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Notes d'auteur :
Musique : Voxtrot — Ghost

La réalité, c'est l'illusion créee par l'absence de drogues. Richard Desjardins
Le coup de sifflet furieux transperça les tympans de Jake. Il grimaça, se hissa péniblement hors de l'eau avant d'ôter son bonnet de bain et ses lunettes. Il se frotta les yeux.

L'entraîneur de l'équipe de natation se tenait debout au bord du bassin, un peu ridicule dans son short trop grand qui semblait glisser sur son ventre bedonnant. Souvent, il prétendait qu'il avait largement le niveau pour intégrer l'équipe olympique américaine mais qu'il avait préféré consacrer sa vie au « noble art de l'enseignement », selon ses propres termes. Bizarrement, personne ne prenait cette affirmation au sérieux. Il était difficile de l'imaginer en Michael Phelps.

— Bon sang Thompson ! brailla-t-il, son chronomètre à la main. Cinquante-cinq secondes et sept centièmes! Cinquante-cinq  secondes ! C'est ton pire temps depuis que t'es rentrée dans l'équipe ! Même un gamin de douze ans ferait mieux. Tu sais quoi ? Même ma grand-mère de quatre-vingt treize ans ferait mieux !

Voyant que le jeune homme ne répondait pas, demeurant assis au bord du bassin, la tête basse et les épaules tombantes, le coach Morris sembla se calmer.

— Bon, excuse-moi Jake. J'ai été un peu dur, c'est vrai. Je sais que tu vis de rudes moments mais les compét' vont bientôt commencer et t'es pas au niveau. Mais alors pas du tout. Alors essaie de bosser et de te concentrer un peu, d'accord ? Allez, à la douche !

Le vestiaire était vide lorsque Jake entra. Tant mieux, il n'avait pas envie d'entendre les messages de sympathie et de compassion des autres nageurs de l'équipe. Il voulait être seul. Enfin seul.

Tout le monde essayait de le réconforter par tous les moyens. Ils voulaient l'aider mais lui n'y voyait qu'un écœurant voyeurisme, qu'une curiosité malsaine qui le mettait mal à l'aise. Qui lui donnait envie de fuir. De se cacher jusqu'à la fin de ses jours pour ne plus avoir à supporter les chuchotements, les regards en coin et la pitié.

Pendant qu'il prenait une douche salvatrice, le jeune homme essaya de se détendre. En vain. Ses muscles endoloris par plusieurs nuits blanches et d'exigeants entraînements de natation demeuraient crispés sous le jet d'eau.

Il se demanda si ses camarades de classe se montreraient aussi altruistes s'il continuait à bénéficier du même traitement de faveur de la part des enseignants du lycée Saint Louis.

Sans doute par égard pour la récente tragédie qu'il venait d'endurer, les professeurs se montraient plus que conciliants avec lui.

La veille, il s'était endormi en révisant ses cours d'allemand et s'était réveillé en sursaut au beau milieu de la nuit, vers deux ou trois heures du matin, le nez sur ses notes. Il avait dormi d'une traite pour se réveiller quelques heures plus tard, bien trop tôt à son goût.

Il avait traversé cette journée dans un brouillard permanent. Il comprenait à peine ce que lui disaient les profs, dormait entre deux cours et répondait aux questions de ses amis par monosyllabes en priant pour qu'on le laisse tranquille.

Evidemment, M. Schneider avait choisi ce vendredi précisément pour faire une interro orale surprise. Evidemment, Jake avait été interrogé. Evidemment, il s'était lamentablement planté. Mais Schneider n'avait rien dit, lui épargnant ses célèbres et redoutables diatribes qui mêlaient anglais et allemand et dont il faisait régulièrement la démonstration aux élèves de terminale jugés trop fainéant.

Sa sollicitude n'avait échappé à personne et Jake espérait qu'il ne se verrait pas affublé de l'étiquette de « chouchou du prof» jusqu'à la fin de l'année.

Il se sentit brusquement nauséeux, coupable de s'inquiéter de choses aussi futiles alors que Megan était morte. Bon sang, qu'est-ce que ça pouvait bien faire qu'on le traite de chouchou ? Quelle importance à côté de la mort de Meg ?
Il quitta brusquement le vestiaire, la cravate à peine nouée. Ses cheveux mouillés effleuraient son front et le col de sa chemise. Il allait sans doute choper la crève mais il s'en fichait. D'ailleurs, si cela pouvait lui faire manquer les cours, ce serait au moins cela de gagné.

