Lien Facebook



En savoir plus sur cette bannière

- Taille du texte +

Notes d'auteur :
Il y a quelques mois, pour la naissance de ma fille, ma mère m'a donné une bible. C'est une luxueuse bible anglaise du XIXème siècle, dorée sur tranche, couverture en cuir frappé d'un blason d'or usé. Maman avait reçu cette bible de sa mère à ma naissance qui la tenait elle-même de sa mère et ainsi de suite. Toute famille possède ses traditions.
C'est mon mari qui a trouvé cette lettre, soigneusement pliée et glissée entre les pages de la bible. Le papier jauni part en poussière et l'encre s'efface par endroit. L'écriture anglaise est fine et élégante. Il m'a fallu du temps et du travail pour parvenir à en faire une traduction satisfaisante.
J'en tire un sentiment confus de colère et de peine, cette lettre ne concerne que des morts de longue date, des personnes que je n'ai jamais connues, une époque depuis longtemps révolue.
Parfois je me dis que le monde à bien changé.
Pour le souvenir d'Adélaïde, mon arrière-arrière grand mère, voici cette lettre.

Lady Marcus Mufskyn, comtesse de Gloverfield.
Strawberry-square,
London.
Lundi 23 mars, 1898


Ma chère et tendre Adélaïde,

J'ai été très peinée lors de la lecture de ton dernier courrier, le sort semble s'acharner sur toi. Je t'avais pourtant dit de renoncer à ton projet mais tu n'en as fait qu'à ta tête (tu n'en as toujours fait qu'à ta tête). Comment as-tu osé jeter ainsi l'opprobre sur ta famille. Cela devait être ton destin et parce que c'était ton destin, j'ai dissimulé tant que j'ai pu ton inconduite.
Tu sais maintenant à quel point le destin est une chose implacable et cruelle.
Aujourd'hui que mes prédictions se réalisent et que cet homme t'a abandonnée, encore une fois tu te tournes vers moi, ta grand-mère. Et dans ce moment de doute, tu te réconfortes à la pensée que je suis et serai toujours là pour toi alors que tu as souillé ton nom et celui de tes aïeux en t'enfuyant avec cet homme, ce moins que rien, ce serviteur. T'es-tu seulement demandée pourquoi je m'étais montrée aussi clémente à ton égard? Il semble qu'il est temps pour moi de te révéler un secret de famille, un secret bien gardé depuis plus de cinquante ans, le secret de mes origines et de mon identité.
Oui, tu me diras que je suis membre d'une noble et illustre famille du Devonshire et que j'ai bâti une fortune grâce à mon mariage et quelques secrets bien exploités. Mais tu ne sais rien, ma chère petite Adélaïde, les choses ne sont pas toujours ce qu'elles semblent être.
Je suis née le 5 avril 1833 à Tower Garden au pays de Galles. Je suis la fille de John Smith et Gabrielle Smith (née Eydow), et je fut baptisée Mary.
Mary Smith.
N'y a-t-il pas de nom plus hideux que celui-là ? Un nom banal au plus haut point, un nom qui ne reste pas en mémoire, un nom que l'on oublie si facilement.
J'étais leur première enfant, la première fille. J'ai eu en tout quatorze frères et sœurs, six au cimetière, huit à la maison. Je n'ai jamais su si mes parents aimaient tout particulièrement les enfants ou si c'était la manière dont on les faisait qu'ils appréciaient tant. Maintenant qu'ils sont morts tous les deux, je ne le saurai jamais.
John et Gabrielle Smith étaient sans doute les êtres les plus primitifs que j'ai connu à ce jour. John, mon père, tirait tout juste de quoi nous nourrir de divers petits commerces et d'autres filouteries. Mais qu'attendre de plus de lui quand on sait ce que lui et ma mère étaient, des moins que rien, des miséreux.
Oui, ma chère et tendre Adélaïde. John et Gabrielle Smith étaient issus de la fange et, par conséquent, cela fait de moi un être aussi répugnant qu'eux. Oui, ma tendre Adélaïde, je ne suis rien de plus que la boue du ruisseau où je suis née. Rien ni personne ne pourra nettoyer cette crasse qui coule dans mes veines. Pourtant, je garde un souvenir tendre de cette époque de chimères et de rêves que l'on appelle l'enfance et qui a duré pour moi si peu de temps.
Bâtarde.
