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Notes d'auteur :
Musique : U2 — I still haven't found what I'm looking for

Nous sommes tous les architectes de notre destin alors ne nous tournons pas avec tristesse sur notre passé. Il ne reviendra jamais. Henry Wadsworth Longfellow
Au cours des jours qui suivirent, Peter se concentra sur une autre affaire.

Louise Scialfa l'abreuvait de coups de téléphone toujours plus empressés, répétant d'une voix suraiguë qu'étant donné le prix payé, elle était en droit d'attendre des "résultats immédiats". Il n'avait pas osé lui dire la vérité : à savoir que jusqu'à présent, il n'avait rien trouvé prouvant que son petit ami Colin lui était infidèle.

Ce n'était pas pourtant pas faute d'avoir essayé. En plus des habituelles filatures, il avait demandé à une de ses vieilles amies de la fac, Wanda, d'accoster le petit ami à la sortie d'un restaurant où il avait l'habitude de déjeuner durant sa pause. Confortablement installé dans sa voiture, à l'extérieur de l'établissement, il avait observé avec amusement le numéro de charme ravageur auquel se livrait Wanda. Et que je te touche le bras, que je bats des cils, que je me pense en avant pour mettre en avant un décolleté plus qu'avantageux ... Mais rien n'y avait fait et Colin s'était contenté de lui indiquer le chemin vers l'Empire State Building – Wanda adorait jouer les touristes anglaises perdues dans l'immensité de la Grosse Pomme – sans même jeter un coup d'oeil à sa poitrine.

Déconfite, Wanda avait décrété que le bougre était sans doute gay avant de retourner au musée. Elle travaillait comme guide au MoMA, en plus des petits services qu'elle lui rendait.

Objectivement, Peter pensait que Colin n'avait jamais trompé Louise et qu'il n'était pas prêt de le faire – s'il n'avait pas succombé au charme voluptueux de Wanda, même Scarlett Johansson n'y parviendrait pas – mais son petit doigt lui disait que ce n'était pas ce que la jeune et richissime Louise voulait entendre. Depuis leur premier rendez-vous, elle semblait persuadée, pour des raisons qu'elle était la seule à connaître, que Colin la trompait régulièrement.

Une petite voix, sans doute reste de conscience, lui chuchotait qu'il était en train de tirer avantage des inquiétudes et du manque de confiance en soi de la jeune femme et que, plus que d'un détective privé, c'était d'un bon psychologue dont Louise avait besoin.

Sur le chemin de Central Park où il devait retrouver Sally Ann Van der Bildt, Peter se remémora ses récentes – mais maigres – découvertes.

Il avait appelé la clinique du Queens où Megan comptait avorter en se faisant passer pour le père de la jeune fille. La secrétaire, bien que très aimable, lui avait fermement fait comprendre qu'en vertu du secret médical, elle ne pouvait rien lui apprendre sur la grossesse d'une patiente. Même morte.

Elle lui avait néanmoins révélé que bien qu'étant mineure, Megan pouvait avorter sans autorisation parentale dans l'état de New York.

Une question de réglée, songea Peter qui accéléra le pas pour ne pas être en retard à son rendez-vous. Mais il en demeurait plusieurs autres sans réponse. Comment comptait-elle payer l'intervention – qui coûtait tout de même la modique somme de quatre cent cinquante dollars, il avait vérifié – sans l'aide de ses parents ? Jake Thompson était-il le père de bébé ? Si ce n'était pas lui, alors qui était-ce ? Son meurtrier ?

Une énième fois envahi par la sensation qu'il n'avançait pas d'un pouce dans cette enquête, Peter remonta d'un pas vif le chemin qui serpentait à travers la verdure du parc.

Sally Ann l'attendait déjà, assise sur un banc, le dos raide et droit. Ses mains soigneusement manucurées étaient crispées sur le bord de sa robe grise. Ses cheveux roux, légèrement soulevés par la brise automnale, faisaient ressortir la douceur de son teint, nullement gâché par les tâches de son qui parsemaient son visage.