Encore que … Manquer les cours signifiait passer plus de temps à la maison et prendre le risque de davantage voir sa mère par conséquent. Ce qu'il redoutait plus que tout.

Linda allait le tuer quand elle découvrirait les notes qu'il avait obtenues dernièrement. Il savait déjà qu'il avait raté dans les grandes largeurs le contrôle d'allemand ce matin et qu'il avait été consternant en algèbre. Et pour parachever le tout, sa dissertation d'anglais rendue la veille allait sans doute lui valoir le premier D de sa scolarité.
Penser à ce que sa mère lui ferait quand il rentrerait ne lui donnait pas spécialement envie de rentrer.

Ses pas le menèrent sans qu'il ne s'en rende compte vers la bibliothèque du lycée, au rez-de-chaussée. Il ne pourrait y rester qu'une heure et encore, mais franchement, il s'en fichait. Au point où il en était … Et puis, c'était toujours mieux que la colère et les reproches de sa mère.

Linda Thompson, la vice-présidente de la banque Sheridan Brothers, était arrivée où elle était aujourd'hui à la force du poignet, sans l'aide de personne. Dans un monde quasi-exclusivement masculin qui plus est… A la mort du père de Jake, elle avait repris son poste de vice-président malgré la violente opposition de ses collègues qui lui conseillaient de retourner à la maison s'occuper de ses deux jeunes enfants. Désormais, elle passait le plus clair de son temps à travailler et ne comprenait pas que son fils aîné soit si affecté par la mort de sa copine. Certes, voulait-elle bien reconnaître, c'était tragique mais tout de même, se traîner comme une loque le jour et pleurer des nuits entières n'allait pas la ramener. Loin s'en faut. D'ailleurs, ce n'était pas lui faire honneur que de se conduire ainsi, lui avait-elle expliqué avant de foncer au bureau.

Montrer ses émotions ne faisait pas parti des principales qualités de la grande et redoutable Mme Thompson, tant et si bien qu'il arrivait parfois que le jeune homme se demande si cette femme n'était pas un robot. Cela expliquerait beaucoup de choses.

La bibliothèque était presque vide. Il faisait beau et tous les élèves voulaient profiter de l'été indien avant que le froid ne s'insinue à nouveau sous les manteaux et les uniformes, que les feuilles tapissent la cour de l'école et que la nuit tombe de plus en plus tôt sur Manhattan.

La bibliothèque avait été rénovée l'année dernière et équipée de tous nouveaux ordinateurs. En principe, les élèves ne devaient s'en servir que pour leur travail scolaire mais tout le personnel de Saint Louis savaient qu'ils passaient beaucoup plus de temps à surfer sur le net et les réseaux sociaux qu'à travailler.

Les murs repeints en violet et bleu turquoise lui donnèrent rapidement mal à la tête. Ces couleurs vives le plongeaient dans un abîme de peine, de culpabilité. Un abîme sans fond. Cette gaieté le ramenait à sa propre souffrance, lui rappelant à quel point sa vie en était dépourvue. Et qu'il en était le seul responsable.

Jake se faufila à travers les rangées et se dégota un coin tranquille, isolé et à l'abri de tous. Il n'avait pas envie de parler. Il voulait se plonger dans ses cours, s'abrutir avec des calculs compliqués, se torturer l'esprit avec d'interminables dissertations. Etudier et oublier surtout. Tout oublier.

Mais vingt minutes plus tard, il réalisa qu'il lisait toujours la même phrase. Sans rien comprendre d'ailleurs.
Le jeune homme soupira et se laissa tomber contre le dossier de sa chaise, dur et solide contre son dos. Il ferma les yeux. Les rouvrit aussitôt. A chaque fois la même chose, la même torture et les mêmes regrets. Il pensait à Megan, à ce qu'il lui avait fait, à ce qu'ils s'étaient fait mutuellement finalement.

Les gens le regardaient avec compassion, en murmurant que c'était tellement dommage que son histoire avec Meg se finisse ainsi. Si tragiquement. Un bien joli couple, soupiraient les professeurs.

Jake retint un ricanement. Si seulement ils avaient su, les imbéciles, ce qu'il en était réellement. Cela faisait longtemps que Meg et lui avaient cessé de former « un si joli couple ». Formaient-ils encore un couple à proprement parler ?

Des bruits soudains – des exclamations, des cris – attirèrent son attention, l'arrachant momentanément à ses pensées moroses.

Il y avait un groupe de garçons, des élèves de terminale eux aussi. Ils étaient quatre ou cinq, assis en cercle autour d'une table, le regard fixé sur l'écran d'ordinateur. Ils regardaient une vidéo sur un site de partage en ligne. Le regard de Jake se fixa sur cet écran et son cœur rata un battement. Plusieurs même.

