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Notes d'auteur :
Bonjour aux éventuels lectrices et lecteurs qui passeront par là. N'hésitez pas à laisser un petit mot pour donner vos impressions sur ce texte.
Dos légèrement cambré, appuyé sur la table, je sens sa main qui remonte le long de mon dos, vient griffer ma nuque. La main glisse, se referme sur mon épaule, la sert fort. Il jouit.
Un temps après, le temps de deux ou trois inspirations, on dirait qu'il fait du yoga, il se retire, me laisse dans cette position, les jambes tremblantes comme si je venais de courir une distance trop longue. Je me redresse, le regarde. Il n'est pas beau, enfin pas plus que tout à l'heure quand on s'est jaugé l'un l'autre, moi accoudé au bar, lui passant juste l'entrée, lorgnant déjà les candidats possibles. Son regard m'avait balayé, s'était arrêté un instant, mais pas assez longtemps pour faire croire à un coup de foudre, juste un vague intérêt. Après ce tour d'horizon, il s'est de nouveau arrêté sur le coin du bar où je me trouvais, un verre à peine entamé posé en face, le regard légèrement voilé. A croire que j'étais ce qu'il y avait de plus intéressant ici.
Il s'approche, s'installe, on parle. On parle de tout, de rien, de la marque de ses clopes. Il dit qu'il fume beaucoup, moi je n'en fume qu'une par jour ; tous les matins. Par contre je bois beaucoup, enfin non, je buvais beaucoup. Je buvais beaucoup jusqu'au traitement et ses vomissements matinaux, mais ça je ne le dis pas. Il me propose de sortir, je le jauge un instant. Il n'est pas très grand, pas assez pour avoir l'air naturellement musclé, il serait même un peu maigre.
Bon.
On va chez moi. Je les emmène toujours chez moi.
C'est allé vite, on s'est à peine déshabillé, je me suis appuyé sur la table de la cuisine.
A présent que c'est terminé je le regarde à nouveau, lui précise que j'espère que la capote s'est pas abimée parce que j'ai le sida. Il dit que non, et que de toute manière, il n'a pas peur.
Il est beau quand il dit ça. Con, mais beau.
Il reste à dormir chez moi. La plupart des mecs partent après mais lui semble pas pressé de partir. Il s'endort, en slip, dans mon lit qui sent l'odeur d'un autre mec, c'était y-a deux jours.
Moi je ne dors pas, quand un autre mec est là, je me couche à côté de lui, le regarde. J'attends le jour. Je joue avec mon angoisse. Y-en a plus pour longtemps, on est sorti tard du bar.
La lumière commence à percer de la fenêtre, je me lève, file devant la baie vitrée. Je prend le paquet de clopes entamé sur la table. J'ouvre le paquet et la baie vitrée, j'ouvre ma petite cérémonie du matin.
Je me tiens droit sur l'étroit balcon, on pourrait avoir une jolie vue d'aussi haut, mais il est mal orienté et donne juste sur la zone industrielle de l'autre côté de la route nationale, long ruban gris où commence à ramper les phares de quelques camions et voitures. A cette heure, l'air est propre de la nuit, nettoyé, pas encore plein de brouillard gris venu en droite ligne des pots d'échappement. Ce n'est pas un beau paysage.
Je regarde au loin, j'attends le soleil. Un rayon, deux rayons. J'allume ma clope, inspire la première bouffée, expire. Regarde la fumée s'envoler. Éphémère. La clope du matin, c'est mon moyen de matérialiser la journée que je viens de perdre. Une de plus derrière, une clope pour se persuader que cette journée ne servait pas à rien. Une clope de moins dans le paquet, vite, vite, bientôt c'est la vie qui ne sera plus dans le paquet. Vite vite.
Est-ce que j'ai peur de mourir ou peur de n'avoir pas assez vécu? Est-ce que le moment venu, j'aurai tiré assez de nicotine de la vie?
Je la fume jusqu'à l'extrême limite séparant le tabac du filtre, le goût est un peu dégueulasse, mais c'est symbolique. Vient la suite du rituel : traitement, pilules, nausées. La clope, ça apprivoise les névroses mais ça guérit pas le reste.
Le docteur a dit que ça passerait, mais ça passe pas, je veux pas que ça passe de toute façon. Si ça passe, c'est que je me battrai plus et que la mort sera pas loin. Faut d'abord que je finisse ce paquet de cigarettes. Que je n'ai plus peur d'interrompre la ronde des petits matins clopeurs.