— Bonjour, lui dit-il en prenant place à côté d'elle.

Elle lui répondit par un vague salut, toujours plongée dans la contemplation du parc, le regard perdu.

— Je suis au courant pour Jake Thompson et toi, finit-il par déclarer.

La jeune fille lui lança un regard paniqué où l'incrédulité laissait peu à peu place à la culpabilité.

— C'est lui qui vous l'a dit ?

Ce n'était pas tout à fait vrai ni tout à fait faux non plus aussi le détective choisit de lui répondre par une sorte de hochement de tête.

— Megan l'a découvert, poursuivit Peter. C'est pour cela qu'ils se sont disputés le soir de sa ... le soir de la réception, se reprit-il.

Sally Ann secoua la tête, l'air profondément écœurée.

— Vous vous rendez compte ? Elle est morte en sachant que les deux personnes qu'elle aimait le plus en-dehors de ses parents l'avaient trahie. C'est peut-être pour ça qu'elle m'a appelée ce soir-là. Pour me dire à quel point elle me détestait.

Il ne savait pas quoi lui dire et doutait qu'un seul de ses mots puissent la consoler, la décharger de l'enchevêtrement de culpabilité et de profonde détresse qu'elle ressentait alors il se tut.

Mal à l'aise, Peter la vit essuyer une première larme, puis une deuxième et encore une autre ... L'instant d'après, elle sanglotait contre son épaule, le corps secoué de terribles tremblements.

— Elle me manque tellement, murmura-t-elle en s'éloignant légèrement. J'aimerais la revoir, juste une fois, pour pouvoir lui dire que je l'aime et que je suis désolée...

Il sortit un paquet de mouchoirs de la poche de sa veste et lui en tendit un. Elle l'accepta avec un sourire et se moucha. Elle semblait si bouleversée qu'il se demanda s'il était bien prudent de lui parler maintenant de la grossesse de sa défunte amie. Mais il était là pour ça.

— Sally Ann, est-ce que Megan t'avait demandé de l'argent ? Une grosse somme ? Plus de quatre cents dollars ?

— Non, pourquoi aurait-elle fait cela ?

— Si elle avait eu besoin de beaucoup d'argent en sachant qu'elle ne pouvait pas le demander à ses parents, vers qui se serait-elle tournée selon toi ?

— Moi, répondit aussitôt la jeune fille qui baissa les yeux d'un air coupable. Ou Jake. Mais étant donné ce qui s'est passé cet été ...

Et le fait que Jake n'était peut-être pas le père du bébé, compléta pour lui-même Peter.

— Pourquoi me posez-vous toutes ces questions ? Pourquoi Megan aurait eu besoin d'autant d'argent ?

Peter hésita quelques secondes avant de se lancer :

— Elle était enceinte et comptait se faire avorter.

— Elle était ... quoi ?! Comment le savez-vous ?

— J'ai mes sources et crois-moi, elles sont très sûres, lui assura Peter, qui esquissa un sourire en pensant à Jenny. Meg était bel et bien enceinte quand elle est morte.

— Ça alors, murmura Sally Ann. Je n'aurais jamais pensé ... Meg n'était pas du genre à oublier de prendre ses précautions, à avoir ce genre d'accident. Ça, c'est plutôt mon genre, ajouta-t-elle sombrement.

Il préféra ne pas s'appesantir sur sa dernière phrase et elle ne lui en laissa d'ailleurs pas le temps.

— Et Jake était le père ?

— Qui d'autre ? éluda-t-il, en lui lançant un regard perçant.

Elle haussa les épaules et rougit.

— Oh, je ne sais pas mais ...

— Elle t'a dit qu'elle voyait quelqu'un d'autre, l'interrompit le jeune détective d'une voix pressante. Qui était-ce ?

Peut-être allait-il enfin connaître l'identité de l'autre jeune homme blond, celui photographié avec Meg par le détective de Mme Thompson.

