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Notes :

Concours "La légende du Héron"

- Raconter sous forme de conte ou de légende l'histoire de ce fameux Héron.
- Votre texte fera entre 500 et 4000 mots et sera un conte ou une légende qui aura pour thème "le héron à la plume flamboyante".

Notes d'auteur :
Bonne lecture !
L’oiseau et le feu









L’histoire se passe il y a longtemps, bien longtemps. Avant que les voitures ne se mettent à rouler, avant que les usines ne se mettent à cracher, avant que les moulins ne se mettent à tourner. C’étant avant tout ça, avant que l’on ne décide d’utiliser du papier et du métal et des simples chiffres à échanger contre de l’eau, avant que l’on prenne l’habitude de se saluer d’une poignée de mains.

L’univers n’avait pas encore eu l’idée, la pensée, l’intuition de commencer à envisager la possibilité d’éventuellement esquisser la personne que tu deviendrais. Tu n’étais pas dans ses plans, ni moi, ni lui, aucun de nous. A vrai dire, c’était il y a tellement longtemps que les années ne comptent même plus. C’était un autre monde, un autre temps.

C’était une fois.





La légende du Héron à la Plume Flamboyante débute avec une forêt, parce que c’était bien commun déjà. Elle débute là, au milieu, tout au milieu, à la cime du plus grand, du plus bel arbre de la contrée. A la cime du plus grand, du plus bel arbre de la contrée, trônait majestueusement un nid. Et dans ce majestueux nid reposaient quatre œufs.

C’étaient des œufs de héron. La mère des héronneaux (car c’est ainsi qu’on appelle le petit du héron) n’était jamais loin. Elle était seule pour veiller sur sa progéniture et devait par conséquent s’occuper elle-même de trouver de quoi se sustenter, tout en gardant un œil attentif aux alentours. Un prédateur n’est jamais loin, même quand on se trouve à la cime du plus grand, du plus bel arbre de la contrée.

Pour la mère héron, cependant, un souci d’une tout autre nature commençait à pointer le bout de son nez, et même un peu plus que ça. Petit à petit, durant les quelques semaines depuis lesquelles elle couvait ses précieux oisillons, un des quatre œufs (le plus gros) s’était mis à chauffer plus que les autres. Au début ce n’était pas grand-chose, il était juste un peu moins tiède mais elle mit ça sur le compte de son plumage de devant qui était extrêmement épais. Elle décida de faire une tournante et le plus gros œuf partagea sa place de choix avec ses frères. Cela n’y changea rien, et au contraire : de moins tiède, il devint chaud. Et puis il se mit à brûler.

La mère héron s’inquiétait, évidemment. Aucune mère, héron ou pas, ne veut voir son petit se transformer en taque de cuisson. Ni faire bouillir ses frères et sœurs. Prudemment mais en se brûlant quand même un peu, elle bougea l’étrange œuf (qui de toute façon n’avait visiblement plus besoin d’être couvé) pour l’éloigner des autres et de son plumage à elle. Elle le regarda ainsi, trois jours durant, fumer dans un creux de la branche voisine. Tristement. Ça lui faisait de la peine, énormément de peine, mais voilà : ce n’était plus possible de faire autrement.

Les œufs finirent par éclore. Une fissure se fit dans un premier et, comme si les trois autres avaient attendu ce signal, ils se mirent tous à gigoter en même temps. Le petit héronneau qui avait tant préoccupé sa mère fut le deuxième à sortir, mais le plus extraordinaire.



Il brûlait. Il brûlait vraiment. Ou plutôt, une de ses plumes brûlait. Une unique plume, une de celles qui font aux hérons adultes un drôle de deuxième bec qui part dans le mauvais sens, à l’arrière de la tête. Bref, c’était une plume de ce qui pousserait pour devenir sa crête qui flambait. Et c’était à la fois effrayant, fascinant et magnifique.

La flamme n’était vraiment pas grande. En pleine lumière avec le ciel bleu en arrière-plan on avait du mal à la voir, et pourtant elle était bien là et c’est ce qui était étrange. Une flamme n’apparaît pas sans raison, sans orage, sans volcan, sans grande chaleur et sécheresse et tout ce qui crée des feux de forêt. Une flamme abîme, elle tue, elle est féroce mais l’oisillon le vivait bien. Il paradait avec son petit feu à lui qui ne semblait pas vouloir le tuer. Il était fier.

La mère ne le chassa pas, les frère et sœurs étaient un peu jaloux mais pas autant qu’on ne pourrait le croire (ils étaient en gros aussi jaloux que des frère et sœurs devant un frère qui a de super lunettes). Le petit héron reçut comme consigne de garder la tête surélevée et de ne pas la poser directement sur les brindilles du nid. Sa mère lui aménagea un petit coin spécial pour qu’il ne fasse rien brûler, et sa vie de héron put commencer.