Se faire une raison.
L'autre se lève. Au réveil, il n'est pas plus beau qu'avant, mais dégage une aura de calme et de sérénité. Il m'applique une bise, la joue râpeuse. Hier c'était sur la bouche, aujourd'hui, c'est consommé, il fait la bise avant de partir. Il n'a pas peur c'est sûr, il en a juste rien à cirer.
J'ai envie de le retenir, mais non, Monsieur Little Bouddha n'a pas sa place entre mon lever de soleil et le paquet de clopes. Au revoir.
Porte qui se referme doucement.
J'ai sans doute trop de peur en moi. Il était sans doute trop insouciant pour moi.
Je m'en vais dormir un peu, histoire d'être frais pour sortir ce soir.
J'ai eu un autre mec le soir même, mais un gars bizarre. Il était pas question qu'il vienne chez moi, il voulait juste une pipe dans les toilettes du bar. Pourquoi pas, ça changera. Après je suis rentré chez moi. J'ai attendu le lever de soleil, la peur au ventre comme d'habitude, comme s'il ne devait jamais se lever à nouveau.
Là mon cœur s'est comme arrêté un instant, plus qu'une seule cigarette dans le paquet. La boule d'angoisse que j'avais là, elle est remonté d'un coup. J'ai pas fumé cette clope, je suis allé dans les toilettes évacuer le mauvais cocktail que j'avais bu avant de partir à 4 heures.
Quand je suis revenu sur le balcon, la cigarette n'était plus là, envolée. La dernière cigarette.
J'attends 7 heures ; heure d'ouverture du bar-tabac en contrebas de la rue. J'arrive pas à renfoncer ma boule d'angoisse, elle reste là, elle me parle presque. Elle dit qu'elle va gagner, qu'il y a pas à avoir peur quand on a des certitudes.
Je descends. Fermer la porte, prendre l'escalier, pousser la porte d'immeuble. La rue.
Je m'élance, y-a pas grand monde dans la rue à cette heure là. Le gars du bar-tabac me connait, c'est pas la première fois que je lui achète des clopes en catastrophe. On parle un peu, il me sert un café âcre. Il sait que je suis séropo, ça n'a pas l'air de le gêner, il doit en voir tellement passer de toute façon.
Je sors du bar, il est presque 8 heures. La circulation est plus importante. Des mômes, des mères de familles, des livreurs, des mecs qui vont au boulot en gueulant. J'arrive en face de chez moi, je m'apprête à traverser. Je vois la dernière cigarette, posée là, sur le bord du trottoir. C'est le vent qui l'a fait tomber tout à l'heure, pas de quoi avoir peur et en tirer des conclusions.
J'ai regardé des deux côtés, mais j'ai pas vu sortir de l'impasse un camion de livraison. Faut dire que d'habitude, rien ne sort jamais de cette impasse. J'ai fait un vol plané. Je vois la trainée de sang. Je tente de me redresser, mais y-a du sang qui coule aussi de ma tête. Je vois un gars à la tête de bon samaritain se pencher vers moi. J'entends ma voix mélangé aux gargouillis qui lui dit « Faites attention, j'ai le sida ». Alors le bon samaritain recule, me regarde, mais ne fait rien. Lui aussi a peur. Pas la même peur mais presque, une peur d'anticipation. Un cercle se forme, à distance respectueuse de la trainée de mon sang souillé. Des chuchotements dans le cercle qui doivent informer les bonnes gens de mon état. Les mères prennent les gosses par la main, les font reculer. Ces mecs qui allaient au boulot ne grognent plus qu'ils sont à la bourre, ils regardent le fascinant repoussoir que je suis devenu. Le livreur est descendu de son camion, un grand gars carré avec une chemise sale, il chiale en répétant qu'il m'a pas vu, qu'il m'a pas vu, que j'étais dans l'angle mort, que j'ai traversé sans regarder, qu'il m'a pas vu.
J'entends presque plus rien, je vois presque plus rien, les sensations disparaissent. Un bruit au loin, une ambulance. Ils pourront rien faire. On me touche, on m'ausculte avec précaution, mais je pars. La boule d'angoisse est devenu une sorte de porte vers la vérité. C'est pas si dur de crever en fait. Juste avant que la porte se referme, une dernière question vient m'assaillir : où est mon paquet de clopes?
Fondu au noir. Silence.
J'ai plus peur.
Note de fin de chapitre:
Merci de m'avoir lu.
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