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Ce n’était pas vraiment la mort. Ce n’était pas la vie non plus, c’était un souffle, un battement d’aile qui se serait égaré sur les routes. Juste un instant perdu. Le chemin filait sous les chênes, le talus était de la hauteur de deux hommes. Au creux, les traces de la dernière charrette étaient inscrites dans la terre humide ; sur le talus de droite suivant la trace, un homme courbé avançait.
Sous ses pieds, la terre s’effritait sans vraiment y croire, et il n’y prêtait aucune attention. Il guettait les courbes du virage, à la recherche d’un rêve ou d’un passant, d’un soupir pour respirer enfin. Quelques gouttes glissaient sous les feuilles vertes. L’air devenait moite à mesure du crépuscule et le crépuscule cédait place au jour. L’eau remontant en ciel, goutte à goutte, et il avançait sans mot dire dans l’humidité oppressante. C’était la fin du monde, sans doute, la fin du temps, et la mort errait.
Le vent transportait les arômes salins, et le ressac résonnait déjà entre les pierres scellant les racines des chênes. L’ombre progressait, résolument.

Et l’eau qui avance, et repart ; l’ombre n’est plus là. L’eau encore, et l’ombre est au loin. C’est la mort qui est et ne cherche plus. Hors du temps, agir n’est plus possible, il n’y a qu’être, être sans avoir car la mort a tout perdu.

La cape noire s’imbibait de l’iode de la mer d’Iroise, les sternes tournoyaient, et l’Ankou toujours poursuivait sa marche lente. La lune et le vent se battaient courant et marée, mais rien ne bougeait. Un enfant restait assis au bord de l’eau le regard vide, le cheveu immobile dans l’air tourbillonnant, et la mort avançait à travers l’écume.
Bientôt les rochers se dressaient, rudes, fiers et rugueux, et sur l’un deux il la voyait. Il savait qu’elle serait là, pour lui plus que pour tout autre. « Viens ! Ne pars pas. » La voix était douce et doucereuse. A peine la regarda-t-il, fendant l’eau d’un air encore plus décidé. « Is sera ton royaume. » Ahès était langoureuse. Dans ses mots, c’était la terre retrouvée qui, sous les éléments déchaînés, se peuplait d’êtres de brume, et les mots entre ses dents s’affolaient en volutes tentatrices. « Ton royaume », murmurait le vent.
Plus rien n’existait que la houle dessinant l’horizon et égrenant le temps qui n’importait plus. Et bientôt dans l’immensité marine résonneraient les rames tapant l’eau. Alors l’écho d’un hennissement déchirerait l’air. Sur terre il n’y aurait plus de bleu. Que le blanc du noir, le vent qui bat les terres arides, les terres sans nom, sans rien pour exister qu’elles-mêmes et leur solitude.

L’embarcation de bois s’immobilisa, flottante comme le voile écru qui cachait son unique passager. Sans mot dire, l’Ankou prit place sur le banc de bois châtaigne ; et la ligne de flottaison de cilla pas, et le bruit répété des rames se fit entendre à nouveau.
Une première fois, elles pénétrèrent l’eau et on les entendit la fendre avec d’en jaillir. C’était le bruit d’une guerre dans le calme silence des embruns. Le bois retomba lourdement dans les vagues en suspens, puis ce furent les brumes et le silence enfin. C’est le passage et ses symboles que détruisent le temps et ses avanies.
Bien longtemps rien ne fut, et il ne savait plus s’il était en ou hors des océans, s’il était en ou hors du ciel. Plus rien ne séparait les éléments et la brume encerclant le monde. C’était un monde chétif, dénaturé, un monde où la mort se perd et se laisse perdre, et l’Ankou se sentait seul à fendre le brouillard et ses entrelacs. L’esquif vira brutalement tandis qu’un rocher se dressait sur la droite, qu’enserraient les racines d’un chêne. C’était comme l’infini que brisait l’île.
Les vaguelettes turquoise marine caressaient la plaine d’herbe verte, le soleil étincelait et le mica des pierres brillait. L’homme respirait, l’air exhalait une fraîcheur inconnue. La brise frôla l’Ankou et sa longue cape voleta ; elle était de lin blanc et fin.

En mer, la tourmente des silences immobiles se précipitait, mais là, c’était la fin enfin. Il y avait les couleurs, le vert qui faisait chavirer son âme, et les rouges qui dansaient au loin, il y avait le bruit du vent dans les arbres et l’odeur pleine des pommes. Jusque dans le cœur reparti de l’Ankou, c’était Avalon.
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