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Notes :
C'est elle qui relit tous mes textes, c'est elle qui les relit aussi une deuxième fois quand je les déterre après six mois : merci, Verowyn !
Il y avait pas mal de certitudes dans nos vingt ans, la gloire de nos barbes trop longues, l’avenir et la lourdeur de nos traits. Et puis il y avait Camille. Camille, elle était un peu jeune pour nous, elle avait encore ce souffle qu’on gâchait trop tôt jusqu’à le perdre, et avec ça, elle venait nous soupirer au visage. De brise en bise, de bises en baisers, on se rendait à elle sans un mot. On aurait pu lui expliquer qu’on était gâché, passé, mais elle n’écoutait pas trop. On aurait dit hors-stock qu’elle aurait répondu rare, alors on a compris que notre rôle c’était le silence. Ca nous convenait, ça sonnait comme une tête d’affiche.

Camille, c’était un peu une découverte tardive, pour nous. La barbe était vieille, l’avenir lointain, la lourdeur progressive, mais elle, elle était arrivée un jour, comme ça, dans nos vies. Comme ça, venait de Paul, Paul n’a jamais compris ça. Pour lui, c’était la petite sœur. Parfois, il nous racontait des anecdotes, comment elle avait écrit une lettre de protestation au service client du Père Noël ou comment elle aimait chanter en anglais sous la pluie, le soir, mais on n’assimilait pas. Pour nous, Paul avait Camille en plus de la gamine de ses souvenirs.
Ca faisait une belle photo de famille qu'on jalousait un peu. Pourtant, il faut bien le dire, on n’avait pas trop de raisons de jalouser. Ils n’avaient pas exactement la vie qu’on leur rêvait, entre l’oncle, la grand-mère et l’avortement. Ca, bien sûr, on l’a appris plus tard, quand il n’était plus temps d’aider ou de passer pour des gens biens. On a fait avec, du coup, simplement. Depuis, c’est écrit Salaud sur nos fronts, et on s’est tous séparé pour ne plus le voir. Et Paul ne nous parle plus, naturellement.

Ca avait pourtant bien commencé. Après l’école, on était bien content d’avoir tous réussi. On s’est inscrit à la fac et on a décidé que c’était ensemble pour la vie. Enfin, j’étais en Bio et les autres en socio, mais c’était plus ou moins ça. En tous cas, on avait le même appart. Au début, c’était cool. On a pas mal cuvé de septembre à octobre. Puis il y a eu Toussaint, et Paul a dit, les gars, ma petite sœur arrive pour la semaine, faites pas les cons.

Elle est arrivée, et voilà qu’elle chamboule tout à l’ordre de tout. Camille, elle voulait qu’on l’appelle Kamil, à la turque. Enfin, nous supposions, mais nous ne connaissions pas vraiment de Turcs et nous ne comprenions pas vraiment Camille. Elle était un peu trop jolie pour ça. Comme c’était la sœur à Paul, on ne disait rien, mais il aurait jamais dû la ramener. Comme si ses quinze ans et ses grands yeux changeaient quoi que ce soit à la donne.
Enfin, bon, en tous cas, Kamil, c’était pour casser l’image, elle disait que, comme prénoms, Camille et Paul, c’était encore pire que Paul et Virginie, pour des gamins, c’était comme graver la comtesse de Ségur sur leur carnet de naissance. Perso, j’avais jamais rien lu d’elle, mais ça paraissait chiant donc je disais « ouais, sûr. »

Donc voilà, on la connaissait pas, elle arrive, on a rangé l’appart, caché les bières pour la forme et tout le monde a prétendu. Elle est restée six jours, mais ça aurait pu être deux heures, c’était pareil, parce que la gamine, elle portait un top rose à larges bretelles sous sa salopette et qu’avec ses cheveux un peu courts, elle ressemblait à une icône, ça lui donnait l’air de dominer le monde, et d’un coup, on croyait de nouveau qu’on l’avait, la flamme qui fait la révolte. Ah, putain de monde à la con. C’est le système qui nous a formatés à y croire.
On s’est cru différent, vraiment, durant tout un mois. Paul n’a pas vu le changement, mais c’est peut-être parce qu’il n’y avait rien à voir.

