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Notes d'auteur :
Musique : Keane - A bad dream

Rien ne nous rend si grand qu'une grande douleur. Alfred de Musset
Les Sheridan étaient rentrés chez eux, accompagnés de Robin et d'Ellen Van der Bildt, des amis de longue date. George s'était chargé des pénibles coups de fil à leurs familles. Nicole n'osait imaginer comment il avait trouvé la force d'annoncer la nouvelle, d'interrompre la douce torpeur des vacances qui s'achevaient tranquillement.

Il ne serait en revanche pas nécessaire de prévenir le reste de leurs proches. Les médias n'avaient pas tardé à s'emparer de l'affaire et la commentaient abondamment. L'affaire … Quelques heures à peine après la découverte du corps de Megan, la mort de celle-ci avait déjà quitté le domaine de la tragédie personnelle pour passer au statut de fait divers sordide dont raffolaient le public et la presse à scandales. Lorsqu'ils avaient quitté le Charlton Plaza, les journalistes les attendaient. Micros tendus, flash crépitant dans la nuit orageuse, ils les avaient poursuivis de leurs questions insidieuses jusqu'à ce qu'ils s'engouffrent dans la limousine affrétée par Robin.

Le lendemain matin, Nicole s'éveilla de bonne heure, surprise d'avoir fini par s'endormir. Malgré son épaisse couette, elle se sentait frigorifiée et avait l'impression d'avoir dormi dans un igloo. Un éclat de soleil était visible entre les lourds rideaux violet et or : une fente d'un bleu clair et froid, comme de l'encre diluée quelque part entre la nuit et l'aube.

Elle tourna la tête vers sa table de chevet. Son réveil indiquait presque six heures et détonnait avec ses couleurs vives, ses fleurs jaunes et vertes. Megan l'avait « customisé » quelques mois auparavant. Nicole ferma les yeux, tenta de repousser la douleur, l'anéantissement qui menaçait de la submerger.

A côté du réveil était posée une boîte de cachets. Pour l'aider à dormir, avait affirmé leur médecin de famille, très tard hier soir … ou très tôt ce matin, elle ne savait plus.

Une nouvelle fois, l'image de Megan s'imposa à elle. Elle la revoyait plus jeune dans le cabinet de ce même médecin, gigotant sur les genoux de sa mère, incapable de tenir en place en attendant son tour.

Nicole avait accepté dans un état second de prendre les somnifères, parce qu'elle savait qu'elle ne pourrait jamais s'endormir sans. Mais elle savait également que si elle commençait à trop consommer les petites pilules, elle ne serait plus capable de s'en passer.

Allongée seule sur le grand lit, sur le côté gauche comme à son habitude, elle entendit les voix de son mari, celles de Rob et d'Ellen. Leur présence la gênait autant qu'elle la réconfortait. Mais seuls Robin et elle étaient en mesure de saisir toute l'étrangeté de la situation. Aujourd'hui, pourtant, cela semblait sans importance, tellement dérisoire.

Il fallait qu'elle se lève, se dit-elle sans conviction. Il y aurait tant de choses à faire aujourd'hui, la levée du corps entre autres et il fallait s'atteler à ce qui serait sans aucun doute une douloureuse épreuve : l'organisation des funérailles.

Les yeux de Nicole s'emplirent de larmes et lorsqu'elle essuya sa joue, elle vit une traînée noire sur ses doigts. Elle se rappela le nombre de fois où, quand Megan allait se coucher sans se démaquiller après une soirée entre amis ou avec son petit copain Jake, elle la sermonnait gentiment sur les dangers pour sa peau. Tu seras ridée avant l'âge, répétait Nicole. Oh, Maman, j'ai toute la vie pour m'inquiéter des suis beaucoup trop jeune pourça, lui répondait gaiement Megan avant de l'embrasser sur la joue.

Nicole se leva et bien qu'elle soit restée allongée plusieurs heures d'affilé, elle ne sentait pas reposée pour autant.

Lentement, comme si chaque pas exigeait un effort incommensurable, elle s'enveloppa dans sa robe de chambre et s'installa en face de sa coiffeuse. Elle observa presque sans les voir les parfums et autres bijoux, tâches coloré sur la surface polie du meuble. Elle prit le collier, la bague et les boucles d'oreilles ornées d'émeraudes vertes qu'elle portait la veille. La robe, assortie aux bijoux, reposait sur le dossier de sa chaise. Elle peinait à croire qu'il s'était écoulé moins de vingt-quatre heures depuis cette funeste soirée.

