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Enfin. L'âme avait atteint cent ans. C'était à son tour. Cent ans, le temps s'était suspendu en vol au-dessus d'elle. Mais tout ce temps, les eaux du Styx, noires et terribles, n'avaient cessé de passer, de couler, de charrier en leur sein les limons putréfiés de l'Hadès, les sables de l'Achéron et les fanges du Cocyte.

De ce moment, l'âme en avait rêvé, si tant est qu'elle ait jamais pu trouver le repos.

Ombre de ce qu'elle était de son vivant, elle avait tout oublié de sa vie humaine, dès lors que les oiseaux funestes s'étaient emparés de son souffle vital. Qui était-elle ?

La seule chose qu'elle savait, elle ne l'avait sue qu'au moment de se faire refouler sur ces rives bourbeuses : son corps n'avait pas eu de sépulture. Aucune pleureuse ne l'avait veillé, aucune famille, aucun ami ne l'avait inhumé. Personne ne s'était soucié de placer sur ses yeux clos ni sur sa bouche l'obole que réclamait l'infâme batelier.

Ses souvenirs les plus anciens avaient cent ans aujourd'hui. Elle refusait d'oublier le froid, le sommeil, la langueur assassine qui l'avaient étreinte, les anges obscurs, serviteurs de la Mort, qui l'avaient arrachée à la vie, dépouillée de son corps et traîné son ombre sous le sol, l'attirant et l'engluant dans la sève douceâtre de l'Orme des Songes, loin dans les entrailles du monde, sous le lac Averne. Elle avait résisté, essayé de regagner la lumière, mais tout était sombre et froid dans le monde où on l'attirait inexorablement, qui serait sien pour les siècles à venir. Bousculée dans un troupeau d'ombres semblables à elle-même – terrifiées et nues – elle avait longé les rives de l'Achéron, pour rejoindre la foule avide, suppliante, désordonnée, pressée au bord du Styx.

Alors, il était venu, le passeur des morts. Comme les autres, elle avait voulu monter dans sa barque maudite, se frayer un chemin, s'octroyer une infime place, dans un recoin de la barge, payer son droit à être là, et se recroqueviller en attendant une suite qu'elle redoutait mais dont elle ne pouvait se soustraire.

Et il l'avait chassée, d'un coup de perche formidable.

La première fois, elle était restée là, stupéfaite, ébahie. La chassait-on du monde macabre ? Lui rendait-on la vie ? Devait-elle rejoindre son corps ? Le pouvait-elle seulement ?

Elle avait voulu retourner sur ses pas. Une force invisible mais inexorable l'avait saisie et refoulée sur la berge. Alors, seulement, elle avait compris. Pas de sépulture. L'attente dans ces limbes putrides. Un siècle, minimum. Au bon vouloir du nocher, ensuite.

Elle avait pris son temps, l'âme, avant de se révolter, elle aussi.

Tout d'abord, elle s'était dit qu'elle n'avait qu'à attendre là, calmement, que son tour vînt. Elle avait observé les moindres détails, détaillé la laideur du fils d'Erèbe à s'en brûler les trous béants et sombres qui jadis étaient ses yeux. Sous un manteau sordide, sombre, souillé des eaux noires de limon, noué et pendant tristement sur ses épaules chenues de vieillard, se cachait un corps verdâtre, moussu, exhalant les vases de son fleuve infernal, hérissé de poils blancs, drus et hirsutes. Son visage était mangé par deux énormes yeux globuleux, terribles et implacables, dans lesquels brûlait un feu immonde. Son nez, d'où sortaient des touffes de poils blancs épais qui se confondaient avec les poils d'une moustache dissimulant deux lèvres fines, entrouvertes sur des dents verdâtres et pointues, rappelait celui d'un fauve. Hirsutes et drus étaient également les poils incultes de son menton, de son crâne et de son torse. Vieux, il l'était, mais sa vieillesse était encore verte et pleine de sang, car c'est lui-même qui poussait la gabare noire et frêle avec une perche, et hissait la voile de toile miteuse et grisâtre. Lorsqu'il accostait ces limbes, la foule se ruait vers lui, en désordre, criant, implorant, suppliant, pour monter de force, d'autorité dans sa barque. Mais toujours le passeur les refoulait, terrible et impitoyable. Avare, il ne laissait monter que les ombres des morts qui payaient leur traversée. L'âme s'était un jour demandé : tout cet or, qu'en faisait-il ?

L'âme se disait que le temps finirait bien par passer. Mais ici-bas, le cours du temps ne se hâtait pas. Même les eaux du fleuve se prélassaient paresseusement, avec ironie. Le crépuscule s'éternisait, et l'aurore jamais ne dissipait les ténèbres. Ces rives, c'étaient son port, désormais. L'eau coulait, et l'âme restait, attendait.

