

Il hocha la tête pour notifier qu’il avait bien enregistré l’information et, sans doute un peu plus à contrecoeur qu’il ne se serait apprêté à le faire quelques secondes auparavant, il la remercia.

- Arrête… Inutile de te forcer, tu sais ! Je sais très bien ce que tu penses. Je suis loin d’être l’hôte la plus agréable et la plus cordiale qui soit, j’en ai parfaitement conscience. Et je m’en moque pas mal, en fait. C’est juste… j’ai vraiment besoin des documents qui sont sur ce fichu disque dur, ok ? Donc si tu ne reviens pas…

Avait-il rêvé ou y avait-il bien eu un trémolo sur sa dernière phrase ? S’était-elle retournée vers l’évier justement parce qu’elle avait senti sa voix se mettre à vibrer malgré elle ?

- Ne t’en fais pas. Je te promets que je reviendrai. Je me suis engagé à t’aider, et je compte bien tenir parole.

- Bien… merci. Dépêche-toi de filer alors, plus tôt tu auras dépanné ton frère, plus tôt tu pourras finir ce que tu dois faire ici et être débarrassé de moi, se força-t-elle à sourire.

- Je… on peut rester en contact, si tu veux.

Et il ajouta devant son regard franchement étonné :

- Je veux dire, pendant que je serai chez mon frère. Tu peux surveiller les opérations là-haut si je te montre deux ou trois trucs et m’appeler de temps en temps pour que je vérifie si tout se passe bien.

- Ah ! D’accord… c’est pour m’avoir encore moins longtemps dans les pattes alors. Je comprends mieux, j’ai cru un instant que tu parlais d’après, plaisanta-t-elle en riant peut-être un peu trop pour que ce soit de bon coeur.

- Bah, si jamais t’as besoin, avec tous tes gadgets de badass, je pourrai toujours te montrer comment les faire fonctionner sans leur taper dessus, tu sais, avec un peu de douceur et de technique. Tu me sembles assez intelligente pour que ça ne te paraisse pas plus compliqué que le dosage des croquettes pour un chien, lui proposa-t-il avec un sourire en coin.

Elle laissa échapper une petite exclamation outragée, surprise et amusée qu’il ose la taquiner :

- Fais attention à tes propositions, Mr Geek, je pourrais bien les prendre à la lettre et te donner du boulot jusqu’à ce que tu aies au moins l’âge de Yoda avant de revoir la lumière du jour. Et autant te dire que tu auras le teint qui va avec, à ce rythme-là…

- Tant que tu m’offres le sabre laser qui va avec, princesse, tout ce que tu veux ! ne put-il s’empêcher d’ajouter avec un large sourire.

Punaise ! Et en plus, elle avait de l’humour. Et pas n’importe lequel. Citer Star Wars après le tee-shirt Dr Who... à ce train-là, il avait presque hâte de revenir s’abrutir de travail ici pour savoir quelle serait sa prochaine référence... Ouais... c’était officiel, il était atteint ! Syndrome de Stockholm, probablement. Ces quelques jours auprès de son frère ne lui feraient pas de mal pour se remettre les idées en place.
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