Lorsqu'elle entendit une nouvelle fois la voix de George depuis le salon, elle ne put s'empêcher de repenser à ce qui s'était passé la veille, durant la réception. Ils s'étaient violemment disputés. Pour ne rien arranger, elle était certaine que Leila McEwan, l'assistance de Robin, les avait vus.

Rétrospectivement, Nicole frissonna en repensant à cette pénible scène, qu'elle avait redoutée des années durant. Elle resserra sa robe de chambre autour de son corps qui lui paraissait plus frêle que jamais, plus vulnérable que quelques heures plus tôt.

Le souvenir de cette dispute avec George rappela à Nicole – si c'était nécessaire – qu'elle devait appeler quelqu'un. Elle devait passer ce coup de fil, avant tout autre. Après tout, il avait le droit de savoir.

Elle n'en avait aucune envie parce que prononcer les mots « Megan est morte » donnerait à sa mort une force, une réalité qu'elle n'acceptait toujours pas. Devant l'évidence, chassant le fait qu'elle l'avait vue morte de ses propres yeux, ses yeux de mère, elle continuait à croire que si elle se levait et ouvrait la porte, elle entendrait sa fille dans la chambre voisine se réveiller.

Peut-être était-ce l'idée qu'elle ne se réveillerait jamais, qu'elle ne quitterait d'une certaine manière jamais cette chambre d'hôtel maudite qui lui était le plus insupportable.

OOoOo

Une overdose d'héroïne comme il en arrivait tant à New York ces derniers temps. Megan Sheridan n'était qu'un nom sur une liste déjà bien trop longue. On répertoriait au moins huit autres décès pour la seule nuit du 28 août, malgré les avertissements à la télévision et à la radio de la police. Cette héroïne était coupée avec du fentanyl, un anesthésique environ quatre-vingt fois plus puissant que la morphine et qui mélangée avec de l'héroïne, augmentait les risques d'overdose de manière dramatique.

Delgado songea sombrement que les huit autres victimes de cette nuit-là n'étaient malheureusement pas les seules. Il en y avait sans doute dans les squats ou sous les ponts et dont on ne retrouverait les corps que dans quelques jours, ou même plus tard.

Mais il était incapable de penser à autre chose que Megan Sheridan et son instinct lui disait qu'il y avait autre chose qu'une simple overdose derrière son décès.

Dans un premier temps, en raison de la confusion qui entourait les circonstances de sa mort, certains journalistes mal informés – ou désireux de jeter de l'huile sur le feu – avaient évoqué un possible empoisonnement du au repas qu'elle avait commandé peu de temps avant. Une version que s'était empressée de démentir la direction du Charlton Plaza.

Et s'il y en avait bien un que cette version de l'overdose arrangeait, c'était Robin Van der Bildt. La thèse accidentelle dédouanait son précieux joujou, fleuron de sa nouvelle chaîne d'hôtels, sans entacher sa réputation. Qui songerait à le rendre responsable des problèmes de drogue des clients du Plaza ?

Delgado bâilla longuement et tenta de s'étirer, mais il ne fit que réveiller les zones endolories de son corps fatigué. Comment pouvait-il avoir autant de courbatures alors qu'il n'avait pas du dormir plus de deux heures cette nuit ?

Dans le fourbi qui encombrait son bureau, il réussit à repêcher ses notes de la veille.

Megan Sheridan était une adolescente de dix-sept ans, apparemment sans histoire – mais que signifiait cette expression au juste ? – fille du banquier George Sheridan et de Nicole Sheridan, née Smythe et membre éminent de la bourgeoisie new-yorkaise. Elle était sur le point de débuter sa dernière année au lycée Notre Dame du Sacré Cœur. Elle sortait depuis deux ans avec Jake Thompson, beau garçon issu d'une bonne famille. Hier, très tard, Carlos avait aussi rencontré sa meilleure amie : Sally Ann Van der Bildt.

Il se souvenait parfaitement de ces conversations avec les proches de Megan.

OOoOo

La veille

L'inspecteur Delgado s'extirpa tant bien que mal de la voiture de police qui avait déjà trop servi et maudit son coéquipier Tyrone Farrell pour sa conduite dangereuse – voire suicidaire.

