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Participation à l'atelier d'écriture #9 - Lien

Texte libre sur le thème lien.
C’est la banlieue, triste, celle des labyrinthes d’immeubles qui se ressemblent. Immenses, bouchant l’horizon, tant et si bien qu’on en perd le Nord. Elle est assise sur un banc tagué, elle attend que le temps change, ou que le temps passe. Mais rien ne change dans la banlieue triste, les choses meurent doucement, les minutes puis les jours s’étirent comme des vieux chewing-gums sans goût, ceux qui collent sous les semelles de ces chaussures bon marché un peu poussiéreuses. Le sable des allées des squares a depuis longtemps laissé la place à la poussière de l’abandon. La municipalité n’a plus les moyens de financer l’entretien des espaces verts. Ils deviennent jungle ou désert, parfois décharge. Elle rêve face au désert, à la jungle ou à la décharge, elle essaie d’imaginer le paysage derrière les barres. Oh bien sûr, elle est déjà sortie de sa cité, mais jamais assez longtemps pour oublier l’impression d’enfermement de ces grands murs encadrant les squares. Un peu oppressant, un peu rassurant aussi, quand on a connu que ça.
Sa chaussure bon marché racle la poussière, la soulève juste un peu pour faire un petit nuage. Rien de bien méchant, ce n’est pas la fumée des incendies qui s’allument certaines nuits. Il y a une colère qui gronde sous l’air stagnant, quelque chose qui monte des caves, des abribus. Une mauvaise colère, celle qui détruit par désespoir. Elle a un peu peur mais se sent rassurée quelque part. Son banc tagué est toujours là, ils ne l’ont pas encore brulé. Elle connait les lieux, elle sait où il ne faut pas aller pour ne pas s’attirer d’ennui. Elle sait quel chemin prendre pour échapper aux représailles de ceux que la colère a consumés. Elle aimerait bien s’en éloigner encore davantage. Elle ne sait pas comment. Elle connait le chemin de la sortie, mais ne sait pas ce qu’il y a après. C’est là son drame, tenir le fil d’un itinéraire qui se coupe une fois passé le dernier immeuble.
Alors elle attend encore. Tout semble se figer un peu plus à chaque instant. Elle balaie du regard les fenêtres tristes qui renvoient doucement la lumière qui semble éclairer comme à regret le square-désert, le square désert.
Un bruissement, un grincement inconnu, un mouvement à l’angle de la barre. Elle capte vite ce mouvement inhabituel. Un garçon s’avance. Elle sait tout de suite qu’il n’est pas d’ici. Un peu différent dans l’attitude. Et puis il n’est pas habillé comme les garçons de la banlieue. Et puis sa bicyclette est trop neuve, trop chère pour être d’ici. Un garçon qui vient de l’extérieur du labyrinthe.
C’est rare qu’ils s’aventurent ici, ceux qui ont réussi à quitter le labyrinthe, ou bien qui n’y sont jamais rentrés. Elle se dit qu’il doit être perdu. Il s’avance vers elle, sûr de lui, elle se demande un instant quelle attitude adopter. Il semble si différent, que doit-elle craindre ?
Il avance, elle attend sur le banc tagué, ces chaussures bon marché ont cessé de battre la poussière. Il la dévisage, son regard est confiant, joyeux. Il n’a pas ce voile que pose la lumière grise de la cité. Un peu trop innocent pour le labyrinthe, il ne faudrait pas qu’il s’y perde, il serait vite dévoré.
Il parle, elle tombe amoureuse. Enfin, comme tombent amoureuses les gamines de son âge.
« Oh tu t’appelles Ariane. Quel beau prénom. »
« Je ne trouve plus mon chemin, peux-tu m’indiquer comment sortir d’ici. »
Elle opine, se lève et trottine dans ces chaussures bon marché, elle suit le fil qui mène en dehors de la cité. Il parle. Elle écoute un peu, pas vraiment, elle pense juste qu’il serait bien d’être avec lui hors du labyrinthe. Il est différent de ce qu’elle connait, ça le rend beau à ses yeux. Elle déroule consciencieusement la bobine sans qu’il ne se rende compte, trop occupé à parler, qu’elle évite les zones où il pourrait rencontrer les minotaures encolérés. Elle le conduit, le guide, il avance sans s’en rendre compte, frôlant les pièges qu’elle sait éviter de façon si douce. Comme sans vraiment y penser. Pourtant, son esprit est à l’affut, elle veut le sauver du labyrinthe. Elle donne le fil qui mène vers la sortie en tremblant intérieurement. Elle veut garder intact le garçon de l’extérieur.
Bientôt le dernier immeuble, les voilà tout près, elle sent son cœur qui cesse de trembler, bientôt le danger sera écarté. Mais autre chose vient la troubler, elle se sent un peu triste. Elle le sauve et il n’en a pas conscience. Il continue d’avancer, léger, la main sur la selle de son vélo. Il ne se rend compte de rien. Ou bien peu lui importe qu’elle l’aide. Il pense déjà à cet extérieur qu’elle ne connait pas. Voilà le carrefour où se coupe le fil pour Ariane. Au-delà, c’est l’ailleurs.
Il sourit, remercie et enfourche le vélo. Il pédale allégrement hors du labyrinthe. Elle le regarde partir. Puis elle rejoint sa banlieue triste. Ré-enroule le fil jusqu’au banc tagué.
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