Lien Facebook



En savoir plus sur cette bannière

- Taille du texte +

Notes d'auteur :
Musique : Eric Clapton — Tears in heaven

Savoir, c'est se souvenir. Charles Bukowski
Le ventre plein après un déjeuner en compagnie d'amis, Peter traversa la moitié de Manhattan pour se rendre vers la pointe sud de l'île, dans le quartier de Financial District. C'était là que travaillaient les employés du groupe Van der Bildt. L'immeuble moderne, flamboyant mélange de glace et d'acier, portait le nom de son illustre fondateur. Il lut l'inscription et pénétra dans l'antre de l'immobilier, de la finance et de quelques autres sociétés cotées en bourse.

Arrivé à la réception, Peter demanda directement Leila MacEwan, soulagé de ne pas avoir à inviter une nouvelle histoire à dormir debout pour obtenir un entretien.

La jeune femme correspondait en tout point à l'idée que Peter se faisait d'une employée du groupe VDB : jeune, dynamique et élégante. Elle portait une blouse lavande à pois sous un tailleur noir assorti à ses escarpins. Sa poignée de main fut brève mais ferme, son sourire avenant et chaleureux.

Il s'arrêta un instant sur ses yeux marrons qui avait ce côté légèrement exotique, eurasien généralement, et que Peter avait appris à reconnaître chez certaines femmes d'origine slave.

Mais il ne pouvait se départir de l'impression que la femme en face de lui n'était qu'un mirage, une jolie image tout au plus.

Mme Sheridan lui avait appris qu'au cours de l'été, Megan avait effectué un stage ici – la société gérait le Plaza – supervisée par Mlle MacEwan, l'assistante de Robin Van der Bildt.

Tout en prenant place en face de la jeune femme, Peter se demanda distraitement si Megan avait obtenu ce stage sur son seul mérite ou en tirant avantage de son statut de filleule du patron.

Lui-même profitait de la proximité des Sheridan avec les Van der Bildt, ce qui lui avait permis d'obtenir cet entretien. Il savait qu'en sortant de son agence, Mme Sheridan avait aussitôt appelé Robin Van der Bildt pour le prévenir de sa venue.

— Pouvez-vous m'expliquer en quoi consistait ce stage exactement ? demanda le détective en sortant son fidèle carnet.

— Comme vous le savez peut-être, notre société est une holding, ce qui signifie que nous avons des intérêts dans diverses entreprises et que nous en assurons l'unité de direction. Ici, nous sommes au siège de la société mère, ajouta Leila.

— Je pensais que vous vous occupiez principalement d'immobilier ?

— Nous proposons des biens immobiliers c'est vrai, confirma la jeune femme, et les activités liées à ce domaine sont les plus anciennes mais désormais, nous offrons aussi des services financiers. Et il y a également plusieurs équipes sportives cogérées et financées par le groupe Van der Bildt. Il s'agit surtout de former nos jeunes stagiaires en management, en informatique et en communication, reprit la jeune femme. Dans notre domaine, il n'y a pas que le talent qui compte. Notre image et notre réputation sont primordiales. Il faut que nous apparaissons comme solides, expérimentés et dignes de confiance si nous voulons que les clients et les investisseurs nous fassent confiance.

— Est-ce que ces stagiaires sont souvent engagés plus tard ? Définitivement, je veux dire ?

— Cela arrive relativement souvent, confirma Leila. Deux à trois mois passés ici leur ouvrent les portes des meilleures universités après le lycée et un certain nombre revient par la suite. Ce qui est heureux car nous ne voulons pas former les futurs employés de la concurrence ! C'est aussi pour cela que dans la mesure du possible, nous essayons de les mettre dans de véritables conditions de travail avec tout le stress que ça implique. Ce stage est vraiment un bon moyen … d'écrémage.

Peter se dit que l'hypothèse qui venait de s'imposer à lui était un peu tirée par les cheveux mais il fallait au moins poser la question. Même s'il doutait d'obtenir une réponse honnête.

— Est-ce que vous pensez que Megan prenait de la drogue ou des stimulants pour mieux supporter le stress inhérent à son stage ici ?