Il dépassa un groupe de jeunes élégamment vêtus, sans doute invités à la soirée. Il pénétra dans le hall de l'hôtel. Il n'avait passé que quelques minutes dehors mais ses cheveux étaient déjà trempés quand il passa sa main sur sa tête.

A l'intérieur, il n'eut aucun mal à se repérer : il avait travaillé ici durant un été entier, presque vint ans auparavant. A l'époque, l'hôtel n'appartenait pas encore au groupe Van der Bildt et s'appelait juste le New York Plaza Hotel.

En passant, Carlos jeta un coup d'œil à la salle de réception qui semblait aussi somptueuse que dans ses lointains souvenirs. Elle était bondée. Les musiciens se tenaient dans un coin de la pièce, mal à l'aise, comme s'ils ne savaient pas s'ils devaient continuer à jouer ou s'en aller. Il repéra également quelques hommes politiques et autres vedettes du cinéma.

— Toi, dit-il à Ty, tu t'arranges pour que personne ne quitte cet hôtel avant d'avoir été interrogé. Tu prends leur nom et tu commences à recueillir les dépositions.

— Mais il doit y des centaines d'invités !

— Ah, tu crois ? fit Delgado d'un ton dégagé. Dans ce cas, tu ferais mieux de t'y mettre tout de suite … et d'appeler quelques renforts.

Le septième étage paraissait étrangement silencieux après le tumulte du rez-de-chaussée. Ses chaussures s'enfonçaient dans l'épais tapis persan qui devait être cousu main. Il jeta un coup d'œil distrait aux tableaux qui ornaient les murs. Pas vraiment son style et certainement pas dans ses moyens.

Pendant que Ty prenait les premières dépositions des invités, lui-même procéda à un rapide interrogatoire des occupants des chambres voisines à celle où on avait retrouvé le corps de Megan. Comme on pouvait s'y attendre, ils n'avaient rien vu, rien entendu. Chaque chambre était sécurisée comme un coffre-fort, insonorisée. Il s'en souvenait : rien ne devait troubler le sommeil et la quiétude des clients, sous aucun prétexte.

Deux agents du labo étaient déjà sur place, l'un penché sur une seringue vide, l'autre occupé à prendre des photos.

Il ne prêta pas attention au coroner – une nouvelle du nom de Jennifer il ne savait plus trop quoi – et à l'équipe du labo, qui recherchait d'éventuels signes de lutte, examinait la poussière, traquait les fibres qui n'avaient rien à faire là.

Megan Sheridan était allongée sur le lit, vêtue d'une longue robe d'un violet vif, à côté d'un minuscule sac. L'un de ses bras pendait par-dessus le lit, à quelques millimètres du sol. Il remarqua une jolie bague à son doigt et se dit qu'elle était un peu jeune pour être déjà mariée ou même fiancée avant de réaliser qu'elle portait le bijou à son annulaire droit. L'une de ses jambes était repliée sous son corps dans un angle bizarre. Ses cheveux châtains masquaient une partie de son visage, tourné vers les fenêtres contre laquelle s'écrasaient de grosses gouttes de pluie.

En d'autres circonstances, Delgado aurait trouvé délicieusement réconfortant de se trouver dans une luxueuse chambre d'hôtel, chauffée à la température idéale, par un temps pareil mais la présence du corps de la jeune fille semblait avoir refroidi de plusieurs degrés la température de la chambre 713.

Délicatement, d'une mains qu'il avait au préalable gantée de latex, il écarta l'épaisse mèche de cheveux, révélant un visage aux grands yeux marrons pailletés de vert. Il lui rappelait ceux de son neveu Andrew … sauf que les yeux d'Andy étaient pleins de vie, curieux et attentifs, alors que ceux de Megan étaient écarquillés et injectés de sang. Une petite écume blanche s'était formée autour de sa bouche. Il pensa à ce que Mme Sheridan avait du ressentir en voyant sa fille ainsi.

Elle était soigneusement maquillée : fard à paupière discret, mascara qui collait un peu ses longs cils, du rouge sur les joues et un peu de rose aux lèvres. Elle ressemblait à une poupée, une jolie poupée de cire.

Delgado improvisa ensuite une salle d'interrogatoire au beau milieu d'une des suites inoccupées. Ty fit venir un à un ceux qui, parmi les invités, pouvaient lui apprendre quelque chose d'intéressant. Penser à la réaction que ses directives provoquaient sept étages plus bas l'amusa au plus haut point.