— Elle ne m'a rien dit du tout mais c'était une impression que j'avais. Il y avait ce rendez-vous au Plaza. Et puis, elle me semblait différente mais peut-être était-ce juste à cause de Jake et moi. Peut-être que j'essaie de me décharger de ma culpabilité, ajouta-t-elle d'une toute petite voix en se tournant vers lui.

Peter l'aurait volontiers rassuré en lui parlant des fameuses photos prises par le détective mais il préférait garder cette information pour lui tant qu'il ignorait l'identité de ce garçon.

Quelques secondes s'écoulèrent avant que Peter ne rompe à nouveau le silence :

— J'avais autre chose à te demander, au sujet des relations de Megan avec ses parents ... Comment s'entendaient-ils ?

— Oh, bien je crois. Il y avait quelques disputes bien sûr et elle me disait souvent qu'elle les trouvait trop vieux jeu sur des sujets comme la peine de mort ou l'avortement justement. Mais au moins, eux, ils s'intéressaient à elle, ajouta-t-elle d'un voix un peu amère.

— Je me posais des questions parce que j'ai appris qu'elle désirait étudier en France. Je me demandais si elle voulait seulement vivre de nouvelles expériences ou si elle cherchait aussi à fuir sa famille. Quand j'en ai parlé à Mme Sheridan, elle m'a semblé assez ... gênée.

— Tout ce que je sais, c'est que Mme Sheridan n'était pas ravie à l'idée qu'elle parte, contrairement à M. Sheridan. Elle la trouvait trop jeune pour vivre si loin. Ce qui est étrange, poursuivit Sally Ann, c'est qu'elle a toujours parlé d'aller étudier en Fance mais je pensais que ce n'était qu'un vague projet. Et puis d'un coup, c'est devenu très concret et elle ne pensait plus qu'à partir. Je crois que vous avez vu juste : il y avait un problème avec sa mère.

— Qu'est-ce qui te fait dire ça ?

— Ce qui s'est passé avec Jake. La Meg d'il y a ... disons six mois en aurait tout de suite parlé à Nicole mais elle n'a rien dit. Elle a juste fait comme s'il ne s'était rien passé alors qu'elle savait depuis le début, conclut-elle en secouant la tête.

— Comment peux-tu être aussi sûre qu'elle ne s'est pas confié à sa mère ? contra Peter.

— Je suis allée voir Mme Sheridan il y a quelques jours à peine et elle s'est comporté de manière tout à fait normale. Aussi gentille et accueillante que d'habitude. Elle n'aurait pas agi comme ça si elle savait que j'avais couché avec le copain de sa fille, non ?

— Effectivement, concéda-t-il. Tu disais qu'elle avait un peu changé à cause de ... ses problèmes avec Jake mais quel rapport avec sa mère ? Qu'est-ce qu'il l'empêchait de lui en parler ?

— En fait, je crois qu'il y avait autre chose, avoua Sally Ann. Quelque chose d'antérieur à ... Jake et moi. Il y a eu comme une cassure et tout d'un coup, elle n'était plus la même Megan.

Il devait être infiniment plus confortable pour elle de se persuader que l'étrange comportement de Megan n'était pas que de son fait, qu'elle n'était pas la seule à blâmer. Mais il s'abstint de tout commentaire, la jeune rouquine se sentant déjà suffisamment responsable du drame comme ça.

— Quand est-ce que Megan a commencé à agir de manière différente selon toi ?

— Je dirais vers mars, après notre retour de vacances.

— Notre ? releva Peter.

— Oui, nous avons passé les vacances à Paris, lui apprit la jeune fille. Il y avait mes parents, mon frère Harry, Meg et ses parents.

— Je suppose que tu ignores ce qui s'est passé là-bas ?

Elle secoua la tête.

— Non, d'après mes souvenirs, c'était plutôt de bonnes vacances. On a visité quelques musées, fait les boutiques, remonté les Champs-Elysées ...

