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Notes d'auteur :
Suite des aventures de Gilbert Potofeu, les notes indiquées par des numéros à la fin du texte ne sont pas nécessaire à la compréhension de l'histoire, ce sont juste des précisions d'ordre documentaires.

Je serai ravi de connaitre l'avis de mes lecteurs sur cette petite suite, n'hésitez pas à laisser une critique. Désolé pour la mauvaise mise en page, après plusieurs edit, je n'arrive pas à faire la mise en page habituelle, les balises font n'importe quoi. >_>
Gilbert Potofeu se réveilla dans la chambre qu’on lui avait attribuée la veille. C’était une vaste salle à la décoration chargée et prétentieuse, dont les murs étaient couvert de soie orange, qui donnait la sensation permanente de vivre au cœur d’un incendie. L’impression de flamboyance était renforcée par les volutes et moulures convulsées qui ornaient le mobilier et les boiseries. La chambre était dépourvue de fenêtre, mais baignait malgré tout dans la même clarté rougeâtre qui semblait engluer chaque parcelle des Enfers, comme s’il émanait des lieux mêmes une lueur comparable à celle d’un tison.
La chambre se trouvait dans un vaste hôtel particulier où Gilbert avait été conduit par un démon au service de Lucifer, portant une livrée de chauffeur. Derrière la façade, quelque peu sinistre, faisant penser à celle d’un vieux manoir anglais, se cachait un ensemble de pièces d’apparat où Lucifer recevait ses invités, loin du building où se trouvaient les services administratifs. Les pièces en enfilade, tendues de velours d’un noir profond et d’un rouge sanglant, reflétant le goût du maître des lieux pour les couleurs tranchées, donnaient sur un vaste escalier desservant les chambres à l’étage. On avait installé Gilbert dans la chambre des flammes éternelles, la plus coquette de la maison des invités. Il semblait assez peu courant que le Diable reçoivent des « amis ».
A peine s’était-il réveillé qu’un démon poussa la porte, portant un plateau d’argent chargé d’un copieux petit-déjeuner. A un café brûlant et âpre s’ajoutaient de consistantes pâtisseries violemment parfumées à la cannelle que Gilbert Potofeu dévora, se découvrant soudain une faim nouvelle qui lui semblait insatiable. C’était donc cela la véritable Gourmandise.
Le démon était resté dans la pièce, s’affairant face à une armoire de style rococo si ornée qu’elle semblait prête à s’effondrer sous le poids de ses dorures. Il sortit de l’armoire plusieurs vêtements qu’il déposa sur une chaise recouverte de damas couleur pamplemousse puis ressortit en indiquant à Potofeu :
- Votre voiture viendra vous chercher dans une heure. Monsieur Lucifer a prévu pour vous une visite de ses installations avant que vous ne débutiez le chantier.
- …. Une visite ?
- Oui, pour que vous voyez autre chose de le centre de documentation et l’aile administrative : la ville infernale de Pandémonium (1), les zones de transit…
Sans laisser le temps de lui poser d’autre question, le démon quitta la pièce, laissant sur son passage l’habituelle odeur douceâtre de charbon de bois que dégageaient ses semblables. Gilbert acheva son déjeuner, ne se décidant à quitter la table que lorsque la panière de viennoiseries fut vide. Il utilisa la salle de bain attenante à sa chambre, plaquée de carrelages noirs et bleu nuit. Il découvrit alors que ses vêtements avaient disparus, emportés sans doute par le démon pour être nettoyés et qu’il était obligé d’utiliser ceux laissés à sa disposition.
Il découvrit avec étonnement que ces vêtements semblaient avoir été taillés exprès pour lui et lui allaient parfaitement. La tenue était simple et avant tout pratique : un large bermuda beige et une chemisette blanc cassé lui donnait l’impression de partir en randonnée, et un bref instant l’épisode du touriste chinois, emporté par les effrayants démons asiatiques, surgit dans son esprit mais ces pensées furent interrompues par le klaxon de sa voiture qui l’attendait face au manoir.
Le même démon-chauffeur, arborant moustache et air ennuyé avec la même aisance, ouvrit la porte arrière et l’invita à monter. Potofeu prit place sur les sièges de cuir craquant, rouges bien entendu, tandis que son chauffeur annonçait :
- Monsieur Lucifer a demandé à un de nos érudits de vous faire la visite, nous allons passer le chercher et il m’indiquera l’itinéraire.
- Heu… D’accord.
Le démon claqua la porte, s’installa dans le siège chauffeur où un espace était prévu pour laisser passer sa queue, puis cliqua sur le bouton d’allumage du GPS. Une voix synthétique demanda alors :
- Indiquez votre destination.
Le démon tapota l’écran puis annonça :
- La maison des philosophes dans le quartier Gomorrhe (2).
Des flèches clignotèrent sur le petit écran du GPS et la voix désincarnée indiqua alors :
- A la prochaine bifurcation, prenez à droite, Rue des Bonnes Intentions.
Ce nom interpella Potofeu. Des bonnes intentions en Enfer ? Le démon chauffeur répondit à son interrogation muette sur un air d’évidence :
- C’est parce qu’elle est pavée.
Il fallut un peu de temps à Gilbert pour comprendre puis finalement il soupira en hochant la tête.
La voiture traversa donc une large avenue pavée de pierres semblables à du porphyre brut contrastant avec les trottoirs taillés de bardiole (3). La rue infernale était étonnamment calme et vide.
- C’est un peu triste aujourd’hui, il n’y a de l’animation que pour le sabbat, annonça le chauffeur de sa voix trainante, comme s’il avait deviné les pensées de Gilbert.
Ils poursuivirent leur chemin, traversant les rues vides tantôt de style haussmannien tantôt des voies plus tortueuses, rappelant les artères d’une cité médiévale. Les immeubles puis les maisons défilaient : Gilbert observait les vastes balcons des immeubles imposants, soutenus par des Atalante aux pieds fourchus et aux têtes cornues, ainsi que les maisons plus modestes dont les portes d’entrées s’ornaient de devises écrites dans des langues cabalistiques.
Le voyage cessa quand ils arrivèrent dans quartier au style nettement différent : de grands bâtiments semblables à des temples des temps antiques se dressaient ici et là dans des espaces verts ornés de statues de marbre. Le démon-chauffeur s’arrêta devant un vaste temple de style grec dont la façade ressemblait au Parthénon. En caractères raides s’étalait sur le fronton la mention :