Le premier à se présenter dans sa salle d'interrogatoire de fortune fut un des garçons d'hôtel : un type d'une vingtaine d'année, du nom de Ron Hoffman, couvert de boutons d'acnés et qui ne travaillait là que pour l'été. C'était lui qui avait découvert le corps sans vie de Megan Sheridan.

— Je ne devais pas bosser ce soir mais la paie était double, vu l'importance de la soirée. Je me suis dit que ça me servirait pour inviter ma copine dans un restau chic, un endroit de ce genre, raconta-t-il à moitié avachi sur son siège.

Hoffman expliqua que Megan était arrivée sous les coups de dix huit heures, une longue housse noire coincée sous le bras. Elle devait sans doute contenir sa robe de soirée. La chambre sept cent treize avait été réservée la veille. Une fois à l'hôtel, elle avait récupéré ses clés et était directement montée.

Megan était toujours vivante à dix-huit heures trente-sept, puisqu'elle avait commandé une chiffonade aux champignons, accompagnée d'un cocktail sans alcool.

Puis, Megan Sheridan, qui – à ce moment-là – n'était qu'une cliente parmi tant d'autres, était sortie de l'esprit de Ron. Le jeune homme avait vaqué à ses nombreuses occupations. Il lui décrit la suite de la soirée avec le plus de détails possibles.

Les invités abrités sous le parapluie foulant le tapis rouge, vêtus de costumes sombres et de longues robes aux couleurs chatoyantes qui illuminaient la nuit sombre et agitée ... Pendant qu'il parlait, Delgado imagina comme s'il les avait vus de ses propres yeux la pluie qui s'écrasait contre le pare-brise des limousines, les voitures de luxe qui s'amoncelaient le long de la Cinquième Avenue, les premiers convives dînant au Palm Court, confortablement installés autour d'élégantes tables recouvertes de nappes blanches et ornées de bouquets de chrysanthèmes.

Ensuite les invités s'étaient rendus dans la salle de réception et la soirée avait commencé.

— Et puis, au moment où je traversais la salle pour aller déposer mon plateau, j'ai entendu une femme qui parlait avec une fille plus jeune – une rousse super canon qui devait avoir mon âge. Elles parlaient d'une autre fille qui n'était toujours pas arrivée à la réception et qui ne répondait pas à son portable. D'habitude, ajouta Ron, je me mêle pas des histoires des clients, je sais que ça n'apporte que des ennuis... Mais j'ai entendu le nom d'une certaine Megan. Alors je me suis approché et je la lui ai décrite en disant que je l'avais peut-être vue plus tôt dans la soirée. Les cheveux châtain foncé, mince et pas très grande. Elle m'a dit que c'était elle, que c'était sa fille.

Hoffman et Mme Sheridan étaient aussitôt montés au septième étage et s'étaient dirigés vers la chambre.

— Je me rappelle qu'elle a poussé un cri, comme une bête blessée … Mme Sheridan, je veux dire et elle s'est précipitée vers le lit. Elle l'a prise par les épaules et elle l'a secouée comme si elle voulait la réveiller, avait confié le jeune employé du Charlton Plaza. Mais moi, j'ai tout de suite su qu'elle était morte. Sans même m'approcher. Dans les films, ils disent toujours des trucs idiots du genre « On aurait dit qu'elle dormait » ou « Elle avait l'air apaisée » mais laissez-moi vous dire un truc : ce sont que des conneries. Elle avait juste l'air … partie, vous voyez ce que je veux dire ?

— Tout à fait, acquiesça doucement Carlos.

Vint ensuite le tour des parents de la défunte : George et Nicole Sheridan, mais cet entretien ne fut pas très instructif. M. Sheridan passa la majeure partie du temps à sangloter, les mains dans son visage comme pour cacher ses larmes, des larmes qui émurent le policier autant qu'elles le mirent mal à l'aise. Peut-être les trouvait-il incongrues, déplacées chez un homme qu'il avait vu à la télévision deux ans plus tôt, au plus fort de la crise économique, faire preuve d'une grande maîtrise quand il clamait haut que tout irait bien pour les citoyens américains et leurs économies. Il ne s'attendait pas à le voir craquer de cette manière. Mais peut-être était-il simplement insensible.

Le chagrin de Mme Sheridan semblait, quant à lui, au-delà des larmes, au-delà des mots.