Il resta immobile quelques secondes, sans se rendre compte que ses condisciples s'étaient tournées vers lui, remarquant soudain la présence du petit ami de Megan.

Megan, la vedette de cette vidéo. Lors d'une fête apparemment – il s'en rappelait vaguement. Il y était allé avec Sally Ann et les autres de leur petite bande. Elle avait eu lieu cet été, non ? Oui, en août, dans les Hamptons.
Sally, dénudée, à moitié avachie sur un garçon, les yeux fermés. Elle était à demi-nue, visiblement ivre, voire pire. Sûrement même. Et puis Megan apparaissait de nouveau à l'écran, une bouteille de vodka à la main, en train de danser lascivement, avec Sally puis un garçon blond. Qu'elle embrassait à pleine bouche avant de l'entraîner dans les bois. Megan, en train d'avaler deux pilules colorées suivies d'un verre, puis un deuxième et un autre. Encore et encore.
Encore et encore.

OOoOo

Ellen Van der Bildt remercia d'un signe de tête leur employée de maison et servit elle-même sa fille.
Sans Robin encore au travail et Harry, le frère cadet qui était retourné dans son pensionnat, la table semblait vraiment vide.

Sally-Ann et sa mère se faisaient face, assisses aux deux extrémités de la table de bois verni. Les plats – salades, rôti de porc, riz et brownies – étaient posés sur la nappe orange. Mme Van der Bildt accompagnait son repas d'un verre de vin.

Dos à la baie vitrée qui donnait sur le salon, Sally Ann passa le reste du repas à éviter les coups d'œil de sa mère. Elle garda les yeux fixés sur son assiette ou sur les tableaux d'art moderne qui ressortait formidablement sur le mur gris perle. Pourtant, elle sentit la morsure brûlante du regard empli de déception de sa génitrice.

Sally Ann savait que sa mère s'attendait à ce qu'elle parle la première, au sujet de cette vidéo. Lorsqu'il s'agissait de ses enfants, Mme Van der Bildt appliquait les mêmes méthodes qu'un de ses amis psychanalystes : attendre et écouter. Elle savait que Sally finirait par prendre la parole. Et effectivement …

— Je suis désolée, déclara soudain la jeune fille, incapable de se taire plus longtemps. Je sais que tu as vu cette vidéo et je m'excuse. C'était embarrassant.
— Tu étais à cette … beuverie ? demanda Mme Van der Bildt, d'un ton qui ne cachait rien de son dégoût pour ce genre d'amusement.
— Oui.
— Ce soir-là, tu étais censée passer la soirée chez ton amie Olivia Clark, n'est-ce pas ? Puis dormir chez elle. C'est ce que tu m'as dit en tout cas.

Ce n'était pas un reproche. Juste une simple contestation mais Sally Ann aurait mille fois préféré qu'elle lui crie dessus. Elle détestait ce ton calme, la déception qu'elle lisait dans les yeux de sa mère. Elle anticipait et redoutait déjà la réaction de son père quand il verrait cette maudite vidéo, sur laquelle Megan et elle apparaissaient, en petite tenue et dans un état indéfinissable.

Après les cours du matin – les élèves de Notre Dame n'avaient pas classe ce mardi après-midi en raison d'une réunion des professeurs – Sally Ann était rentrée chez elle pour troquer son uniforme contre une tenue infiniment plus pratique pour faire du shopping.

L'une de ses cousines se mariait dans quelques mois et elle faisait parti des demoiselles d'honneur.
Accompagnée de ladite cousine et d'amies de celle-ci, elle avait passé l'après-midi à écumer les magasins de luxe à la recherche de robe de mariée et de demoiselle d'honneur, ne s'arrêtant que pour déjeuner dans un restaurant chic, près de Central Park.

Elle avait été tellement occupée cet après-midi à chercher des tenues, courir les boutiques, discuter de l'enterrement de vie de jeune fille et tenter de calmer les angoisses de la future mariée qu'elle avait presque réussi à oublier sa peine, son chagrin. Presque.

Elle avait apprécié cet après-midi, loin de l'école et de son atmosphère confinée, loin du duplex des Van der Bildt souvent vide de tout parent. Elle avait même pu passer davantage de temps avec sa cousine Kerry, qu'elle ne voyait que très rarement, à l'occasion de vacances scolaires ou de grandes fêtes familiales comme celles qui se préparaient.
C'était en rentrant chez elle qu'elle avait su qu'il se passait quelque chose d'anormal. Sa mère était déjà là, ce qui en soi était déjà anormal un vendredi après-midi.