Il grandit vite. Né avec cinq centimètres, il en atteignit vite dix, et puis vingt, trente, quarante. Son plumage commença à changer, il s’éclaircit et de vraies plumes remplacèrent son duvet d’oisillon. Sa houppe se développa aussi, elle poussa et la flamme sembla pousser avec. A cinquante jours, alors qu’il allait prendre son premier réel envol, la flamme était basse mais faisait presque cinq centimètres de long. Elle suivait la courbe de la houppe, partant du haut du crâne et courant jusqu’au bout de la plume. C’était un tout petit peu ridicule quand même mais ça faisait son petit effet dans le noir, lorsqu’il secouait vivement la tête.

Très vite, les frère et sœurs et la mère ne rigolèrent plus. Ça se passa au moment exact où le héronneau à la flamme déploya ses ailes et se laissa tomber dans le vide, pour la toute première fois, avec l’assurance et la détermination qu’ont les oiseaux quand ils savent que cette fois, c’est la bonne. Il tomba du nid, il tomba, tomba, tomba, mais tomber d’un nid situé en haut de la cime du plus grand, du plus bel arbre de la contrée est tellement long qu’on a tout le temps pour ouvrir la queue, redresser la tête, plisser les yeux, rentrer le ventre et se mettre à battre des ailes. Le petit héronneau en profita aussi pour brûler tout entier.

Il se remit droit et zigzagua entre les arbres. En quatre secondes chrono, il maîtrisait le vol mieux encore que sa mère et tous ses ancêtres. La vitesse accumulée pendant sa descente ne faiblit pas avec la remontée et la petite flamme de cinq centimètres carré se mit à courir tout le long de son corps. D’abord elle rejoignit le haut de son dos, et puis se propagea sur ses ailes et finalement alla s’étendre sur sa queue. Elles brûlaient sur chaque plume et plus loin encore vers l’arrière, laissant de minuscules flammes flotter dans son sillage, détachées des autres par la vitesse, et s’éteindre au bout d’un minuscule instant.

Ce que la mère héron, qui regardait le spectacle depuis son nid bec bé, avait trouvé magnifique à l’éclosion de son petit, était devenu totalement insignifiant à la vue du spectacle qu’il lui offrait maintenant. Les frère et sœurs, un peu jaloux, en devinrent malades. L’un d’eux, une sœur, décida qu’il ne pouvait pas leur voler la vedette alors qu’eux aussi allaient avoir leur premier vrai vol ce matin-là. Elle s’élança avec toute l’assurance et la détermination qu’il fallait pour réussir sa tombée du nid, et se lança à sa poursuite. Elle ne flamba pas. Pas plus que la deuxième sœur qui ne quittait jamais sa jumelle et donc y alla aussi, ni le dernier frère qui ne voulait pas passer pour un nul en restant derrière. Tous les trois s’envolèrent donc à la suite du Héron à la Plume Flamboyante et essayèrent, en vain, de le rattraper. Trop rapide. Heureusement pour eux, finalement : être dans le sillage d’un oiseau en feu n’est pas prudent quand on n’a pas un plumage ignifuge.

Le Héron à la Plume Flamboyante ne brûla rien sur son passage, à cause de sa vitesse. Il finit par revenir auprès de sa mère qui n’était toujours pas remise de sa surprise. A l’arrêt, il ne restait de ses flammes que la crête avec laquelle il avait toujours grandi. Il n’y avait sur le reste de son corps aucune trace de la présence du grand feu qui l’avait sublimé.



Il continua de grandir. Il finit par quitter sa mère et ses frère et sœurs, qui de toute façon lui tournaient déjà tous les trois le dos depuis l’épisode du premier envol. Comme il se savait beau et en était fier, le Héron à la Plume Flamboyante ne s’en formalisait pas plus que ça. Qu’ils soient jaloux si ça leur chantait, qu’ils le détestent, il n’en avait cure, lui il pouvait aller conquérir le monde et n’avait plus besoin d’eux.

Conquérir le monde, c’est ce qu’il tenta de faire. A son échelle de Héron. Il parada auprès de tous les animaux de l’étang qui étaient ravis d’avoir un si beau spectacle juste pour eux et finirent par lui donner Dieu (ou ce qui s’en rapprochait) sans confession. Il devint Roi de sa forêt, acquit une réputation sans précédent et était chaque jour plus fier, plus orgueilleux que le précédent. Il aimait son feu, il le chérissait et ne pouvait penser à une chaleur plus réconfortante, à une beauté plus impressionnante, à une admiration plus extrême que celles qu’il lui procurait.