— D'accord, j'essaierais de glaner quelques infos auprès de Mme Sheridan. Avant que j'oublie, se souvint Peter, tu ne connaîtrais pas le mot de passe de la boîte mail de Megan, par hasard ? Mme Sheridan n'en a aucune idée et je n'arrive pas à le deviner.

— Si, je le connais. Elle me l'avait donné, au cas où ... Il est tellement compliqué à retenir, marmona-t-elle en sortant son portable de son sac de cuir.

— Effectivement, l'approuva Peter quelques instants plus tard, après qu'il eut noté la suite de six chiffres et sept lettres dans son fidèle calepin, pas facile à retenir. C'est peut-être ça la clé du mystère : Megan était devenue une espionne de la CIA !

Il fut heureux d'entendre pour la première fois le rire haut et clair de la jeune Sally Ann.

OOoOo

L'après-midi, Peter regagna son agence, en pensant aux derniers mots de Sally Ann. La jeune fille lui avait fait promettre de la tenir informée des avancements de son enquête. Et il n'avait pas su refuser évidemment.

Une fois dans son bureau, il commença par appeler sa femme Claudia qui lui passa presque immédiatement Thomas. Il espérait pourtant échanger quelques mots avec elle avant de parler avec son fils.

— Papa ?

La petite voix de son fils. Il ferma les yeux, savourant la sensation, inimitable, toujours aussi transcendante que la première fois qu'il l'avait entendu, des années plus tôt. Il sentit son coeur se serrer et s'éclaircit la voix avant de répondre au salut enthousiaste de Thomas.

Quand il rouvrit les yeux, la main crispé sur le combiné, le petit garçon babillait à propos de son amoureuse Amy, d'Arthur son meilleur ami depuis toujours, avec qui il s'était disputé et qui n'était donc plus son ami.

— Je ne lui parlerais plus jamais de la vie, conclut-il d'une voix grave. Il est très méchant et Maman dit qu'on ne doit pas être méchant.

Peter rit et entendit la voix étouffée de Claudia, suivi d'un long soupir de son fils.

— Maman dit que je dois raccrocher.

— Pourquoi ? s'étonna le jeune détective, déçu.

Nouveau silence.

— On a rendez-vous chez le docteur, expliqua Thomas d'une voix boudeuse.

— Oh, dans ce cas, j'essaierais de te rappeler plus tard. Ce soir, peut-être ?

— D'accord, répondit Thomas. Papa ?

— Oui ?

— Quand est-ce que tu reviens ? Tu avais dit que tu partais que pour l'été mais maintenant, c'est fini l'été. Tu dois revenir !

— Je sais mais je dois m'occuper de plusieurs choses ici avant de rentrer.

— Pour le travail ? demanda-t-il.

— C'est ça, confirma Peter, à la fois soulagé et étonné qu'il s'en souvienne. Je dois travailler et après, je rentrerai vous voir Maman et toi.

La voix pressante de Claudia se fit de nouveau entendre et après un rapide "au revoir", Thomas rendit le téléphone à sa mère.

— Claudia, il faut qu'on discute, tenta-t-il.

— Maintenant ? Je te rappelle qu'on a rendez-vous chez le médecin et on est déjà en retard. Tu ne pouvais pas trouver un autre moment pour appeler bien sûr ?

Il faillit lui rétorquer qu'on était samedi, que Thomas n'avait pas école et qu'il ne voyait pas de meilleur moment mais se retint de justesse. Inutile de provoquer une nouvelle dispute.

— Bon, très bien, ce n'est pas le bon moment, j'ai compris, s'impatienta Peter. Mais quand est-ce qu'on pourra enfin se parler ? A chaque fois que j'appele, tu trouves toujours une bonne raison pour te défiler, une bonne raison pour ne pas me parler.

— Je n'essaie pas de me défiler, Peter, seulement je suis débordée, se défendit sa femme. Je dois tout gérer en même temps, entre mon nouveau travail à la fac et Thomas. J'ai juste un peu de mal. Je ne suis pas habituée à jouer les mères célibataires et toi, tu t'es carrément fait la malle à New York.