O, rêver !
Prier, prier même, pour qu'enfin quelque chose se passe. Que quelqu'un vienne et l'emporte ! Ô doux supplices de la divine Tisiphone ! Fouets enviés de Mégère et doux cris d'Alecto ! Tout, tout, mais tout plutôt que ce néant boueux, sans fin.

Alors, elle avait fini par ne plus pouvoir patienter, l'âme. Son ombre s'était dressée, s'était mêlée à la foule, et comme les autres, elle s'était pressée sur les rives funestes, suppliant, pleurant, implorant, elle aussi, les mains avides tendues vers le sombre batelier, désirant plus que tout atteindre l'autre rive. Parfois, il acceptait une ou deux de ces pauvres âmes errantes, désargentées, qui s'empressaient alors de rejoindre les âmes fortunées. Et le bateau repartait, laissant les autres hanter la grève.

L'âme avait vu bien des choses, malgré tout, en cent ans de solitude et d'ennui. Elle avait vu Achille, fils de Pelée, se lamenter d'avoir quitté la vie si sottement, regretter le dur labeur des champs, pleurer les journées ensoleillées à chanter avec son fils Néoptolème, et à enseigner l'art de la guerre au vaillant Patrocle.

L'ombre d'Agamemnon était montée sur la barque en grommelant que jamais, jamais il ne fallait faire confiance à une femme, encore moins lorsqu'elle vous appartenait, car c'était Clytemnestre elle-même qui avait mis fin à ses jours, lors d'un fabuleux banquet, alors même qu'il avait combattu et vaincu des centaines d'hommes à la guerre.

Quelques temps, elle avait partagé la compagnie d'Anticlée, mère d'Ulysse aux mille ruses, suicidée à cause du chagrin de ne pas revoir son fils, qui demeurait inconsolable même après la mort. Mais la fidèle Pénélope et le fier Télémaque, la lui avaient ravie, car ils avaient finalement arraché son corps aux flots marins, privé Poséidon, l'Ebranleur de la Terre, de son odieux trophée, et lui avaient offert une sépulture.

L'ennui n'avait été distrait que par trois événements marquants. Une fois, l'âme de la belle Eurydice était montée dans la gabare, et Charon lui-même avait semblé manifester de l'intérêt pour cette pauvre âme éplorée, encore toute étonnée d'une mort aussi rapide et inattendue qu'avait été la sienne. Il l'avait transportée par-delà les eaux tumultueuses et noires, et au loin, les aboiements habituellement terrifiants de Cerbère avaient eu l'air de jappements joyeux. Puis un homme – et non une ombre – était apparu sur le rivage. Pressé de toutes parts par les âmes, Orphée avait sauté dans la barque, payant en musique son passage, et s'était mis à jouer l'air le plus mélodieux que puisse faire entendre une lyre, en l'accompagnant d'un chant exquis et suave. Le passeur avait cédé. Cerbère, au loin, n'avait pas aboyé. Quelques temps plus tard, il avait retraversé le Styx, la belle Eurydice à ses côtés. Il s'obstinait à ne pas la regarder, et pourtant, l'on devinait qu'il en mourait d'envie. Sans un regard pour l'âme errante et ses compagnes d'infortune, il était passé devant elles, et l'ombre d'Eurydice le suivait, irradiant du bonheur de retrouver la vie et l'être aimé. L'âme aurait aimé les suivre, mais elle ne le pouvait, n'en avait aucun droit. Personne n'était venu chanter sa miséricorde. Et, tout à coup, ce cri déchirant. Comme jadis elle-même s'était vue refouler, l'âme vit l'ombre d'Eurydice revenir vers eux malgré elle, se débattant de toutes ses forces contre une volonté invisible qui la ramenait en arrière. Charon parut enchanté et radieux, et il la fit retraverser seule, un chant funeste aux lèvres, tandis que la pauvre morte se lamentait et sanglotait, tendant désespérément les bras vers la grève.

Une autre fois, elle avait aperçu Enée, fils d'Anchise, accompagné de la Sibylle, qui venait rendre visite à son père. Il voulait connaître sa destinée. Ce Troyen avait eu pitié d'eux, et demandé à la prêtresse pourquoi le nocher maltraitait ainsi les âmes. La prêtresse chargée d'ans répondit en peu de mots :

« Fils d'Anchise, rejeton véritable des dieux, tu vois ici les eaux stagnantes du Cocyte et le marécage du Styx, que les dieux mêmes redoutent de nommer dans leurs serments. Tu as sous les yeux une foule misérable, privée de sépulture. Ce batelier est Charon ; ceux qu'il transporte sur les flots ont été inhumés. Mais il lui est interdit de faire franchir ces bords effrayants, ce fleuve au murmure rauque à ceux dont le corps n'a pas trouvé le repos dans une tombe. Pendant cent ans ils errent, voletant autour de ces rivages ; au terme, ayant été admis, ils voient enfin à leur tour ces étangs si fort désirés. » (1)

Mais lui aussi était passé, et la prêtresse, voyant déjà les trois cous de l'énorme Cerbère se hérisser de couleuvres, avait dû lui jeter le gâteau soporifique de miel et de graines préparées qu'elle avait emmené sous son bras grêle. Le gardien des Enfers, enragé par la faim et sa fureur habituelle, avait attrapé le gâteau au vol, ouvrant grand son triple gosier, et s'était affalé peu après, gagné par la torpeur, faisant trembler les rives opposées du Styx et se lever des vagues formidables.