— Je n'ai pas dit ça mais c'est une possibilité que nous étudions. Et il est certain que cela entrera en ligne de compte lors des stages de l'été prochain. En fin de compte, ce qui est arrivé à Megan Sheridan est malheureux mais ce n'est pas si étonnant que ça. Elle avait un comportement étrange, surtout les derniers jours de son stage maintenant que j'y repense. Donc, ... ceci explique peut-être cela.

Peter cessa de prendre des notes et releva la tête pour observer son interlocutrice, un sourcil levé.

— Quand vous dites étrange, ça signifie ..?

— Elle était distraite et peu appliquée. Pour ma part, je trouve qu'elle manquait d'implication aussi. Il fallait souvent lui répéter plusieurs fois les choses, ce qui est plus qu'agaçant, vous en conviendrez, déclara Leila, un sourire entendu sur les lèvres.

— Pourtant, d'après ce que sa mère m'a dit, elle semblait très enthousiaste à l'idée d'effectuer ce stage.

— C'était vrai au début, admit-elle. Elle faisait preuve de beaucoup de bonne volonté mais ensuite … Les choses ont changé. Ça reste entre nous mais je pense que les autres stagiaires lui en faisaient voir de toutes les couleurs.

— Pourquoi ?

— Parce que cette société a d'abord été financée par la Sheridan Brothers, la banque dont son père est le directeur. Et surtout parce qu'elle est la filleule de M. Van der Bildt.

Nous y voilà, songea Peter, souriant en son for intérieur. Impossible de faire travailler ensemble et ce durant tout un été une dizaine d'adolescents sans que naissent rancœurs et jalousies. Même lorsqu'il s'agissait des futurs PDG de l'Amérique.

— Ils pensaient qu'elle était pistonnée, c'est ça ? devina le jeune homme.

— Ce qui est complètement faux, martela Leila MacEwan d'une voix ferme. Elle a été choisie parce qu'elle a toujours obtenu d'excellentes notes et qu'elle a brillamment réussi ses tests SAT. Mais vous connaissez les jeunes …Ils peuvent se montrer infiniment cruels, n'est-ce pas ?

Il y avait une telle mélancolie dans la voie de la jeune femme qu'un instant, il se demanda si elle avait été victime de la malveillance de ses camarades par le passé.

Lui-même ne se rappelait que trop bien les « plaisanteries » douteuses sur sa mère dont les autres collégiens l'abreuvaient jusqu'à plus soif, même après le décès de celle-ci. Bien des fois, son caractère emporté et la colère qu'il n'arrivait pas à maîtriser l'avaient conduit dans le bureau du principal.

Il n'imaginait pas une jeune fille saine et équilibrée comme Megan Sheridan sombrer dans la drogue à cause des blagues et autres railleries de la part de condisciples jaloux mais c'était une piste à creuser. Et il n'en avait pas tant que ça pour l'instant.

D'ailleurs, la Megan qu'il connaissait était celle que lui avait dépeinte sa mère. Il était certain que, consciemment ou pas, elle avait glissé sur quelques zones d'ombre.

Il lui demanda s'il pouvait consulter l'ordinateur que Megan utilisait durant son stage.

Leila MacEwan lui monta une boîte, posée sur l'étagère, derrière son bureau.

— Ce sont les affaires de Megan, lui indiqua-t-elle en se levant. Ordinateur portable, badge et BlackBerry. Personne n'est venu les réclamer. Je suppose que la famille avait d'autres choses à régler. J'étais sur le point de les envoyer aux Sheridan mais puisque vous êtes là …

S'il n'appréciait que très moyennement d'être traité comme un coursier, Peter se contenta d'un aimable sourire, comprenant qu'elle mettait fin à leur entretien. Il se leva et se saisit de la boîte qu'il réussit à caler sous son bras malgré son poids conséquent.

OOoOo

L'austérité de l'institut médico-légal de New York n'incitait guère à la bonne humeur. Les bureaux, sans êtres vétustes, étaient gris et dataient des années soixante-dix.

Sa fonction première poussait à la sobriété et il était évident que les lieux avaient davantage été conçus pour les morts que pour les vivants qui y travaillaient.

Après un copieux déjeuner en compagnie du maire et du chef de la police au sujet des récentes overdoses qu'avait connu la ville, le docteur Ray Singh, médecin expert général de l'État de New York, poussa la porte de son bureau.