Finalement, ce fut Sally Ann Van der Bildt qui lui apprit le plus intéressant. Megan l'avait appelée vers dix-neuf heures, alors que le dîner commençait, mais était tombé sur son répondeur. Elle n'avait hélas pas laissé de message. Plus intriguant encore, Nicole Sheridan paraissait ignorer que sa fille lui avait menti en prétendant qu'elle passerait la fin de l'après-midi en compagnie de son amie Sally Ann pour se préparer. En fait, Megan avait changé d'avis et préféré se rendre au Charlton Plaza seule. Elle s'était montrée extrêmement vague sur ce qu'elle comptait faire durant le laps de temps restant avant la soirée. Sally Ann n'en avait aucune idée. C'est en tout cas ce qu'elle prétendit devant le policier.

Un rendez-vous avec un garçon ? nota Delgado sur son carnet.

Sally Ann était une jolie fille rousse, qui paraissait assez mûre pour son âge dans sa jolie robe de soirée. Elle devait faire tourner bien des têtes. Elle tenait encore sa flûte de champagne à la main et déploya de vifs efforts pour rester calme durant l'interrogatoire mais son verre tremblait tellement qu'elle en renversa une partie. Elle s'excusa, horrifiée, sanglotant à moitié.

Delgado devait reconnaître qu'il était assez curieux de voir à quoi ressemblait la fille de Robin Van der Bildt, mais il ne trouva pas les points de ressemblance qu'il recherchait.

Sally Ann nia farouchement avoir jamais vu son amie consommer de la drogue mais elle ne lui sembla pas très convaincante. Sa véhémence avait quelque chose de forcé et le policier se promit d'approfondir la question plus tard, de préférence en l'absence de son père.

Si cela ne tenait qu'à l'inspecteur de police, il l'aurait interrogé seul à seule mais Van der Bildt avait insisté et sa fille étant mineure, il n'avait eu d'autres choix que d'obtempérer.

Robin agissait-il ainsi pour appliquer la vieille maxime « Il vaut mieux prévenir que guérir » ou cherchait-il à l'énerver en remettant son autorité en question ? Ou pensait-il que sa fille avait quelque chose à cacher ?

OOoOo

Delgado se saisit du rapport du médecin légiste, arrivé aux aurores et le lut une nouvelle fois. Le corps de Megan avait été découvert aux alentours de vingt-deux heures et envoyé à la morgue de New York peu avant vingt-trois heures. Et à peine neuf heures plus tard, le rapport d'autopsie l'attendait sur son bureau, lorsqu'il était arrivée au poste. Il avait connu le bureau du légiste moins prompt à la tâche, surtout en période de vacances.

L'autre élément surprenant, c'était que le docteur Singh, le médecin expert général de l'état de New York, s'était apparemment lui-même chargé de l'autopsie alors que c'était le docteur Brian qui était sur la scène de crime, samedi soir. Pourquoi s'occupait-il d'un cas aussi banal, où la cause de la mort semblait évidente ? De plus, il avait du passer la nuit au labo, interrompant la fin de ses vacances, et une telle conscience professionnelle apparaissait comme étrange aux yeux de Delgado. Mais peut-être coupait-il les cheveux en quatre parce qu'il n'appréciait guère Singh ?

Il essaya de bouger ses jambes massives, qu'il avait réussi à caser sous la table pour rétablir la circulation sanguine puis tourna la page. Pas de traces d'agression sexuelle ou de violences particulières, pas de rapport sexuel récent, pas de grossesse.

Le rondelet capitaine Granson entra dans le commissariat. Delgado remarqua qu'il portait son uniforme orné des différentes décorations qu'il avait reçues au cours de sa carrière, Dieu seul savait comment. Il salua tout le monde à la cantonade avant de prendre la direction de son bureau, à l'étage.

Delgado se leva et vint à sa rencontre.

— Capitaine ! le héla-t-il. Je voulais vous parler au sujet de l'affaire Megan Sheridan.

— Ah, justement, je reviens de la conférence de presse. Je leur ai annoncé les résultats de l'enquête ainsi qu'à la famille. L'affaire est close, vous pouvez passer à autre chose, Delgado.

Il le considéra un instant. Pourquoi le capitaine annonçait-il en personne les résultats d'une enquête qui n'était pas encore conclue et qui n'était peut-être même pas un homicide ? Une enquête dont il était chargé qui plus est ?

