Lien Facebook



En savoir plus sur cette bannière

- Taille du texte +

Notes d'auteur :
Musique : The Killers – Somebody told me

Une blessure silencieuse vit au fond de sa poitrine. Virgile
À plus de trois cent kilomètres d'Harrisburg, Pennsylvanie, Sally Ann Van der Bildt se tenait debout, sous la véranda des parents de Kyle Adams. Elle contemplait la nuit douce et étoilée, légèrement frissonnante, indifférente à la rumeur vombrissante de la fête quelques mètres derrière elle.

La jeune fille resserra légèrement ses bras autour de son corps mince.

C'était dans des moments comme celui-ci qu'elle regrettait que ses parents aient choisi de vivre à Manhattan. La résidence des Adams se situait à la Nouvelle Rochelle, dans la banlieue nord — et huppé — de New York, loin du tumulte de l'île.

Elle n'allait certainement pas se plaindre du magnifique duplex dans lequel ses parents et elle étaient libres de prendre leurs aises mais un peu de calme n'aurait pas fait de mal. En ce moment surtout. Peut-être serait-il plus facile d'ignorer les cris et les disputes de ses chers parents s'ils vivaient dans une immense maison.

De grands bruits attirèrent son attention et elle se retourna vivement. Mais ce n'était que quelques imbéciles du lycée de Kyle et Jack qui s'étaient lancés dans un concours d'alcool – boire le plus de tequila dans un laps de temps très court – sous les yeux goguenards et les cris de leur camarade de classe.

Sally Ann se retourna.

Organiser une fête moins d'un mois après la mort de Megan lui était d'abord apparu comme le summum de l'insensibilité avant qu'elle ne change d'avis et ne décide d'y aller. Quand même. Elle voulait leur montrer qu'elle était courageuse. Que leurs commérages et leurs ragots ne l'atteignaient pas. Qu'elle était bien au-dessus de tout ça, elle.

Et peu importait que ce ne soit pas le cas, qu'elle rentre chaque soir au bord des larmes chez elle, qu'elle traverse les couloirs de l'école les épaules voûtées en espérant que personne ne la remarquerait. Sa situation ne s'était pas arrangée, bien au contraire. Comme pour enfoncer le clou, une feuille de choux locale avait même publié un article sur les "mauvaises filles de Notre Dame", largement basé sur ses frasques estivales et l'overdose de Megan.

Au lycée, elle n'avait que le soutien de Olivia — en fait, c'était elle qui l'avait convaincu de venir.

C'était ce que Megan aurait fait, s'était-elle dit en revêtant la robe à sequins noire, achetée cet été, lors de leurs vacances dans les Hamptons.

Et puis, c'était l'occasion de quitter l'insupportable atmosphère de la maison, les disputes de ses parents, les cris à peine étouffés par le mur de sa chambre, les noms d'oiseaux qui pleuvaient, les regards hostiles et le silence. L'insupportable silence qui régnait dans leur luxueux appartement lorsque Robin et Ellen Van der Bildt avaient épuisé leur stock d'insultes pour la journée, lorsqu'il n'y avait plus rien à se dire. Lorsqu'ils préféraient s'ignorer plutôt que de dire ce qu'ils avaient sur le coeur. Lorsque, enfin, ils se rappelaient qu'ils n'étaient pas seuls, qu'ils avaient une fille adolescente à protéger de leur bile et de leur hargne.

Elle avait un demi-frère. Que son père avait eu avec une autre femme évidemment. Sauf qu'il était déjà fiancé à l'époque. Et Ellen venait de le découvrir. Tout comme Sally Ann.

Elle était tellement stupéfaite, désemparée par cette nouvelle et ces répercussions – celles déjà présentes et celles qu'elle n'osait imaginer pour ses parents – qu'elle avait décidé d'appeler son frère cadet Harry. Il étudiait dans un pensionnat très côté, au nord de la ville. Mais elle avait abandonné l'idée avant même d'avoir fini de composer son numéro.

Elle ne savait pas quoi lui dire, ni quoi penser. Un demi-frère ... Un frère. Mon Dieu. Voilà tout ce que ça lui évoquait.

Quelqu'un la prit brusquement par la main, la faisant sursauter.

— Allez, viens un peu t'amuser Sally ! lui intima Olivia.

— Je suis bien où je suis. Ne t'inquiète pas pour moi.

— C'est moins drôle sans toi. Allez viens ! insista-t-elle en lui prenant la main. On est là pour ça, non ?

Mais Sally Ann ne bougea pas d'un pouce et son amie s'éloigna dans un soupir mélodramatique.