Ce n'est vraiment pas une bonne journée, songea le légiste en prenant place derrière la table d'acajou que sa femme et lui avaient choisi quelques mois auparavant. Son bureau était la seule pièce de cet endroit dont il pouvait choisir ou changer la décoration et il s'en était donné à cœur joie.

La table ployait sous le poids de dizaines de dossiers en attente, un suicide, la mort par noyade d'une petite fille et la chute apparemment accidentelle d'une quinquagénaire dans les escaliers mais dont la police soupçonnait le mari d'être responsable.

Et il devrait encore effecteur plusieurs autopsies une fois qu'il aurait terminé de rédiger ses rapports.

Malgré les longues heures de travail qui l'attendait cet après-midi et qui nécessitait sa pleine et entière attention, le docteur Singh se surprit à regarder de temps à autre par la fenêtre vers la ville, baignée d'un éclat ambré en cette après-midi de septembre, la rue en contrebas, le combat quotidien entre chauffeurs de taxis et conducteurs de bus, les bureaux gris et ternes.

Il baissa les yeux vers son bureau. La veille, une nouvelle overdose était survenue. Mélange d'héroïne et de fentanyl, comme d'habitude. Les camés n'écoutaient donc jamais les informations ? se demanda avec mépris le docteur Singh. La police ne cessait de lancer des appels à la vigilance mais non, cela ne suffisait pas et les dossiers s'amoncelaient sur son bureau, lui rendant la tâche encore plus compliquée. Tout ça à cause d'une bande de dégénérés aux neurones brûlés par la dope …

Au moins, plus personne ne s'interrogerait sur la mort de la jeune Megan Sheridan, celle-ci n'étant à présent qu'un décès parmi d'autres. Sauf l'inspecteur Delgado, évidemment. Quelle plaie !

Il avait de nouveau appelé ce matin et cette fois, le docteur Singh n'avait pas pu l'éviter. Tout ça à cause de sa bécasse de secrétaire, incapable d'inventer un bobard crédible, de lui répondre qu'il était en réunion ou à la morgue par exemple.

L'air de rien, Delgado avait posé les bonnes questions. Pourquoi n'avait-on pas trouvé de trace de fentanyl, ce puissant anesthésique avec lequel était coupée l'héroïne, dans le sang de Megan comme lors des autres overdoses de cet été ? Pourquoi était-ce lui, le docteur Ray Singh, qui avait tapé le rapport final alors que le docteur Brian était la première arrivée sur les lieux ?

Il repoussa ses dossiers et s'appuya sur sa chaise, les deux mains croisées sur son ventre. En réalité, rien de tout cela ne serait arrivé si le docteur Brian ne s'en était pas mêlée. Si seulement il était arrivé le premier au Charlton Plaza Hotel, si seulement il avait pu commencer l'autopsie …

Mais enfin, pour qui se prenait cette petite sotte de Jennifer Brian ? Qui était-elle pour décider de débuter une autopsie sans même en aviser son supérieur hiérarchique ?

Mais surtout, avait demandé Delgado sans perdre son calme devant les explications de plus en plus sèches de Singh, pourquoi le médecin expert général de l'état abrégeait ses vacances et rentrait des Hamptons en voiture, au milieu de la nuit pour une simple overdose ?

— Prions pour qu'il ne trouve jamais la réponse, marmonna le docteur Singh.

Sinon, même les bureaux du légiste ressembleraient à une suite d'hôtel, comparés à ce qui l'attendrait : une cellule de prison. Ainsi qu'un divorce et une humiliation en bonne et due forme sur la place publique.

Il serait celui qu'on moquerait sans se cacher, dans les salles des restaurants huppés ou lors de gala de bienfaisance. Le médecin respecté, l'honnête citoyen, le bon père de famille, qui avait été pris la main dans le sac à entraver une enquête de police pour dissimuler son infidélité. Pour avoir falsifié un rapport d'autopsie, il risquait gros, il le savait mais il se retrouvait pieds et poings liés. Il était enchaîné à un maître-chanteur d'un genre particulier qui ne lui avait pas demandé d'argent mais de modifier le rapport d'autopsie de Megan Sheridan.