MAISON DES PHILOSOPHES
Antre des penseurs damnés

En haut de la volée de marches qui menait à l’entrée monumentale, se tenait posté un démon. C’était un vieux démon : sa peau rouge avait une teinte passée, allant sur le gris, et la large barbe qui lui ceinturait les joues semblait éclaircie par des lavages à l’eau de Javel. Il portait une toge d’un blanc immaculé - ce détail frappa Potofeu - et une paire de sandales de cuir rouge vif. Son regard pénétrant se posa sur Potofeu qui, même s’il commençait à s’habituer au regard de feu des habitants de l’Enfer, se figea de terreur un moment.
Puis le démon sourit, dévoilant des dents usées et tâchées et s’avança vers Gilbert.
- Bonjour Monsieur Potofeu, c’est un honneur de rencontrer un mortel choisi par Lucifer lui-même. C’est à moi que revient l’insigne tâche de vous faire découvrir l’aspect, que dis-je ! la géographie de notre beau shéol.
Potofeu serra la main que le démon lui tendit et répondit d’un sobre « merci ». Le démon poursuivit :
- Mon nom est Barbatos (4), démon de première classe. Je suis à la fois l’un des Comtes et le Duc des Enfers. Ma connaissance certaine des lieux vous facilitera sans doute votre visite. Par où souhaitez-vous commencer, cher Monsieur Potofeu ?
Gilbert tenta de prendre un air assuré pour ne pas vexer le vieux démon et suggéra qu’il choisisse l’itinéraire. Cela sembla l’enchanter.
- Commençons donc par ce quartier, si vous le voulez bien, ensuite, nous irons aux Portes.
Attrapant Gilbert par le bras, le démon se mit à léviter, emportant Gilbert avec lui.
- Nous sommes dans le quartier consacré aux arts et à l’intellect maudit. C’est pour moi le plus beau, vous trouverez ici le meilleur des arts profanes et païens, ce que nous faisons de plus pernicieux.
La lévitation s’arrêta soudain, devant une grande façade aveugle dont la porte noire était fermée.
- Ici se trouve le lieu de rassemblement de…
Le démon prit une grande inspiration :
- …l’ Index expurgatorius, Index librorum prohibitorum juxta exemplar romanum jussu sanctissimi domini nostri (5). C’est-à-dire les livres jugés immoraux et contre Dieu. C’est le genre de lecture que nous adorons ici-bas. Nous l’appelons plus aisément la maison de l’Index. Vous y trouverez des auteurs fameux (6).
Alors que le démon s’apprêtait à ressaisir le bras de Gilbert pour l’emmener plus loin, celui-ci demanda :
- Le petit bâtiment accolé, qu’est-ce que c’est ?
Barbatos prit un air vaguement ennuyé.
- Il s’agit de la salle de torture des mauvais auteurs… Malheureusement ils nous arrivent par convois entiers parmi les damnés…
Alors qu’il parlait, la porte de l’annexe du bâtiment s’ouvrit et un démon en jeta sans ménagement un jeune homme brun et rond, au teint rougeaud, qui avait l’air épuisé.
Le démon s’en expliqua auprès de Barbatos :
- Je le ramène dans son cercle, c’est celui qui a écrit un mauvais texte sur l’Enfer où il le fait visiter à un personnage caricatural.
Poussant le bonhomme trébuchant devant lui le démon s’éloigna puis disparut soudainement, semant dans son sillage une odeur de soufre qui fit froncer le nez à Gilbert.
Il n’eut pas le temps de s’interroger plus longtemps sur le sort du pauvre bougre emporté par le démon car déjà Barbatos l’entrainaît plus loin. Ils visitèrent le quartier Gomorrhe assez longuement, s’arrêtant au musée des repeints de pudeurs où des œuvres célèbres étaient montrées sans ajout moraliste (7). Puis rejoignant le chauffeur qui les attendait toujours devant la maison des philosophes, Gilbert prit avec Barbatos la route de la Grande Porte.