Le printemps passa, l’été vint, et puis la sécheresse au mois de septembre. Le niveau de l’étang baissa considérablement, le roseau craqua, l’herbe jaunit. Il n’avait pas plu depuis des semaines et le soleil tapait, tapait fort. Alors un jour ce que le Héron à la Plume Flamboyante n’avait jamais imaginé se produisit : il passa trop près d’un buisson et, malgré sa vitesse, les flammes allèrent lécher le feuillage déjà brûlant. Le vent soufflait et le feu prit sans qu’il ne s’en rende compte. Ce n’est qu’une fois monté au-dessus de la forêt et planant dans son bonheur qu’il daigna jeter un œil sur le monde en bas. Il vit un gigantesque brasier, de la fumée qui partait vers l’Ouest et son univers qui se consumait.



Il s’enfuit. Il traversa les régions, les lacs, les forêts, les montagnes. Il traversa les pays, les mers, les continents, croisa d’autres brasiers et hurla parce qu’il était certain que c’était de sa faute.

Le Héron à la Plume Flamboyante n’avait jamais vu le feu en vrai. Il l’avait juste senti, il avait senti son odeur et sa douceur sur son plumage. Il en avait vu le reflet dans l’eau et dans l’œil des autres. Il avait toujours cru que c’était magnifique, parce que c’était ce qu’on lui avait dit. Il n’avait jamais pensé que le feu puisse être mauvais. Mal. Terriblement cruel. Et c’était lui, lui simple oiseau, qui l’avait créé – il en était persuadé. Le feu était né avec lui et il pensait qu’il lui resterait fidèle, mais voilà, ses flammes étaient parties de ses ailes pour aller s’éparpiller là hors de lui. Elles avaient grandi et avalé sa forêt. Elles avaient franchi les mondes pour se trouver d’autres arbres à manger, elles s’étaient logées dans les montagnes pour les faire éclater, elles faisaient fuir les oiseaux et tous les animaux quand ils avaient le temps de partir. Elles les tuaient quand ils ne l’avaient pas.

Le Héron parcourut des déserts et des jungles, des pays et des continents. Il traversa l’été avec l’espoir d’arriver un jour à atteindre l’hiver où tout irait mieux. Il volait haut mais les montagnes continuaient d’éclater. Il plongeait dans des rivières mais en ressortait toujours aussi brûlant. Il vola, longtemps, très longtemps, empli de peur, de honte et de remords. Il vola sans s’arrêter, poussé par une force beaucoup plus grande que lui, une force qui l’empêchait de reprendre son souffle, une force qui lui comprimait les poumons et le cœur, qui faisait aller ses ailes toujours plus fort. Une force qu’on aurait appelée peur. La peur de lui-même, celle à laquelle il est si dur d’échapper.



Il finit par trouver l’hiver. Il faisait froid. Il faisait humide. Le soleil avait disparu derrière les nuages, de vrais nuages d’eau, pas des nuages de fumée. Des nuages pareils à ceux présents dans le ciel au jour de sa naissance. Le Héron se posa enfin au sol, sur un sol de pierre, loin de toute végétation. Il resta là sans bouger, il reprenait son souffle et essayait d’effacer les points blancs qui lui obscurcissaient la vue. Il avait faim. Il avait soif. Il était épuisé. A voler sans relâche, à fuir, à craindre, à hurler, il était vidé de toute son énergie.

La flamme n’était plus très grande. Déjà en volant, s’il restait impressionnant il avait perdu beaucoup de sa splendeur. A l’arrêt, c’était encore pire. Il fallait le savoir, regarder, s’approcher vraiment près pour la voir, la toute petite flamme qui brûlait encore. Et elle ne dégageait presque aucune chaleur.

Le vent se mit à souffler. Il était glacial et terrible, plus mordant que tout ce que le Héron à la Plume Flamboyante avait pu connaître dans sa vie. Il baissa la tête, pensa à sa mère et à ses frère et sœurs, il pensa à sa forêt et à l’arbre en haut duquel il avait grandi. Il pensa à l’étang au-dessus duquel il paradait, à toutes les créatures qu’il impressionnait, à tout un univers qu’il avait détruit avec sa bêtise et son orgueil. Le vent soufflait. La pierre était glacée. Il ferma les yeux.



Un petit tas de bois pour réparer l’abri. Un nuage de vapeur, une plainte désespérée, une étoffe trop mince. L’entrée d’une grotte. Une famille.

Le Héron les regardait trembler. Ils ne le voyaient pas, s’ils l’avaient vu ils seraient peut-être partis : un oiseau grand comme ça, mort ou sur le point de l’être, ça attire les carnassiers.

Ils s’étaient rassemblés tous les cinq, l’un contre l’autre. Leurs lèvres étaient mauves, leurs mains engourdies. Ils passaient d’un pied sur l’autre, tous ensembles, en rythme, et on pouvait sentir la peine dans leur résignation à se réchauffer avec la chaleur de leur propre corps. De quoi avaient-ils besoin ? De feu. Ils avaient besoin de feu. En avaient-ils ? Non. Pourquoi ?