Il ne fallait pas qu'on découvre ce qu'il avait fait. Tenir la bride au docteur Brian ne serait pas trop difficile, le simple fait qu'il soit son patron et que la suite de sa carrière dépende de son jugement devrait la convaincre de garder le silence sur quelques … irrégularités. D'ailleurs, elle n'avait aucun moyen de savoir qu'il avait modifié le rapport d'autopsie puisqu'il l'avait directement et lui-même envoyé au Capitaine Granson, le chef de la police new-yorkaise. Elle se demandait sans doute pourquoi l'overdose de Megan avait été imputée à la nouvelle héroïne sur le marché alors qu'on n'avait pas retrouvé trace de fentanyl dans son sang mais elle n'avait pas la preuve qu'il avait maquillé ce maudit rapport. Et sans preuve, aucune raison de le dénoncer.

Du reste, à qui pouvait le dénoncer le docteur Brian ? C'était lui le chef. Et il comptait bien le rester, quoi qu'il lui en coûte. Ce n'était pas qu'une question d'argent – après tout, il n'était pas si bien payé que cela et aurait pu gagner beaucoup plus dans le privé – mais de prestige. Il était un excellent légiste, un remarquable chef et ne méritait tout simplement pas de tomber pour une sordide histoire de coucheries avec une mineure et de rapport d'autopsie légèrement modifié.

Il n'était qu'à moitié responsable dans les deux cas. Cette sotte d'Olivia ne lui avait pas donné son véritable âge lorsqu'il s'était rencontré dans ce bar – lui aussi mais ça n'avait aucune importance puisqu'il était majeur. Quant à la mort de Megan Sheridan … E bien, il n'y était pas mêlé et n'avait même pas envie de savoir ce qui était réellement arrivé à cette pauvre fille.

Restait l'inspecteur Carlos Delgado. Un excellent flic. Intègre et tenace, ce que le docteur Singh considérait comme de remarquables qualités d'ordinaire mais qui s'avéraient gênantes désormais. Il le connaissait suffisamment bien pour savoir qu'il ne lâcherait pas l'affaire tant qu'il n'aurait pas obtenu la vérité.

Le regard du docteur Singh se perdit sur le mur blanc devant lui, sur lequel étaient épinglés son diplôme de l'université John Hopkins et des photos de lui en compagnie de diverses personnalités de la ville, l'ancien maire Rudy Giuliani, la secrétaire à la santé, le gouverneur …

Il aimait ce style de vie, côtoyer les puissants, vivre dans un bel appartement de Manhattan, passer ses vacances dans les Hamptons, envoyer ses enfants dans des écoles privées. Il y était habitué et n'avait pas l'intention de changer ses habitudes ou de vivre dans la peur que quelqu'un ne découvre ce qu'il avait fait jusqu'aux restants de ses jours.

Plus personne ne s'intéressait à la mort de Megan Sheridan. D'ailleurs, les médias n'en avaient parlé que parce qu'elle était la fille de Sheridan, le PDG de la banque Sheridan Brothers. Plus personne ne s'intéressait à cette histoire sauf Delgado. Évidemment.

L'idée de chercher dans le passé du policier quelques incartades et de le faire chanter comme on le faisait à présent pour lui-même était séduisante mais il doutait de réussir. Premièrement, cela nécessitait d'engager un tiers pour faire le sale boulot à sa place et il rechignait à mêler quelqu'un d'autre à cette affaire. De plus, il imaginait parfaitement Delgado mener une vie de nonne en-dehors de son boulot. Il n'avait pas d'enfant et n'était pas marié. Il ne l'avait même jamais été à sa connaissance, ce qui était peut-être suspect. Il devait avoir la cinquantaine après tout.

Singh secoua la tête, le regard toujours fixé sur les photos. Non, il n'imaginait pas Delgado gay et même si cela était le cas, trouver de quoi l'incriminer prendrait du temps et c'était précisément ce dont il manquait. Il fallait que Delgado cesse son enquête. Et qu'il la cesse maintenant.

Le plus simple était encore d'en référer au Capitaine Granson. C'était à lui qu'on lui avait ordonné d'envoyer le rapport d'autopsie falsifié, ce qui signifiait que d'une manière ou d'une autre, il était mêlé à toute l'affaire. Ou victime du même genre de chantage.