Elle contempla les autres sautillant, criant, sautant, dansant – presque – en rythme avant de hausser les épaules. L'un de ses cousins disaient souvent que le meilleur de moyen d'oublier son chagrin, c'était "de se bourrer la gueule, de se faire sauter et de tout dégueuler ... et pas forcément dans cet ordre".

Elle quitta la véranda et se glissa à l'intérieur. La voix de Kanye West résonnait si fort quand elle referma la baie vitrée derrière elle qu'elle en faisait presque trembler les murs. Les meubles avaient été repoussés contre les murs pour aménager plus de place mais elle remarqua les vestiges d'un vase — des débris verts et bleus que Kyle essayait de ramasser sans se faire écraser par la foule — sur la moquette. Certains couples dansaient collés serrés. Les autres étaient sans doute déjà montés dans les chambres à l'étage, songea Sally Ann en se servant un verre d'alcool.

Elle ne savait même pas ce qu'il y avait exactement dedans mais elle s'en fichait. Du moment que c'était fort.

— Se bourrer la gueule, se faire sauter et tout dégueuler, marmonna-t-elle pour elle-même avant de boire son premier, mais certainement pas dernier, verre de la soirée.

OOoOo

Quelques minutes — ou peut-être était-ce quelques heures — plus tard, Sally Ann était allongée sur un lit, les draps étaient frais contre la peau dénudée de son dos et de ses bras.

Où était-elle ?

Toujours à la fête, vu le bruit qu'elle entendait mais celui-ci était différent ... Comme étouffé. Elle réalisa alors qu'elle se trouvait dans une des nombreuses chambres, au premier étage sans doute.

C'est alors qu'elle la sentit. Une main sur sa jambe, une main qui remontait lentement le long de sa cuisse.

Non ! Elle ne voulait pas. Bon sang, qu'est-ce qu'elle faisait là ?

Elle tenta de bouger mais ses muscles étaient raidis par l'alcool ou autre chose. Son corps lui semblait statufié.

Elle tenta de dire quelque chose mais sa bouche était trop pâteuse, ses yeux et ses longs cils sombres comme collés.

Elle gémit légèrement, au bord de la nausée, paniquée par ce qu'elle pressentait. Une voix lui parvenait de loin. Tellement loin. Masculine et traînante. Elle lui semblait familière mais elle ne pouvait la reconnaître.

Proche de l'inconscience, la jeune fille essaya de se secouer, de ne surtout pas sombrer. Il fallait qu'elle se batte. Elle réussit à ouvrir les yeux au moment même où la porte s'ouvrait légèrement. Il lui semblait apercevoir un filet de lumière et peut-être, une silhouette derrière la porte.

— Au secours, réussit-elle à balbutier au prix d'efforts incommensurables.

Mais elle ne voyait presque rien. Tout lui apparaissait flou, les couleurs étaient trop vives. Elle avait mal à la tête aussi referma-t-elle rapidement les yeux.

Soudain, la porte s'ouvrit à la volée. Elle sursauta quand le montant heurta ce qu'elle supposait être le mur opposé. La main en action sur sa cuisse s'arrêta brusquement, au moment où elle reconnaissait son agresseur.

Elle entendit des cris et des voix. Elle tenta de se concentrer. Il y avait deux voix ... L'une furieuse et l'autre plus narquoise. Comme si ce qui se passait n'était pas grave, ne le concernait pas vraiment.

Indifférente aux bruits de coups, aux deux garçons qui tombèrent sur le sol en se battant, Sally Ann roula sur le côté et vomit.

OOoOo

Je n'aurais pas du venir, se dit Jake Thompson en jetant un coup d'œil mi-agacé mi-dégoûté au couple qui s'embrassait goulûment – et plus – dans un coin de la pièce.

— Prenez une chambre ! leur suggéra-t-il en criant pour couvrir le tumulte.

Ils ne bougèrent pas d'un pouce et Jake s'éloigna en soupirant.

Il savait que ses amis – ceux qui avaient organisé la fête aussi bien que ceux qui l'avaient persuadé de s'y rendre – ne pensaient pas à mal. Ils étaient bien intentionnés et ne désiraient qu'une seule chose : lui changer les idées et détourner, même le temps d'une seule soirée, ses pensées de la mort de Megan. Mais tout cela était vain. Vain et complètement inutile.

Il avait failli ne pas venir. Faire la fête jusqu'au petit matin pour ensuite passer le week-end à se remettre d'une horrible gueule de bois ne faisait pas parti de ses priorités pour le moment. Rester chez lui, déprimer dans sa chambre pendant que sa sœur répétait pour son prochain récital de musique et que sa mère – quelle surprise ! — travaillait était tout ce à quoi il aspirait pour le moment.