— Je ne me suis pas fait la malle à New York, comme tu dis ! rétorqua Peter, ulcéré par ce travestissement de la réalité. Et crois bien que je suis désolé de ne pas être là. Dès qu'on aura raccroché, je téléphonerai en Angleterre histoire de dire à ma grand-mère de mourir plus vite, que je puisse revenir à Richmond. Ça te va ?

Il y eut un long silence durant lequel il l'entendit distinctement dire à leur fils de six ans de monter jouer dans sa chambre.

— Je suis désolée, murmura-t-elle. Je ne t'ai même pas demandé comment allait Margaret.

— Pas de changement sinon je t'aurais appelée. Toujours critique mais stable.

— Alors, c'est une bonne nouvelle, non ?

— Disons que ça aurait pu être pire, reconnut Peter en massant ses tempes devenues douloureuses en un rien de temps, à mesure que leur conversation s'envenimait.

— Bon, il va vraiment falloir qu'on y aille maintenant sinon j'ai peur que le docteur Cohen ne nous reçoive pas.

— C'est juste une visite de contrôle, hein ?

— Oui, ne t'inquiète pas, lui dit Claudia d'une voix rassurante. Thomas va très bien. C'est juste que tu lui manques beaucoup.

— Il me manque aussi. Et toi ... On discutera ce soir, je rappellerais.

— Non, pas ce soir, dit-elle après une infime hésitation. J'ai une réunion à la fac et des cours à préparer pour la semaine prochaine. Ecoute, le mieux c'est que ce soit moi qui t'appele, d'accord ?

Et elle raccrocha.

Décidé à ne pas s'appesantir sur les difficultés rencontrées par son mariage, Peter alluma l'ordinateur portable de Megan Sheridan. Puis, il piocha dans la collection de vinyles que son père avait laissée au bureau et sélectionna un album des Rolling Stones qu'il glissa dans le tourne-disque.

Muni du précieux mot de passe, il put lire la récente correspondance électronique de Megan. La majorité de ses abonnements n'avaient pas encore été résiliés et plusieurs dizaines de mails sans intérêt avaient envahi sa boîte de messagerie, rendant plus ardue ses recherches.

Le détective finit toutefois par trouver quelque chose d'intéressant. Au cours des mois des trois derniers mois, Megan avait envoyé et reçu un nombre conséquent de mails au même internaute. Peter nota l'adresse électronique : adunn arobase yahoo point com.

Dunn devait être un nom de famille, se dit-il, et "a" l'initiale de son prénom. A pour Alan, Adam ou Audrey, ou bien encore Alicia ...

Bon, il s'y mettrait plus tard, décida-t-il en mettant fin à son énumération silencieuse. Il demanderait de l'aide à Ryan, son ami informaticien, si besoin était.

Ils avaient échangé des dizaines de mails durant l'été. Adunn était-il le pseudonyme de l'autre garçon, jeune et blond, que voyait sans doute Megan ? Le père de son bébé ? Son meurtrier ?

Il fut néanmoins déçu. Si ces deux-là étaient amants, il faisait preuve d'une curieuse réserve. Ils n'utilisaient jamais de surnoms affectueux ou de mots tendres. Pas un seul "je t'aime" ou "tu me manques". Pince-sans-rire, Peter se dit que même Claudia et lui n'en étaient pas arrivés à un tel niveau de froideur dans leur conversation téléphonique.

Non, décréta-t-il alors que Mick Jagger chantait à Angie qu'il était l'heure de se dire au revoir, ce n'était pas de la froideur. Il ressortait au fil de ces échanges une certaine familiarité, un curieux mélange de respect et de tendresse qu'on ne s'attendait pas à retrouver entre deux "amants clandestins". Il n'arrivait pas vraiment à mettre le doigt dessus mais c'était là, juste sous la surface. Il suffisait de gratter un peu.