Le dernier vivant qu'elle avait vu, c'était Ulysse aux mille ruses en personne, venu sacrifier un bélier noir pour invoquer le devin Tirésias.

Cent années s'étaient écoulées. Et ce jour, c'était son tour.

Spectre tremblant d'être refoulé, l'âme s'approcha de la grève, mais laissa passer d'abord ceux qui montaient de droit. Puis, ô miracle, ce fut son tour de prendre place. Le souvenir d'un cœur palpitant au creux de son ombre lui vint, et il lui sembla un instant reprendre espoir. La barque s'ébranla. Vers de nouveaux rivages, dans la nuit éternelle, emportés sans retour,(2) Charon les mena d'une main ferme et sûre à travers les écueils. Tout voguait en silence.

Au début, l'âme était tout à sa joie de pouvoir enfin traverser le fleuve. Enfin, elle allait gagner le droit de pouvoir « reposer en paix », au pays des Cimmériens. Mais un doute, cruel et mordant, l’assaillit soudain. Où irait-elle ? Que diraient Hadès, Prince des Ténèbres, et la terrible Perséphone ? Elle ne gardait aucun souvenir de sa vie humaine. Qui la jugerait ? Minos ? Eaque ? Rhadamanthe ? Et, plus important que tout : après son jugement, que décideraient-ils ?

Elle imagina les plaines verdoyantes des Champs Elysées, sur l'île des Bienheureux, bien au-delà des murs Cyclopéens, où la mort serait douce, où elle goûterait peut-être l'Ambroisie des Dieux, regardant couler l'Eridan et le Lethé, en attendant d'être autorisée à franchir les portes de Corne et d'Ivoire, pour prendre le chemin menant aux Portes du Sommeil, vers la Sortie des Songes, pour se réincarner en nouveau-né innocent de toute chose, mais cette vision ne dura pas. Les mornes prés de l'Asphodèle s'imposèrent bientôt à son esprit, et elle se vit errer sans but et sans fin, comme ces cents dernières années, parmi nombre d'autres âmes, enfants morts au berceau, innocents condamnés à mort, suicidés et soldats morts au combat, n'attendant plus rien. Mais, approchant des rives infernales, elle entrevit le mur de flammes qui ceignait le Tartare. Avait-elle commis tant de péchés que son âme serait irrémédiablement damnée pour l'éternité ? Rejoindrait-elle Tantale et Sisyphe ? Serait-elle victime de la cruauté vengeresse de Mégère, Alecto et Tisiphone ? La peur l'étreignit lorsqu'elle imagina les grandes ailes chiroptéennes, les yeux ensanglantés, les serpents qui leur tenaient lieu de cheveux, et les fouets implacables des trois Érinyes.

Regrettant peut-être d'avoir finalement embarqué dans la gabare, l'âme vit la grève approcher inexorablement. Déjà, les haleines fétides des trois gueules de Cerbère empuantissaient l'air. Il était trop tard pour reculer. La barque s'avança vers une sombre caverne, au seuil de laquelle on pouvait lire :

Par moi, vous pénétrez dans la cité des peines ;
Par moi, vous pénétrez dans la douleur sans fin ;
Par moi, vous pénétrez parmi la gent perdue.
La justice guidait la main de mon auteur ;
Le pouvoir souverain m'a fait venir au monde,
La suprême sagesse et le premier amour.
Nul autre objet créé n'existait avant moi,
A part les éternels ; et je suis éternelle.
Abandonnez tout espoir, vous qui entrez. (3)


La barque pénétra dans la caverne. Le crépuscule qui avait été son monde un siècle durant se mua en ténèbres. L'âme était aux Enfers, c'était le jour de son Jugement Dernier.
Note de fin de chapitre:
(1) D'après L'Enéide, Virgile.
(2) Le Lac, Alphonse de Lamartine
(3) La Divine Comédie, Dante Alighieri, début du Chant III, inscription sur la Porte des Enfers :
Per me si va ne la città dolente,
Per me si va ne l'etterno dolore,
Per me si va tra la perduta gente.
Giustizia mosse il mio alto fattore:
Fecemi la divina podestate,
La somma sapienza e 'l primo amore.
Dinanzi a me non fuor cose create
se non etterne, e io etterno duro.
Lasciate ogne speranza, voi ch'intrate.
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