Contrairement à ce que semblait croire la vaste majorité de ses amis, il n'avait pas besoin d'alcool, de musique ou d'une nouvelle petite amie pour aller mieux.

Il n'était venu qu'à cause ou grâce à Sally Ann pour être honnête.

Kyle lui avait dit que la jeune fille serait présente et malgré toute sa conviction, toutes ses bonnes résolutions, il n'avait pu s'empêcher de se réjouir. Elle serait là. Il pourrait la voir sourire, pencher la tête sur le côté quand Olivia lui racontait une de ses blagues idiotes. Il pourrait la regarder boire quelques cocktails le petit doigt en l'air comme un membre de la famille royale anglaise. Il pourrait juste la regarder.

Parfois, il se demandait si Kyle n'avait pas fait exprès de mentionner l'air de rien qu'elle venait aussi à sa fête. Savait-il quel effet cela lui ferait ? En principe, aucun de leurs amis n'était au courant pour Sally Ann et lui. Sans même se consulter, les deux adolescents avaient décidé de ne pas en parler.

Quoiqu'il en soit, la simple présence de Sally avait été une raison suffisante pour qu'il se traîne dans la banlieue chic de New York, un vendredi soir où il n'aspirait qu'à regarder quelques débilités à la télé.

Maintenant, il ne pouvait s'empêcher de penser que cette soirée était aussi pour ses amis, peut-être davantage pour eux que pour lui en réalité. Ils voulaient décompresser. Tout à son chagrin, le jeune homme en oubliait parfois celui de ses proches, qui pleuraient aussi Megan.

D'ailleurs, ils n'avaient pas beaucoup protesté quand il s'était autoproclamé conducteur sobre de la soirée. Techniquement, c'était lui qui était censé boire jusqu'à l'ivresse ce soir mais bon ...

Jake était sur le point de sortir prendre un peu l'air, et peut-être fumer une cigarette, quand il les vit.

Il ne savait pas ce qui avait capté son attention. Sans doute la chevelure rousse de Sally Ann qui brillait de mille feux, même dans la quasi obscurité du salon. Ou peut-être sa démarche peu assurée, la façon dont elle chancelait tous les trois pas, dont Todd la tenait par la taille. Non, rectifia mentalement Jake, il ne la tenait pas. Il la portait quasiment. Étrange.

Il fit quelques pas dans leur direction, pour vérifier que tout allait bien, mais le salon était bondé et il lui était difficile d'avancer.

Il jouait des coudes au milieu de la foule dense et compacte quand il vit Sally Ann enrouler ses bras autour du cou de Todd. Elle se dressa tant bien que mal sur la pointe des pieds et l'embrassa. Longtemps. Langoureusement. Comme si le temps s'était arrêté, que sa vie dépendait de ce baiser.

Malgré lui figé dans la contemplation du jeune couple, Jake ne détourna le regard que lorsqu'elle remonta sa main vers l'entrejambe du garçon.

Ecœuré et furieux, il quitta la pièce et se réfugia sous la véranda. Il savait qu'il n'avait aucune raison d'être aussi énervé, que Sally et lui n'étaient pas en couple à proprement parler, et même pas du tout, mais c'était plus fort que lui.

Il renonça finalement à sa cigarette, se contentant de regarder la rue calme et silencieuse à cette heure tardive tout en prenant de longues et profondes inspirations.

Mais il ne pouvait s'empêcher de penser à Todd et Sally Ann. D'accord, elle l'avait passionnément embrassé tout à l'heure mais elle avait aussi et surtout ingurgité une quantité non négligeable d'alcool. Bien plus que lors de leurs soirées habituelles, avait-il noté avec une certaine inquiétude. Elle était peut-être consentante ce soir mais demain matin, ce serait une autre histoire.

Ils étaient amis, non ? Et les amis veillaient les uns sur les autres.

Il avait bien conscience que son raisonnement était un peu bancal mais il avait besoin d'un prétexte pour retourner à l'intérieur. Empêcher Sally Ann de coucher avec cet imbécile de Todd Summer en était un.

Une fois revenu dans le salon, il monta à l'étage, bousculant au passage quelques invités qui discutaient plus calmement, accoudés à la rambarde de l'escalier.

La première porte qu'il poussa s'ouvrit sur une chambre vide. Dans la seconde, il trouva Olivia et Kyle.

— Oh ... Désolé, s'excusa-t-il, retenant à grande peine son large sourire.

Il se contenta d'entrouvrir la porte suivante. Sally Ann était allongée sur le lit, sa robe partiellement relevée. Todd caressait ses jambes dénudées. Elle gémissait.

Il se dit qu'il était vraiment trop bête et qu'il ferait mieux de redescendre. Sauf que ...