— Vous avez déjà parlé aux médias et à la famille Sheridan ? L'affaire n'est pas vraiment résolue pourtant.

— Allons, allons … Bien sûr que si. Tout cela est clair, n'est-ce pas ? Cette pauvre fille a succombé à une overdose d'héroïne, comme bien d'autres ces temps-ci hélas, déplora le capitaine Granson.

— Avez-vous lu le rapport d'autopsie ? Parce qu'avec tout le respect que je vous dois, le légiste n'a pas trouvé de traces de fentanyl dans le sang de Megan. Juste de l'héroïne.

— Et alors ? s'impatienta Granson.

— Et alors, reprit Delgado qui commençait à sérieusement s'agacer, l'héroïne mise sur le marché est coupée avec du fentanyl. C'est précisément ce qui la rend si dangereuse et ce qui augmente le risque d'overdose. On en a trouvé dans le sang de chacune des autres victimes mortes au cours du mois d'août. Vous ne trouvez pas ça bizarre qu'il n'y en ait pas dans celui de Megan ?

— Pas du tout. Au cas où vous l'auriez oublié, l'héroïne seule peut tout à fait provoquer une overdose et c'est ce qui s'est passé, comme l'indique le docteur Singh dans son rapport.

Granson se dirigea vers l'escalier. Il avait déjà posé sa main sur la rampe quand l'inspecteur Delgado l'appela de nouveau. Il venait de se rappeler quelque chose.

— Nous n'avons pas pu interroger Jake Thompson, le petit ami de Megan. Sa mère et lui étaient partis avant même l'arrivée de la police, c'est-à-dire très peu de temps après la découverte du corps de Megan, soutint Carlos. Je suppose que vous trouvez ça parfaitement normal ?

Cette fois, le capitaine Granson eut l'air embarrassé.

— Mme Thompson m'a expliqué qu'après avoir appris la mort de la jeune Megan, son fils s'était senti tellement mal qu'elle avait préféré le ramener chez eux. Il était au bord du malaise, le pauvre, ce qui est tout à fait compréhensible étant donné …

— A-t-il consulté un médecin ? l'interrompit Delgado. Est-il allé aux urgences ? Bref, y-a-t-il quelque chose en-dehors de la parole des Thompson qui prouve que Jake était réellement malade ? Ou bien vous n'avez pas pensé à vérifier ?

Il savait qu'il dépassait allègrement l'insubordination mais l'attitude de son patron l'intriguait autant qu'elle le mettait en colère.

Le capitaine Granson sembla retrouver ses esprits.

— Leur médecin de famille est passé voir Jake hier soir et à vrai dire, je ne comprends pas pourquoi vous voulez tourmenter le jeune Thompson plus que nécessaire. Il n'a rien à voir avec le décès de sa petite amie, qui n'était rien d'autre qu'un tragique accident. Alors remettez-vous au boulot et occupez-vous de véritables homicides, admonesta-t-il avant de monter les marches avec une vigueur que Delgado ne lui soupçonnait pas.

OOoOo

Le soleil qui brillait depuis l'aube, le mardi suivant, semblait les narguer alors que la foule se rassemblait devant l'église Saint Patrick.

La cathédrale se trouvait au cœur de Manhattan et Nicole trouvait presque indécentes toute cette agitation, ces manifestations de vie, de joie. Que faisaient donc ces gens qui allaient et venaient sans savoir que Megan serait enterrée aujourd'hui ?

Une jeune fille si gentille, si prompte à défendre les plus faibles, à voir le meilleur même chez les pires individus. N'avait-elle pas participé à plusieurs manifestations contre l'exécution d'un homme peut-être déficient mental, accusé du meurtre de toute une famille ? Elle avait défilé à plusieurs reprises, malgré la colère de son père qui ne partageait pas ses convictions, et s'était même rendue dans un centre qui s'occupait de personnes souffrant de maladies mentales.

Le glas se mit à sonner, comme pour hâter la cérémonie censée débuter à dix heures précises mais il était difficile de l'entendre au milieu du concert de klaxons, de marteaux-piqueurs et de pneus crissant sur le bitume qui constituait le brouhaha new-yorkais habituel.

Assis à l'arrière de la voiture, Nicole et George regardaient la cathédrale de l'autre côté de la rue dans un silence de plomb. Le corbillard était garé devant eux, juste derrière un camion Fedex.