Ce fut le premier mot que me dit mon cousin la première fois qu'il me vit, à la veille de mes neuf ans. Il était venu me chercher et m'emmena pour que je devienne ce que j'étais déjà sans le savoir, la bâtarde de Lord Raven. Pétri de charité chrétienne et de la culpabilité de celui qui voit le paradis lui échapper sur son lit de mort, Lord Raven avait émis le souhait de me récupérer et que je sois élevée comme sa fille. Les souhaits d'un lord sont des ordres. Et ainsi l'inconduite de ma mère d'être jeter sur la place publique. Même la boue a un honneur.
A l'époque je ne savais pas que je ne la reverrais que dix ans plus tard et, que ce jour là, elle me dirait qu'elle n'avait pas de fille du nom de Mary, ou plutôt qu'elle avait bien eu une fille du nom de Mary mais que celle-ci était morte à l'âge de neuf ans. Elle me montra ma tombe dans le petit cimetière de Tower Garden .
Comme tu le vois, tendre Adélaïde, même les chiens renient leur petit.
Mais revenons à mes neuf ans.
Je me souviens très bien de la première fois où j'ai rencontré mon cousin Eirïk Darkwalk. Il était grand, sinistre et glacial. Il semblait déplacé dans la maison miséreuse où ma famille et moi vivions à l'époque. A peine quelques jours après cette première rencontre, ma mère mit mes affaires dans une malle et me confia à lui.
Lord Darkwalk.
Mon cher et dévoué cousin m'emmena chez lui soit-disant pour faire de moi un être humain digne de ce nom, moi que la naissance avait placé plus bas que terre. J'étais la condition sine-qua-non à son héritage. Lord Raven était quelqu'un d'avisé. L'argent fait faire bien des choses aux humains. Dans les faits, je devais servir de souffre douleur à ses propres enfants qui avaient respectivement deux ans de moins et trois ans de plus que moi. Emma et Magnus.
Mon cousin, que je dus toujours appeler Lord ; sa femme, que je dus toujours appeler Lady ; Emma et Magnus, que je dus toujours appeler Monsieur et Mademoiselle me traitèrent comme un animal ou presque. Je n'étais pour eux qu'une tare, une souillure dans leur belle famille. Aux yeux du monde, on me présenta comme une obscure filleule du bon Lord Raven, recueillie par générosité et bonté d'âme.
Les Darkwalk étaient de ces gens qui mettent toute leur gloire et toute leur fierté dans leur sang et leur blason. Comme si la science de l'héraldique certifiait conforme leur lignage, leur rang et leur supériorité. Aussi étrange que cela puisse paraître, mes cousins ne me laissèrent pas croupir dans un coin d'une cave. Ils ne firent néanmoins pas grand chose pour moi ou pour mon avenir. Comme je ne savais, à l'époque, ni lire et ni écrire, mes cousins eurent la bonté d'âme de me laisser suivre les leçons que dispensait le précepteur d'Emma.
Christopher Stook.
Il s'agissait d'un moine défroqué venu d'Irlande pour se réfugier en Angleterre et que la nécessité de gagner sa vie avait conduit vers l'enseignement. C'était un homme mesquin et apathique qui me traitait comme une moins que rien.
Tel maître, tel valet.
Je fus donc dans cette maison considérée comme la crasse de leurs chaussures. Et moi, pendant ce temps j'apprenais ce que c'était qu'être d'une illustre famille et ce qu'était le monde de cette noblesse si brillante. C'est à cette même époque que je développais les nombreuses qualités auxquelles je dois ma place dans ce beau monde : hypocrisie, observation, duplicité, traîtrise, mensonge, chantage, cruauté. Vertus fort peu chrétiennes dans un monde si peu chrétien. Cette situation dura plus d'un an et aurait dû continuer jusqu'à ce que mes cousins puissent enfin se débarrasser de moi par un quelconque stratagème. Rien, absolument rien n'avait pu laisser prévoir ce qui se passa en février cette année là. Je n'avais rien pu prévoir car je ne savais pas, et eux car ils n'avaient rien vu venir.
Je me souviens de l'incident comme si c'était hier.
Je me souviens qu'il pleuvait cet après-midi là et que Lady Darkwalk recevait un ami pour le thé.
Helyan Goldfish.
Il s'agissait d'un homme au visage dur mais qui, avec ses tenues excentriques et ses manières snobs et efféminées, avait l'air d'un animal hermaphrodite. Je n'aimais pas ce dandy obséquieux et, lui, me le rendait bien.