Il lut l'ensemble des mails, supprimant au passage ceux du New Yorker et du New York Times auxquels la jeune fille avait été abonné avant sa mort. Il découvrit que le correspondant était bel et bien un homme, du nom d'Aidan Dunn que Megan appelait plusieurs fois M. Dunn avant d'utiliser son prénom. Curieux.

Elle évoquait un film et le nom d'Eddie Petterson, le jeune condamné à mort, était cité à plusieurs reprises.

J'aimerais qu'on puisse se rencontrer une fois, en tête-à-tête, écrivait-elle, et que l'on discute de vos projets et de notre relation. J'ai tellement de questions à vous poser, au sujet des meurtres d'Harrisburg, de la condamnation d'Eddie Petterson et de plein d'autres choses. Peut-être pourrions-nous nous rencontrer lors de votre prochain passage à New York ?

Devant le refus plutôt sec de Dunn, qui prétendait être trop "débordé pour revenir à New York pour le moment", elle proposait même de lui rendre visite en Pennsylvanie, où il résidait.

Nouveau refus de Dunn.

La main suspendue au-dessus du clavier, les yeux galopant sur l'écran, il se demanda si ces deux-là avaient vraiment été ensemble. À la lecture de ces e-mails, l'hypothèse d'une liaison semblait plutôt incongrue.

Soit elle ne voyait personne d'autre, auquel cas le jeune homme blond photographié à ses côtés n'était qu'un ami, voire une simple connaissance. Soit elle avait effectivement eu une liaison, mais pas avec cet Aidan Dunn.

Il était sur le point d'éteindre l'ordinateur quand il remarqua quelques messages restant du même adunn.

Son coeur manqua un battement quand il réalisa que le plus récent datait de l'après-midi du 27 août, la veille de sa mort. Il ouvrit le premier.

Megan, j'ai bien réfléchi à notre situation et je m'excuse pour la façon dont j'ai répondu à tes précédents mails. Tu as raison, on devrait se rencontrer et se parler de vive voix. Nous avons tellement de choses à nous dire, de temps à rattraper. Je crois que j'avais un peu peur de te rencontrer, d'être confronté à mon passé et à certaines de mes erreurs, d'où mes précédents refus mais je réalise maintenant que j'en ai envie. Je veux te revoir et apprendre à te connaître.

Elle répondait quelques heures plus tard avec un enthousiasme touchant :

Excellente idée ! Demain, il y a une réception à laquelle je dois absolument assister à l'hôtel Plaza mais c'est le soir. On pourrait se voir avant, non ?

Vers dix-huit heures trente, est-ce que ça irait Megan ?

Parfait. J'ai tellement hâte ! se réjouissait ensuite la jeune fille.

Donnons-nous rendez-vous directement à l'hôtel, ce sera plus simple pour toi, proposait ensuite Dunn. Comme ça, on aura tout le temps de parler.

Ainsi donc, Megan avait rendez-vous avec Aidan Dunn et c'était pour cela qu'elle était arrivée aussi tôt au Charlton Plaza, bien avant le début de la réception. Elle avait raconté à sa mère qu'elle se préparait chez sa meilleure amie Sally Ann et à celle-ci qu'elle se rendait plus tôt à la réception. Elle avait sans doute loué la chambre d'hôtel pour qu'ils puissent discuter tranquillement, sans risquer de tomber sur certaines de ses connaissances invitées ce soir-là. Et elle y avait été tuée.

Peter ignorait qui était cet Aidan Dunn, quel genre de relation il avait entretenue avec Megan mais il était convaincu d'une chose : cet homme comptait énormément pour elle. Or, elle semblait ne l'avoir rencontré qu'à une seule reprise. Pourtant, elle avait préféré utiliser l'argent sur son compte courant pour louer cette chambre d'hôtel plutôt que pour mettre fin à une grossesse qu'elle ne voulait pourtant pas poursuivre.

Et Aidan était sans doute le dernier à l'avoir vu vivante.
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