Ils traversèrent un quartier de Pandémonium plutôt calme avant de déboucher sur une grande place dont l’organisation étonna Gilbert. Barbatos précisa alors :
- C’est ici le coin des musiciens damnés, les soirs de sabbat on y joue toute sorte de musiques infernales, de la samba la plus endiablée aux chansons à boire les plus graveleuses…
Une déferlante de notes discordantes traversa l’atmosphère et résonna dans la voiture. Gilbert se couvrit les oreilles de ses mains, attendant que les horribles sons cessent. Quand le vacarme s’arrêta enfin il se tourna vers Barbatos pour partager son irritation quant à cette « musique » qui avait failli lui percer les tympans. Mais Barbatos affichait un air réjoui, et les yeux fermés, un sourire de connaisseur sur les lèvres, il dit avec emphase :
- Le heavy metal…. Quelle invention merveilleuse.
La voiture ralentit alors qu’ils obliquaient vers le bout de la place puis s’arrêta, devant laisser passer un camion de livraison de damnés, et Gilbert put alors apercevoir les étranges instruments qui avaient produit ce tintamarre : tel un orchestre, plusieurs damnés étaient alignés dans des postures grotesques et ligotés sur des instruments de musique géants. Une femme voilée telle une none était coincée dans les mécanismes d’une vielle à roue géante et un démon à côté d’elle se chargeait de tourner la manivelle, lui arrachant des soubresauts qui faisaient teinter le triangle de métal pendu au bras de la malheureuse.
Un autre damné était un petit homme qu’on avait enfermé dans une sorte de grosse caisse, qu’un démon à tête de chat et à l’air vaguement hystérique frappait de manière désordonnée. Un autre encore était suspendu aux cordes d’une immense harpe tel un crucifié et deux démons au corps noir et aux membres serpentiformes, en accrochaient un autre sur une immense mandoline posée juste à côté. Enfin, pour parachever le tableau, un damné était installé devant les autres : couché nu à même le sol, sur le ventre, il présentait aux autres son postérieur où était tatoué une partition (8).
Barbatos dit sur un ton d’explication :
- Ils sont en train de les accorder pour le prochain concert.
Le démon ne remarqua pas la mine effrayée de Gilbert car la voiture redémarra à ce moment et ils doublèrent une grande affiche aux couleurs criardes qui annonçaient :

« Samedi, soirée Hard Rock Hallelujah,
Amis démons, venez frétiller aux rythmes des cris des damnés,
Souffre, damnation et rock’n’roll au programme ! »

Les rues défilèrent de nouveau et bientôt ils quittèrent la cité de Pandémonium pour se retrouver dans une sorte de rase campagne infernale. Barbatos reprit alors son ton doctoral pour décrire les alentours à Gilbert :
- Nous nous éloignons de la ville pour rejoindre l’entrée des Enfers. C’est un de nos lieux mythiques et beaucoup de démons travaillant auprès des humains et ayant peu l’occasion de rejoindre notre Shéol, viennent y faire des excursions touristiques.
En effet Gilbert observa les alentours et eu l’impression d’arriver aux alentours d’un parc d’attraction : la route simple s’était dédoublée en une large quatre voies et un grand panneau clignotant planté au bord de la route annonçait :