Cet après-midi là, on me fit venir dans le salon un peu comme on exhibe un animal savant pour faire voir aux invités les nouveaux tours qu'on lui aurait appris. Lady Darkwalk excellait dans l'art de me ridiculiser en public et Goldfish était un public facile. Je restai donc debout, immobile au centre du salon, pendant que ma chère cousine parlait de moi comme d'une mendiante à qui on avait fait la charité. Elle cherchait, par moments, à se faire féliciter par son interlocuteur pour sa soit-disant bonté et grandeur d'âme.
Cela dura longtemps, plus longtemps que d'habitude. Je me souviens très bien de son visage doucereux et de sa voix mielleuse quand elle s'est tournée vers moi pour me demander d'approuver, moi aussi, ces bienfaits imaginaires. Trop fatiguée et agacée par cette longue et humiliante station debout, je ne lui répondis pas. Goldfish se mêla de la conversation, exigea que je réponde et me traita d'ingrate.
Ingrate.
L'espace d'une seconde, quelques bribes de conversation, de gestes, de lettres que l'on dissimule à la va-vite envahirent mon esprit. Hagarde et en colère je répondis à cet homme avec une vivacité stupide. Je me souviens très bien de ce que je lui ai dit à ce moment là.
" Lord Darkwalk sera ravi d'apprendre les bienfaits que Lady Darkwalk vous prodigue en son absence et de lire quelques unes des lettres qui sont cachées dans le manteau de la cheminée du boudoir de son épouse. "
Je me souviens très bien de l'immense silence qui suivit ma déclaration. Ma cousine était devenue pâle comme la mort et Goldfish s'était pétrifié. Tous les deux me regardaient avec stupeur. Lentement je vis ma cousine faire un signe de croix en me regardant.
J'avais découvert le fabuleux pouvoir du chantage.
A la suite de cette intéressant découverte, ma vie chez les Darkwalk changea. De la crasse sous leurs chaussures, je devins le serpent sous leur oreiller. Ils avaient peur de ce que je pouvais savoir, de ce que je pouvais dire, de la boue que je pouvais leur jeter au visage et comme ils avaient peur on m'isola le plus possible, dans une chambre à l'écart d'où je n'avais pas le droit de sortir et où seule une servante venait de temps à autre avec l'interdiction de m'adresser la parole. Je suis restée ainsi prisonnière jusqu'à ce que l'on se débarrasse de moi dans un pensionnat misérable.
Tu comprends sans doute mieux, ma tendre Adélaïde, maintenant la dualité qui est en moi. Dualité qui m'a permise, après mon mariage et alors que notre noble famille sombrait peu à peu dans la ruine, d'aller chercher l'argent là où il était, dans les poches des mauvaises consciences. Les illustres familles versent des fortunes pour éviter les scandales et l'opprobre. Celui qui a le vrai pouvoir est celui qui sait ce que les autres ne veulent pas que l'on sache. Un secret est une arme plus puissante que l'épée. Il ne salit que la victime.
J'ai côtoyé de près ces êtres stupides et méprisables qui placent leur fierté, leur Comme-il-faut, leur de-bon-ton d'apparence au-dessus de tout. J'ai vécu de nombreuses années mêlée à eux, à tirer de nombreuses ficelles de cette société de marionnettes. C'est parce que je n'étais pas une des leurs que j'ai pu, que j'ai dû acquérir ce pouvoir.
Ma douce Adélaïde, toi aussi tu connaissais les règles de cette société d'apparences. J'ai déjà usé de nombreuses ficelles pour toi, j'ai tiré la bride à de nombreuses commères pour maintenir la réputation de notre famille. Je suis désolée ma tendre Adélaïde mais parfois le destin est cruel et impitoyable. Je ne sais que trop bien ce que notre famille a à perdre si l'existence de ton bâtard venait à se savoir. Ma chère et tant aimée petite-fille, j'ai trop souffert, j'ai trop travaillé, nous avons trop à perdre.
Pardonne-moi ma douce et regrettée.
Demain tu liras dans les journaux le décès de Miss Adélaïde Mary Mufskyn. L'office en ta mémoire aura lieu en la chapelle de Gloverfield et le cercueil sera déposé dans le caveau de tes ancêtres. Ma douce, ma tendre, ma regrettée nous te pleurerons. Ne plus voir ton visage, ne plus jamais entendre ta voix, ne plus lire tes lettres est déjà une blessure insupportable mais les morts ne reviennent jamais.
Pardonne-nous.


Mary
Ta grand-mère qui t'aura tant aimée.
Vous devez vous connecter (vous enregistrer) pour laisser un commentaire.