A travers les vitres teintées, Nicole vit une longue voiture noire s'arrêter devant Saint Patrick et James Charlton en sortit, accompagné de sa femme.

Robin arriva ensuite, bientôt suivi d'Ellen et Sally Ann. Les reflets du soleil jouaient avec ses cheveux roux et même de sa place, Nicole nota l'extrême paleur de son teint. Elle paraissait souvent plus âgée que ses dix-sept ans mais en cet instant, elle avait tellement l'air d'une petite fille perdue, dépassée par les évènements, que Nicole eut envie de se précipiter pour la serrer dans ses bras.

Kyle Adams, un autre ami de Meg, descendit de la voiture suivante, en compagnie de ses parents.

Côte à côte, Kyle et Sally Ann s'engouffrèrent dans l'église et rejoignirent ceux qui étaient venus présenter leurs condoléances aux Sheridan et que les bedeaux dirigeaient vers les bancs.

De l'autre côté de la rue, des journalistes s'agglutinaient derrière une barrière comme lors de l'avant-première d'un film.

Il semblait qu'on eût enfin réussi à installer tout le monde et l'employée des pompes funèbres décida que la cérémonie pouvait commencer.

S'écartant du corbillard, elle frappa à la fenêtre de la voiture. Nicole sursauta.

— Pardon, je ne voulais pas vous effrayer, s'excusa-t-elle. Je crois que nous pouvons y aller, dit-elle d'une voix douce. Vous êtes prêts ?

Elle se demanda si cette femme attendait vraiment une réponse puis finit par hocher la tête.

Le chauffeur avança jusqu'au parvis de la cathédrale et alla ouvrir la portière arrière, dans une sorte de rituel qui lui rappela étrangement celui des employés du Charlton Plaza Hotel samedi dernier accueillant les invités.

Quelques jours auparavant ...

Les porteurs se rassemblèrent autour du cercueil. Rob, le parrain de Megan qui faisait parti de ce groupe, croisa son regard empli de tristesse et de douleur. Elle détourna rapidement le sien et aidée de George, descendit de voiture.

Les échos d'un cantique qu'elle se souvenait à peine avoir choisi, entonné par des voix mal assurées mais ô combien touchantes, arrivèrent jusqu'à eux.

En ce dernier jour de mois d'août, il faisait encore beau mais Nicole frissonna. Ses dents claquaient et elle dut fournir un effort colossal pour se contrôler. Leur médecin lui avait à nouveau proposé des médicaments mais elle avait refusé. Un reste d'instinct maternel lui disait qu'elle devait absolument se tenir sur ses gardes, sentir tout ce qui se passait, souffrir de tout, le ressentir dans toutes les parcelles de son corps pour rester plus près de sa fille chérie.

La foule s'écarta pour les laisser passer. Nicole s'accrocha au bras de son mari. Ils avancèrent lentement vers le premier banc.

Une fois assise, le regard de Nicole s'attarda un long moment sur le cercueil recouvert de fleurs. Âgé d'une soixantaine d'année, les cheveux blancs et rares, le cardinal Lerry montait en chair. C'était lui qui, dix-sept ans plus tôt, avait baptisé Megan ; lui aussi qui avait marié la jeune Nicole Smythe à George Sheridan, un banquier beaucoup plus âgé.

L'homme d'église commença le service sur ce ton familier et direct que connaissaient et appréciaient ses paroissiens. Nicole entendait autour d'elle les voix répondre en chœur ; des dizaines et des dizaines de voix mais elle s'était rarement sentie aussi seule. Seule avec son enfant à jamais enfermée dans son cercueil. Cette enfant qui prenait de la drogue sans qu'elle le sache. Elle avait échoué en tant que mère, elle n'avait pas réussi à sauver sa propre fille. Douleur, culpabilité et incompréhension faisaient partis de son quotidien depuis cette funeste soirée mais rarement, elle ne les avait ressenties avec une telle force, alors qu'elle devait rester assise à regarder le cercueil en se répétant, en tentant de se convaincre de l'inacceptable. Megan ne reviendrait plus jamais, c'était fini.

Les larmes silencieuses de Nicole tombèrent sur ses mains froides comme de la pierre, crispées sur son tailleur noir. assise à côté de son époux, sa seule famille désormais, elle ne pleurait pas seulement sur sa fille mais aussi sur le vide que serait sa vie sans Megan.
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