Ellen Van der Bildt travaillait comme décoratrice d'intérieur et jouissait d'une excellente réputation dans le milieu. Elle venait par ailleurs de décrocher le contrat le plus juteux de sa carrière : la décoration et la rénovation de Charlton Hall, une luxueuse maison de Tribeca, propriété d'une des familles les plus respectées du pays.
Sa mère avait toujours beaucoup travaillé mais dernièrement elle passait plus de temps à Charlton Hall que dans son propre appartement. Il était donc plus que surprenant qu'elle l'attende dans le salon, en feuilletant nerveusement un magazine féminin alors que la nuit n'était pas encore tombée.

Mais elle ne lui avait rien dit. Alors la jeune fille avait regagné en vitesse la sécurité de sa chambre à l'étage et avait déballé ses nouvelles acquisitions – elle n'avait pas pu s'empêcher d'acheter quelques vêtements dont elle n'aurait certainement pas besoin pour le mariage.

Puis elle s'était rendu compte qu'elle avait reçu plusieurs appels en absence de ses amis, Jake et Olivia notamment. Jake lui avait simplement laissé l'adresse d'une vidéo. Et quelle vidéo.

Sally Ann se rappelait bien cette soirée.

Mais il fallait commencer par le début et tout avait débuté cet été.

Ils – Jake, Megan, Kyle, Olivia et Sally Ann – passaient les vacances dans les Hamptons où leurs familles possédaient toutes de luxueuses résidences secondaires.

Ils n'avaient pas beaucoup vu Megan au cours de l'été parce qu'elle effectuait un stage dans la société de son père Robin. Sally Ann n'était pas sûre d'avoir compris en quoi consistait son travail là-bas mais elle était heureuse de voir son amie aussi épanouie par ce qu'elle faisait – quoi que ce fût.

Elle avait remarqué que Megan n'allait pas bien depuis les vacances de Pâques. Plus renfermée, plus taciturne, elle passait beaucoup de temps à manifester contre l'exécution d'un condamné à mort, en Pennsylvanie. Elle s'était aussi rendue dans des centres qui aidaient les personnes atteintes de troubles mentaux et leur famille à faire face à la maladie parce que le condamné en question souffrait peut-être de schizophrénie.

C'était sa nouvelle cause et comme à son habitude, elle s'y était plongée corps et âme, sans se ménager.

Megan le plus souvent absente, Olivia en vadrouille solitaire sur l'île, Sally Ann aurait pu se rapprocher de Kyle qu'elle connaissait et aimait bien. Ou de n'importe qui d'autre. Mais non … Il avait fallu que ce soit Jake.

Elle ne savait pas pourquoi ce rapprochement s'était opéré cet été alors qu'ils se connaissaient depuis le jardin d'enfants. Autant dire une éternité. Elle l'avait d'abord considéré comme un des constituants de son cercle d'amis puis comme le petit copain de sa meilleure amie. Jamais plus, jamais moins.

Durant les vacances, elle avait découvert Jake, tout simplement. Un jeune homme sensible, écrasé par une mère redoutable, un héritage trop lourd à porter. Cette ridicule étiquette d'homme de la famille qui lui collait à la peau depuis la mort de son père ... Il n'était qu'un jeune homme à qui il arrivait de ployer sous la pression de son entourage, qui se demandait pourquoi on lui parlait déjà d'épouser Megan alors qu'il n'avait pas encore dix-huit ans.
Et bêtement, stupidement, elle était tombée amoureuse. En pensant qu'elle était la seule à ressentir cela, que Jake ne partageait pas ses sentiments naissants, qu'il était toujours fou amoureux de Megan.

Elle aurait préféré, d'une certaine manière, que ce soit le cas. Ainsi, les choses auraient été tellement plus simples.
Sally Ann et Jake avaient essayé de résister. Ils avaient essayé de toutes leurs forces. En passant moins de temps ensemble seuls sur la plage ou dans leurs maisons de vacances. Jake s'était joint aux escapades des garçons en ville pendant que Sally Ann errait comme une âme en peine, en se traitant d'idiote et en tentant de se raisonner. Ou en faisant du shopping avec Olivia quand elle était là.

Ils agissaient pour le mieux, pour protéger celle à qui ils tenaient tous les deux. Sally Ann avait toujours placé l'amitié au-dessus de toute autre chose et elle ne voulait pas trahir Megan. Tout comme Jake.

Mais ils avaient fini par craquer.