Enfin, bon, Camille, dès qu’elle a eu seize ans, on l’a tous sautée. Ce n’était pas vraiment une question d’éthique ou quoi, mais elle a fini de grandir, et on peut dire qu'elle a eu ce qu'il fallait où il fallait, et pas qu’un peu. Il y a une chose qui doit être claire dans cette affaire, c’est qu’on savait pas qu’on était plusieurs sur le coup. Nous n’en parlions jamais, sans doute pour que Paul n’en sache rien ou parce que ça ressemblait chaque fois à des coups d’un soir, mais en tous cas, peu importe la raison, on croyait qu'il n'y avait personne d'autre. En tous cas personne d'entre nous.
Camille a dû avoir seize ans vers février. Max et Ben avaient raté leurs partiels, Paul s’en sortait bien, et je galérais à mon aise. Alex aussi, mais Alex est assez transparent, dans tout ça.
On laissait le temps passer et tout allait pour le mieux. J’ai été malade une semaine, et puis, au début du semestre, j’ai trouvé un job, trois soirs par semaine, dans un bar. A la fin de mon service, elle me rejoignait parfois, et on le faisait derrière le comptoir, quand j’avais fermé toutes les portes. Ses fesses sur les derniers glaçons des derniers cocktails, nous finissions la soirée sans même parler ensemble.

Qu’on ne vienne pas m’accuser, je ne savais même pas où elle habitait, Camille, elle venait, et d’accord, on ne se protégeait pas toujours, mais je lui ai jamais dit que, tiens, j’ai envie de le faire sans capote. C’est juste, comme ça, les circonstances qui parfois faisaient que, et tant pis. Et puis elle était grande assez pour savoir qu’il y a d’autres trucs que ça.
J’ai été le premier étonné quand Paul est venu. Il savait que dire putain, merde, connard et enculé. Sans doute au pluriel, d’ailleurs, mais j’ai pas pensé à lui demander. Au début, il voulait frapper, ça se voyait dans son poing serré et les petits gestes brusques et serrés qu’il faisait. Mais il était comme ça, Paul, il a juste dit merde une dernière fois, il a été dans sa chambre, et rien qu’au bruit de son pas, on savait que quelque chose s’était écroulé. Il a pris son portable et il s’est cassé en disant « Elle est enceinte. Bande de cons. » Sa voix, ce n’était pas vraiment la sienne, elle semblait tordue, comme s’il se retenait à la fois de crier et de pleurer. Enfin, il se retenait probablement de crier et de pleurer, mais c'était porteur de quelque chose de grand, et, je ne sais pas, c'est surtout que c'était la première fois que j'entendais l'émotion avant les mots.

On ne l’a plus jamais vu, il a envoyé Sarah récupérer ses affaires, elle a dit qu’il ne pouvait pas penser à nous sans s’énerver et qu’il avait dit qu’il nous tuerait et des trucs comme ça. Elle a aussi dit qu’on avait merdé, surtout que maintenant, toute leur famille savait, que pour une jeune fille, c’était la pire chose possible. Elle a aussi dit, Sarah, que Camille allait avorter et qu’on avait de la chance de pas devoir payer. Puis elle s’est cassée avec deux valises.

Nous, au début, on avait un peu fantasmé de s’être tapé la même fille, mais après, c’est vrai qu’on a commencé à se sentir mal, et puis, entre Camille et Paul qu’on n’avait pas revus, Sarah qui ne nous parlait plus, et tous les autres qui nous regardaient de travers, on ne sentait plus trop dans nos chaussures. Du coup, j’ai eu mon année et j’ai changé d’unif. Les autres, je sais pas, ils ont dit « pareil » mais j’ai pas voulu savoir s’ils le faisaient.

Parfois, ça m’ennuie beaucoup, toute cette histoire, parce que je me sentais réglo avant, et j’avais mes potes de toujours pour toujours et tout, mais bon, on va dire que ça n’aurait jamais tenu de toute façon et que tant pis. Ma mère aurait dit tourne la page, si je lui en avais parlé. Ou bien elle m’aurait foutu une baffe. Pareil.
Note de fin de chapitre:
Bon, j'ai dû écrire ça quelque part cet été. Je ne suis pas entièrement convaincue, du coup, ça m'aiderait beaucoup d'avoir quelques avis ^^

D'ailleurs, pendant que j'y pense, si vous critiquez, vous pouvez faire d'une pierre deux coups en vous inscrivant au Héron d'Or sur le forum ! Il s'agit d'un défi/concours de critiques avec les plus chouettes bannières du monde à la clef.

Sinon, j'ai un chapitre deux en cours, il devrait arriver à un moment ou un autre.
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