« Porte des Enfers, encore deux kilomètres avant le grand frisson ! »

La voix profonde de Barbatos se fit nouveau entendre, posée et lointaine comme s’il discourait sur un sujet philosophique :
- Bien sûr les lieux ont dû s’adapter à ce tourisme de masse et ils ont un peu perdu de leur authenticité, mais cela reste quelque chose à voir, surtout pour un mortel tel que vous qui pourrait avoir à les retraverser….
Le ton s’était fait légèrement narquois. Un démon, même plongé dans l’intellect, reste un démon. Le chauffeur tourna le volant brusquement pour prendre la direction d’un immense parking. Une fois garé, ils descendirent de la voiture et suivirent le chemin tracé à la peinture rouge qui canalisait les démons, peaux rouge sang ou noir charbon, vers l’entrée des visiteurs. Sur le chemin des démons-camelot proposaient à la vente des t-shirts orné d’un motif de porte avec écrit, en caractères gothiques, en dessous :

« Lasciate ogne speranza, voi ch'intrate » (9)

Le chauffeur et Barbatos avançaient rapidement et Gilbert les suivait dans la foule des démons qui s’épaississait à l’approche de l’entrée. Sa présence fut remarquée des démons qui jetèrent plusieurs regards interrogatifs vers lui, certains chuchotèrent entre eux.
Le chauffeur sortit de sa poche des pass VIP qu’il secoua sous le nez d’un patibulaire démon-vigile portant un sweatshirt sombre sur lequel se détachait le motif d’un chien à trois têtes. Les deux démons et Gilbert évitèrent ainsi la longue file en accordéon qui s’étendait entre des portiques conduisant aux caisses pour payer son entrée.
Barbatos se tourna vers Gilbert et dit en plissant les yeux comme s’il faisait une excellente boutade :
- Alors Gilbert prêt à passer la Grande Porte ?
Note de fin de chapitre:
(1) L’existence d’une ville infernale n’est pas attestée dans les textes anciens et religieux, elle n’apparaît que dans les oeuvres de certains artistes bien postérieurs. « Pandémonium » désigne la capitale imaginaire des enfers où Satan invoque le conseil des démons, sous la plume de l’Anglais John Milton dans « Le Paradis perdu », écrit en 1667.


(2) Dans la Genèse, Gomorrhe fut l'une des deux villes détruites (l'autre étant Sodome) au temps d'Abraham par une « pluie de feu » venant de Dieu, en raison des mauvaises mœurs de ceux qui y vivaient.


(3) Marbre d'Italie gris bleu aux stries blanches et noires.


(4) Dans la démonologie, Barbatos commande aux trente légions infernales et est accompagné de Quatre Rois des Enfers pour commander ses légions. Il a le pouvoir de parler aux animaux, de voir le passé et le futur, de manipuler amis et dirigeants et incarne la cupidité. Son nom est dérivé du latin "barbatus" qui signifie "vieil homme" ou "philosophe"


(5) L'Index librorum prohibitorum (index des livres interdits) est une liste d'ouvrages que les catholiques romains n'étaient pas autorisés à lire. L'Index lui-même a été définitivement aboli le 14 juin 1966 par le Pape Paul VI.


(6) On trouve parmi les auteurs mis à l’Index de grands noms comme Machiavel, Spinoza, John Locke, Henri Bergson, Voltaire, Victor Hugo, André Gide ou encore Pierre Larousse !


(7) Les repeints « de pudeurs » sont des ajouts destinés à masquer les nudités sur les tableaux, ou parfois même les statues (tels ceux réalisés à la chapelle Sixtine en 1564 par Daniele da Volterra, chargé de jeter quelques voiles sur les ignudi de Michel-Ange)


(8) La description des instruments de musique est très fortement inspirée du panneau droit du triptyque de Jérôme Bosch : le Jardin des délices, peint vers 1503. On y voit une représentation de l’Enfer avec différentes manières de torturer les damnés.


(9) « Laissez toute espérance, vous qui entrez », vers de la Divine Comédie, c’est la phrase que Dante lit sur la porte à l’entrée des Enfers.
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