Un soir, vers la fin du mois de juillet, Jake était venu la rejoindre au bord de la mer. Ils s'étaient baignés. Embrassés longuement, passionnément comme si c'était la chose la plus naturelle du monde. La seule chose à faire. C'était un baiser sans fin, qui en appelait d'autres. Ils s'étaient laissés aller, gagnés par une fièvre irrépressible.
Après l'amour, ils s'étaient étendus côte à côte sur le sable, dans l'obscurité qui les protégeait du regard des indiscrets – du moins le croyaient-ils – en attendant que leurs vêtements sèchent. Et alors qu'ils se rhabillaient, elle avait cru voir quelque chose, comme une ombre, une silhouette incertaine et solitaire au sommet de la colline. La colline qui surplombait la maison des Sheridan.

Sally Ann ne pouvait être sûre que c'était Megan. Elle n'était même pas sûre qu'il y ait réellement eu quelqu'un ce soir-là mais depuis ses relations avec la jeune fille étaient encore plus distantes si possible.

Elle n'avait pas fait part de ses soupçons à Jake. Elle ne voulait pas passer pour paranoïaque ou folle auprès du jeune homme. Cet … incident, comme elle aimait à l'appeler, ne s'était jamais reproduit. Elle n'était pas ce genre de personne. Elle ne pouvait trahir son amie d'enfance de cette façon-là.

Jake et Sally Ann avaient réussi à se convaincre qu'ils avaient commis une terrible erreur. Ils étaient redevenus les amis qu'ils avaient toujours été et n'auraient jamais du cessé d'être. Megan et Jake avaient continué à sortir ensemble, comme si de rien n'était, comme si rien n'avait changé. Pourtant, d'une manière confuse et imprécise, elle avait senti que les choses avaient changé. Tout avait changé. Ils n'en parlaient pas mais tous les trois en étaient pleinement conscient.

Sally Ann souffrait de voir sa meilleure amie et Jake ensemble mais ne pouvait le dire. Jake était déchiré entre les deux jeunes filles et gardait le secret. Megan avait conscience qu'il s'était passé quelque chose d'inavouable durant ses absences mais pour des raisons qui leur échappait, ne disait rien.

Olivia, Kyle, Meg, Jake et elle étaient allés ensemble à cette soirée, plus ou moins clandestine, plus ou moins légale. Elle avait lieu dans les bois, au nord de l'île. Personne ne savait vraiment qui organisait mais tout le monde y allait.
D'habitude, la jeune fille fréquentait les boîtes de nuit et les restaurants chics de Manhattan ou faisait la fête dans les luxueux appartements des parents de ses amis dans l'Upper East Side. Aller s'amuser dans les bois ne lui apparaissait pas comme l'idée du siècle mais elle avait suivi le mouvement. Sans se poser de questions. Ce qui en disait long sur son état de quasi-dépression.

Dès le début, elle s'était sentie un peu mal à l'aise dans sa jolie robe aux couleurs trop voyantes mais elle s'était rapidement retrouvée en sous-vêtements, ce qui semblait être l'uniforme des jeunes participant à la soirée. Elle s'était mise dans l'ambiance, comme disaient les autres.

En avait résulté une bringue monumentale, mélange brumeux de drogues, de sexe et d'alcool avec des inconnus qu'elle espérait ne plus jamais revoir. Les langues chargées de cachets d'ecstasy et aromatisées au Jack Daniels se rencontraient aléatoirement dans les premières bouches qu'elles rencontraient. Elle sautillait sur place, la tête dans les étoiles, à peine conscience du vacarne infernal, des mains étrangères et des corps durement pressés contre le sien.
La démesure absolue, même à ses yeux d'adolescente avertie, qui assistaient à ce genre de fêtes gigantesques depuis le collège.

Les arbres formaient un abri réconfortant au-dessus de leur tête, comme une clairière et semblaient trembler au rythme des sons électro. Elle avait l'impression d'être isolée du reste du monde.

Sally ne se rappelait pas avoir vu Megan avec un autre garçon, tout comme elle ne se rappelait pas avoir couché avec qui que ce soit. Elle ne se rappelait pas non plus avoir vu quelqu'un filmer mais elle ne se rappelait pas grand-chose en fait. Elle s'était réveillée le lendemain dans la chambre d'amis, chez les parents d'Olivia sans savoir comment elle avait réussi à rentrer ou même comment s'était déroulé le reste de la fête.

Eh bien, maintenant elle savait. Tout le monde savait à vrai dire, si on en croyait le nombre croissant de visionnages sur internet.
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