Le docteur Singh se redressa, satisfait d'avoir trouvé un semblant de solution à la ténacité du policier. Oui, c'était le mieux à faire. Delgado aimait jouer les électrons libres mais il ne prendrait pas le risque de se retrouver au chômage, à quelques années de la retraite.

Il venait à peine de se replonger dans ses dossiers quand la porte de son bureau s'ouvrit. Il leva la tête, s'apprêtant à rabrouer sa secrétaire à qui on n'avait visiblement pas appris à frapper aux portes avant d'entrer, quand il remarqua le paquet qu'elle tenait à la main.

— On a déposé ça à l'accueil, docteur Singh. Pour vous.

Le cœur battant, il attendit qu'elle ait quitté la pièce et refermé la porte en sortant pour ouvrir le paquet. Le papier kraft craquait sous ses doigts d'habitude plus habiles alors qu'il essayait de déballer le colis. Ses mains tremblaient et il retint un cri quand il découvrit plusieurs photos.

Elles avaient été prises dans les Hamptons, quelques semaines à peine avant la mort de Megan Sheridan et son retour précipité à New York. Il les contempla les unes après les autres, guettant celles où on le verrait avec Olivia. Mais il n'y en avait pas. On l'avait pris en photo, se promenant avec sa femme et ses fils, naviguant sur le voilier de son père. Celui-là même sur lequel il avait fait l'amour avec Olivia plus tard. Mais aucune photo d'elle

Il était pourtant certain que cette photo existait et qu'elle le montrait en plein interlude avec la jeune femme. Ils n'avaient même pas pris la précaution de gagner l'une des cabines avant de s'abandonner l'un à l'autre.

Le docteur Singh était si sonné qu'au premier abord, il ne remarqua pas les billets tombés du paquet quand il l'avait ouvert. Il ne compta pas mais il savait qu'on lui avait laissé une jolie somme.

C'était un remerciement au même titre qu'un avertissement, comprit-il en se massant les tempes, les coudes sur son bureau, le souffle encore court. Peut-être voulait-on lui signifier qu'il avait bien fait son travail et qu'il récupérait toutes les photos gênantes quand l'affaire Megan Sheridan serait définitivement enterrée. Si elle l'était un jour.

OOoOo

Au bout de deux semaines d'un chagrin sans répit, Sally-Ann Van der Bildt en vint à accepter la mort de Megan, qui lui avait paru si irréelle jusqu'à présent.

Le journal du lundi suivant la mort de son amie demeurait sur sa table de chevet. La photo de classe de Megan, datant de l'année précédente, ressemblait à des centaines d'autres portraits d'adolescentes victimes d'un drame ou d'une mort violente. Les gros titres annonçaient : OVERDOSE D'UNE JEUNE FILLE AU CHARLTON PLAZA, et, en dessous, LA POLICE PRIVILEGIE LA PISTE ACCIDENTELLE.

C'était Olivia Clark, une de ses condisciples et amie de Notre Dame qui le lui avaient apporté après la rentrée des classes – qu'elle avait manquée.

Le lycée avait organisé une cérémonie commémorative, lui avait-elle rapporté, dans la petite chapelle attenante et quelques élèves s'étaient exprimés pour rendre hommage à Megan. Les Sheridan étaient présents.

Elle avait trouvé cela à la fois touchant et idiot. Elle comprenait que le lycée veuille rendre hommage à la jeune fille et que les autres élèves y participent. Mais ceux qui connaissaient le mieux Megan, les plus à même de parler en son nom en-dehors de sa mère, c'était Jake et elle. Et ils n'étaient pas là. Parce qu'ils l'avaient trahis juste avant sa mort de la manière la plus cruelle qui soit, en sortant ensemble. Même si ce n'était arrivé qu'une seule fois, c'était une fois de trop. La honte et le remords rongeaient la jeune fille. La seule personne à qui elle aurait pu en parler était celle qu'elle avait le plus blessée et qui désormais, n'était plus.

Et puis, il y avait ce dernier coup de fil. Pourquoi Megan l'avait-elle appelé juste avant de mourir ?