Le Héron laissa échapper une petite plainte. Parce que, eux, ils n’étaient pas nés avec une flamme sur la tête. Et là était tout le feu du monde, là était la seule source de chaleur pour ceux qui vivent en hiver. S’il mourait, cette chaleur mourrait avec lui. C’était étrange, le feu, se disait-il. On souffrait sans. On souffrait avec. Il faisait vivre et il tuait, il magnifiait et détruisait. Le feu avait détruit son foyer, l’avait chassé et l’avait tellement affaibli qu’il ne lui restait plus désormais qu’à le tuer.

Comme si elle l’avait entendu, comme par plaisir de le contredire, la flamme se mit soudain à grandir. Elle atteignit un demi-mètre de haut et, sur un animal étalé à même le sol, c’était assez impressionnant. Un des cinq releva la tête et se mit à crier, un instant plus tard ils étaient tous terrés au fond de leur grotte. Leur expérience du feu d’été leur avait appris qu’il ne fait que des dégâts, qu’il brûle et blesse, qu’il étouffe, qu’on en meurt, que ce n’est que du mal. Le Héron à la Plume Flamboyante réalisa soudain une chose très importante : il réalisa que, tout le positif qu’il avait eu de cette flamme avant que cela ne dégénère (la chaleur bienvenue, la douceur sur son plumage, la beauté), personne d’autre, au grand jamais, n’avait pu la connaître. Pour ceux qui n’avaient pas vécu avec lui du temps de ses démonstrations volantes, le feu n’avait jamais été que source d’ennui et de malheur.

Comme pour ceux-là, terrés dans leur grotte, frissonnant non seulement de froid mais maintenant aussi de peur. Ils ne connaissaient du feu que ce qu’ils avaient vécu. Ils n’avaient jamais vu comme c’était beau, ni senti comme c’était chaud – lorsque ça restait bien à sa place. C’était peut-être le moment, non ?

Le Héron se remit péniblement sur ses pattes. Cette flamme renaissante lui avait donné un peu d’énergie et il fallait en profiter. Il s’avança vers la grotte mais, une fois devant, tout ce qu’il put voir à la lueur de sa lumière fut de la terreur.

« Ne vous inquiétez pas, ne vous en faites pas, je vous le donne. Il suffit de l’utiliser en faisant très attention et ça devrait aller, il faut juste garder la flamme à une taille que vous saurez maîtriser. Apprivoisez-le, c’est du feu et il vous veut du bien ». C’est ce qu’il aurait dit, ce qu’il voulait dire. Mais il ne pouvait pas. A la place, il resta à l’entrée de la grotte et s’accroupit. Il baissa la tête sur le petit tas de bois, prudemment. La flamme le toucha, elle hésita un instant, il dut insister mais finalement elle accepta : elle fit un pas méfiant, et puis deux, avant de se jeter tout entière sur les brindilles.

Le Héron à la Plume Flamboyante recula, et regarda pour la première fois celle qui l’avait accompagné durant toute sa vie. Il se sentait léger désormais, trop léger, et vidé aussi. Sans elle, il n’était plus grand-chose d’exceptionnel. Il était un héron tout simple, avec un petit h et sans Plume Flamboyante. Il recula encore et se força à détourner la tête. Il étendit ses ailes, vacilla un peu, mais réussit à s’envoler.



Des mains, des pieds, des visages. Ils attendent, attendent, mais rien ne se passe. Le monstre feu ne grandit pas, il le bouge pas, il reste à sa place et ne semble pas vouloir les attaquer. Ils finissent par s’approcher, prudemment, le premier d’abord et puis les autres lorsqu’ils voient que ce n’est pas dangereux. Ils tendent leurs doigts glacés et sentent la chaleur les parcourir. Ils tendent leur nez, découvrent leur dos, frottent leurs orteils. Ils se réchauffent, tout simplement, et c’est peut-être un des plus beaux moments de toute leur vie.





La légende du Héron à la Plume Flamboyante est un peu triste. Parce qu’il n’est jamais drôle de se rendre compte que ce qu’on a de merveilleux peut détruire les autres, ce n’est jamais drôle de devoir prendre la décision de s’en débarrasser, de le léguer. Surtout si on l’aime. C’est l’histoire d’un Héron qui aimait être exceptionnel, mais qui a dû y renoncer.

Et puis c’est l’histoire de l’Homme qui découvre que le bonheur peut se trouver parmi les flammes. C’est l’histoire de l’Homme qui tend les mains vers leur chaleur et regarde le ciel en disant : Merci.

C’est l’histoire de l’adoption du feu par l’être humain, tout simplement.
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