— Au secours, gémit la jeune fille.

Avait-il bien entendu ou était-ce un effet de sa galopante imagination ? Il ouvrit un peu plus grandement la porte et remarqua que Sally Ann se comportait étrangement. Elle semblait tenter de se dégager des caresses de Todd.

Celui-ci n'eut même pas le temps de fuir ou de songer à le faire que Jake s'était déjà jeté sur lui.

— Qu'est-ce que tu fous ? hurla-t-il en l'attrapant par le col de son impeccable chemise.

— À ton avis ? railla Todd. C'est une fête, Thompson. Et ce genre de choses arrivent lors d'une fête alors dégage et laisse-moi terminer.

Maintenu contre le mur par Jake, il lui adressa un regard goguenard avant de se rapprocher et de murmurer, leurs bouches toutes proches :

— À moins que tu veuilles partager, Jake ? Ça te tente hein ? Je savais bien que tu n'étais pas aussi rasoir que t'en as l'air.

— Elle n'est même pas consciente, espèce d'enfoiré ! Bon sang, mais qu'est-ce qui ne tourne pas rond chez toi ?

— Oh, je t'en prie, ne joue pas les pères la pudeur avec moi. Tu l'as bien vue sur le net, non ? Elle n'était pas dans un meilleur état mais elle avait l'air de prendre son pied non ? Elle aime ça, susurra-t-il.

Ce furent les mots de trop. Ou peut-être la goutte d'eau qui fit déborder le vase. Peu importait.

Ce qui importait, c'était que l'instant d'après, Jake se jetait sur Todd avec un hurlement de rage.

Celui-ci tenta d'esquiver son coup de poings et se cogna contre la commode.

Il entendit une sorte de gémissement derrière lui mais n'y prêta pas attention. Seul Todd méritait sa pleine et entière attention. Et c'est ce qu'il obtint.

Les deux jeunes hommes tombèrent sur le sol. Le verre jusqu'ici posé sur le meuble se renversa, mouillant leurs vêtements griffés, les pantalons de toile et les chemises de marque. Mais il ne s'arrêta pas. À peine sentit-il le liquide glacé mouiller les pointes de ses cheveux bruns et son dos.

Ignorant les cris de Todd, il frappa. Avec toute sa force et toute sa rage. Toute sa colère et toutes ses frustrations. Il frappa. Encore et encore, tentant d'atteindre chaque partie de son corps, voulant lui faire mal, le blesser comme il avait essayé de blesser Sally. Il voulait le briser, le réduire en charpie comme il méritait de l'être pour ce qu'il avait osé faire. Pour ce qu'il avait dit aussi.

Dans une sorte de fond sonore, il entendit son amie vomir puis l'appeler. Sa voix était de plus en plus forte. Son bon sens lui disait d'aller l'aider, de soulever sa magnifique et douce chevelure, de lui murmurer des mots doux en lui tenant la main mais il ne le fit pas.

Son poing s'abattit une nouvelle fois sur le beau visage de Todd. Un horrible craquement s'éleva dans la pièce, immédiatement suivi d'un cri de son vis-à-vis.

— Jake !

Il sentit deux bras robustes entourer son torse et le tirer en arrière. C'était Kyle. Olivia se précipita. Elle ne put retenir un cri horrifié à la vue du visage de Todd.

— Mon Dieu ! Jake, qu'est-ce que tu lui as fait ?

Alors seulement il remarqua les traits ensanglantés, brouillés de son camarade de classe. Etait-ce lui qui avait fait ça ? Il regarda ses mains, les retourna pour découvrir avec horreur le sang qui les tâchait, les plaies sur ses phalanges.

— Il faut appeler les secours, déclara Olivia qui semblait avoir retrouvé ses esprits un peu plus vite que les autres. Pour eux deux.

Jake se dégagea des bras de Kyle qui le retenait toujours et s'approcha doucement de Sally Ann. Elle ne réagit pas. Il l'appela, la secoua. Toujours aucune réaction.

Livide, Olivia quitta à toute vitesse de la pièce pour récupérer son portable. En sortant, elle alluma la lumière, jetant un éclairage blafard sur la scène. Les blessures de Todd n'en semblaient que plus graves.

Avec l'aide de Kyle et en évitant de marcher dans le vomi de la jeune fille, Jake réussit à l'allonger sur le côté. Son ami abaissa le haut de sa robe et jeta un regard furibond à leur camarde de classe, qui gisait sur la moquette presque inconscient.

Désespéré, Jake se laissa glisser le long du mur et se prit la tête entre les mains. Dire qu'ils étaient censés prendre du bon temps et oublier leurs soucis.
Vous devez vous connecter (vous enregistrer) pour laisser un commentaire.