Sally-Ann avait repris les cours vendredi dernier, soit presque deux semaines après la rentrée des classes. Mais personne ne lui avait fait de remarques.

Assise sur les marches menant au lycée pour garçons Saint Francis, la jeune fille grimaça. Elle était retournée au lycée le jour même de la publication de cette maudite vidéo. Elle se sentait honteuse et embarrassée par sa propre conduite ce soir-là, en colère contre ses camarades qui considéraient que cette vidéo prouvaient que Meg n'était qu'une fêtarde, une droguée qui cachait bien son jeu. Mais elle n'était pas comme ça et ne l'avait jamais été.

Ce midi, enfermée dans les toilettes, elle avait même entendu des filles de sa classe dire que Megan avait sans doute été entraînée sur cette voix de débauche par sa meilleure amie Sally Ann Van der Bildt.

Sa vie au lycée était devenue un enfer. Presque toutes les filles de Notre Dame connaissaient des élèves de Saint Francis et s'étaient empressées de leur envoyer la vidéo. Elle avait l'impression que tout Manhattan l'avait vue à moitié nue, ivre morte et défoncée.

Elle avait bien conscience des regards moqueurs qui s'attardaient sur elle, des murmures sur son passage et des plaisanteries grivoises des jeunes garçons du lycée mais mettait un point d'honneur à les ignorer.

Elle était venue voir Jake. Elle allait l'attendre jusqu'à ce qu'il sorte et ensuite, ils iraient au café qu'ils affectionnaient et avaient l'habitude de fréquenter. Avec Meg.

Il aurait déjà du être là en fait, se dit la jeune fille qui jeta un coup à sa montre. Peut-être avait-il traîné avec quelques uns de ses amis à la bibliothèque ? Elle ne pouvait s'empêcher de lui en vouloir. Lui ne semblait pas avoir besoin d'elle comme elle de lui, il avait ses amis, sa sœur, le lycée et plein d'autres choses qu'elle-même avait perdu.

Et même si elle savait que c'était mesquin, il lui arrivait de lui envier ses amitiés sincères et solides avec Kyle, Zach et les autres. Elle, elle n'avait que Megan. S'il n'y avait pas eu Olivia, elle aurait sérieusement songé à terminer son année dans un pensionnat, loin d'ici. Les autres filles n'étaient que des copines, rien de plus, mais leur jugement dédaigneux la blessait malgré tout.

Kyle aurait pu devenir davantage qu'un ami — elle savait qu'il le désirait — mais elle ne pouvait pas continuer à se servir de lui pour tenter d'oublier ses sentiments pour Jake. Ils avaient passé un bon moment lors de la réouverture du Plaza mais cela s'arrêtait là et il aurait été malhonnête de faire espérer davantage qu'une amitié au jeune homme.

Depuis la mort de son amie, Sally Ann passait la majorité de son temps seule, volontairement seule, à ruminer et à s'en vouloir. Il lui arrivait même d'ignorer Olivia.

Elle aurait pourtant tellement eu besoin de soutien. De n'importe qui. Pour ne pas se sentir si seule, si désespérément coupable. Elle avait bien pensé à en parler à sa mère mais celle-ci était trop occupée. Entre son travail et ses disputes quotidiennes avec son père … Vaste programme.

Sally sortit de son sac un journal froissé trouvé sur le siège arrière du taxi qui l'avait amenée ici. Il y avait un article entièrement consacrée à la réception au Charlton Plaza, illustré par des photos de ses parents en train de danser, Kyle et elle à l'écart de la piste.

Dire qu'à ce moment précis de la soirée, sa seule préoccupation était de bien figurer aux côtés de ses parents, de ne pas se vautrer sous l'œil des photographes. Alors que Meg était en train de mourir.

Les photographies de Jake posant aux côtés de sa mère puis dansant avec Sally Ann attirèrent son attention, lui rappelant un bien désagréable souvenir de cette soirée. L'une des raisons pour lesquelles elle l'avait quelque peu évité ces derniers jours.

OOoOo

Samedi 28 août

Le distributeur se trouvait au rez-de-chaussée du Charlton Plaza, entre la réception et le restaurant Palm Court. Sally Ann, déjà habillée et maquillée pour la soirée, s'acheta une bouteille de soda et un paquet de chips.

Elle n'aurait jamais du venir aussi tôt. Elle avait plusieurs heures à tuer avant le début du dîner qui précéderait la réception et s'ennuyait déjà. Elle résista à la tentation de sortir son portable et d'appeler Megan — celle-ci lui avait dit qu'elle avait rendez-vous avec quelqu'un et que si on la demandait, elle était chez Sally Ann en train de se préparer pour la soirée.

Bien qu'intriguée, elle n'avait pas posé de questions. Si Meg voyait quelqu'un d'autre, elle était bien la dernière personne à pouvoir lui faire des reproches. Pas après ce que Jake et elle avaient fait.

Elle s'apprêtait à remonter quand une voix familière attira son attention. Rapidement revenue sur ses pas, Sally Ann aperçut Jake Thompson, le petit ami de Megan. Le garçon dont elle était tombée follement amoureuse. Elle voulut lui faire signe mais se ravisa en voyant l'expression de son visage. Dire qu'il était en colère aurait été un bel eupémisme. Il semblait littéralement hors de lui. Le portable vissé à l'oreille, il se disputait âprement avec son interlocuteur.

Elle jeta un coup d'œil à l'intérieur du restaurant. Mme Thompson s'y trouvait, accompagné d'un homme qui devait être son cavalier pour la soirée ou un partenaire d'affaires. Le Palm Court servait toujours un thé à cette heure.

Elle était sur le point de se retirer quand la mention du nom de Megan la convainquit de rester encore un peu.

Elle se cacha derrière une plante et tendit l'oreille, un peu honteuse de l'espionner ainsi mais beaucoup plus impressionnée par la colère de Jake, d'ordinaire si calme et maître de lui. De quoi pouvaient-ils bien parler ?

— … n'arrive pas à croire ce que tu me dis… Tu réalises Meg ? … Avec qui est-ce que …? Si ça me regarde je crois! Je sais et j'en suis désolé … Mais ce n'était pas une raison pour … Alors, c'est ça, c'était une vengeance ?

Visiblement, Megan venait de lui raccrocher au nez. De rage, Jake jeta son téléphone portable au sol. Toujours dissimulée à la vue du jeune homme, Sally Ann le vit ramasser son mobile puis prendre plusieurs profondes et longues inspirations, tentant de retrouver son calme.

Lorsqu'il regagna la table de sa mère, il arborait un tranquille sourire et semblait s'être calmé. Elle s'éloigna le plus vite possible et sortit prendre l'air, perplexe et intriguée. Sous son parapluie, alors que l'orage éclatait enfin au-dessus de la ville, elle s'interrogea. Que pouvait bien signifier tout ceci ?

OOoOo

Sally Ann ne l'avait pas dit à l'inspecteur de police qui l'avait interrogé le soir de la mort de Megan. Son corps avait été découvert depuis une heure tout au plus et elle était bouleversée, incapable de réfléchir correctement, de faire le lien entre les éléments … Et puis, la conversation – ou plutôt la dispute – qu'elle avait surprise ne prouvait rien. Ou si peu.

Pour autant qu'elle sache, tous les couples avaient des hauts et des bas. Elle était bien placée pour savoir quel genre de bats Meg et Jake traversaient. Il n'y avait aucune raison d'accorder une telle importance à cette dispute, sans parler du fait qu'il lui fallait déjà se remettre de l'énormité de la nouvelle. Meg était morte. D'une overdose d'héroïne qui plus est.

Maintenant, elle n'était plus sûre de son choix.

L'idée que Jake ait pu s'en prendre physiquement à Megan lui apparaissait complètement ubuesque mais pourquoi avait-il si soudainement perdu son calme ?

Elle refusait de l'accuser juste parce qu'il avait eu une discussion un peu plus vive que la normale avec la jeune fille mais il fallait néanmoins se rendre à l'évidence : cette conversation avait eu lieu quelques heures avant sa mort et il était potentiellement le dernier à lui avoir parlé. D'autre part, pour autant qu'elle sache, il n'avait pas jugé utile de le dire à la police.
Vous devez vous connecter (vous enregistrer) pour laisser un commentaire.