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Notes d'auteur :
Merci beaucoup à ceux qui suivent cette histoire et pour les reviews ! c'est trop gentil et très encourageant. Merci encore et bonne lecture
À présent, les filles étaient à bout de souffle et le rapprochement de la rivière semblait moins rapide que celui des aboiements de ces maudites bêtes. Comment diable pouvaient-ils avancer si vite sur un terrain qu'ils ne connaissaient pas ? se demanda Laurise. Mais ses prévisions avaient été les bonnes, le flair des chiens leur avait permis d'emprunter directement la bonne piste et ils étaient indubitablement sur leurs traces, sans cesse plus proches, sans cesse plus oppressants, sans cesse plus menaçants. Elle ne cessait d'encourager ses compagnes, de leur intimer d'avancer plus rapidement, de sauter plus haut pour surpasser les branchages en travers de leur route, interdisant à Réséda de ramasser des lambeaux de sa grande robe lorsqu'une ronce la déchirait. Il était totalement dérisoire de ne pas vouloir laisser de trace derrière elle alors que leur propre odeur les trahissait à chaque seconde.

Mélissa était au-delà des pleurs à présent et elle concentrait toute son énergie à fixer Laurise, sans cesse plus vive, malgré la fatigue et l'angoisse de se faire rattraper. Il lui semblait même que les battements de son cœur étaient si vibrants qu'ils couvraient les cris de leurs poursuivants.
Mais alors qu'elles arrivaient au bord du lit de la rivière, le visage de Laurise se crispa. Dans la précipitation, elle avait emprunté le chemin de gauche ! Comment avait-elle pu commettre une telle erreur ? Ici, la rivière avait creusé son lit depuis des millénaires dans un sol plus argileux, et la source se trouvait à au moins dix mètres en dessous d'elles. Elle s'arrêta brusquement au bord du précipice, non sans faire basculer des bouts de terrain dans le vide. Les trois autres filles stoppèrent également leur course à bout de souffle, à seulement quelques centimètres du bord. Chacune se retourna d'un bond en entendant à présent non seulement les aboiements rauques des chiens, mais également les hurlements de leurs maîtres, persuadés qu'ils verraient bientôt leur gibier et pour cause !
Laurise se retourna pour regarder l'eau quelques mètres plus bas. Elles n'avaient pas le choix et la rivière, s'élargissant ici sur une sorte de bassin, devait être suffisamment profonde pour les accueillir.
- Sautez ! leur ordonna-t-elle avant de saisir Mélissa par la main et de s'exécuter, provoquant un cri d'effroi chez sa partenaire qui n'eut pas le temps de réagir.
Sarah prit un regard déterminé et attendit une seconde que Réséda saute un peu plus loin que les autres pour ne pas risquer de les contaminer. Elle les rejoignit à son tour, juste à temps pour que les gardes, qui arrivèrent quelques secondes plus tard, ne la voient pas. Ces derniers coururent jusqu'au bord du précipice et regardèrent en aval sans rien voir du tout. Aucune des filles ne nageait à la surface de l'eau, rien ne bougeait. Les chiens grognaient leur rage en reniflant au bord de la falaise.
- C'est impossible, ces filles n'ont pas pu sauter ici ! pesta l'un d'eux.
- Non, elles devaient avoir un peu plus d'avance que nous ne le pensions et ont dû essayer de descendre là-bas, regarde !

En effet, un peu plus en aval de la rivière, la lisière de la forêt rejoignait les berges de la rive.

- Elles ont dû traverser, allons voir plus loin. De toute façon, poursuivit un autre des gardes, si elles ont sauté ici, elles se sont forcément noyées. On les verrait au moins à la surface. Ces satanées arriérées n'ont pas de branchies à ce que j'ai pu voir, elles auraient eu besoin de respirer depuis le temps. Soit on les retrouve vivantes un peu plus bas et aussi affolées que des agneaux arrachés du pis de leur mère, soit on retrouvera leurs corps noyés ! Allez, on y va ! Antrace n'apprécierait pas qu'on traîne ici.
La troupe s'exécuta rapidement. Seuls les deux combattants de la bande traînèrent à l'arrière, observant avec insistance la surface de l'eau sans qu'aucune ombre ne leur indique la présence éventuelle de survivantes. Le premier repartit au galop l'air grave et concentré alors que le second lui emboîta le pas, une grimace de déception s'inscrivant sur son visage l'espace d'une toute petite seconde.

Lorsque Laurise avait saisi sa main pour la précipiter dans l'eau, Mélissa n'avait eu qu'un réflexe : se pincer le nez tout en remplissant d'air ses poumons et en fermant les yeux. Une fois plongée dans l'eau encore glaciale à cette époque de l'année, son second réflexe avait été de tout faire pour remonter à la surface mais la main de Laurise la maintenait au fond de la rivière sans qu'elle ne comprenne pourquoi. Elle sentit le sang affluer à son visage… Il lui fallait respirer, de l'air, vite, la surface... Il fallait qu'elle regagne la surface coûte que coûte. La main de Laurise toujours si fermement serrée autour de la sienne l’obligea à ouvrir les yeux pour comprendre pourquoi elle cherchait à l'asphyxier.
Le premier étonnement vint de l'environnement. Ses yeux ne brûlaient pas au contact de l'eau. Les joues à présent gonflées comme celles d'un hamster sauvage, elle se sentit totalement ridicule en voyant qu'une énorme bulle d'air entourait son visage, tout comme celui de ses trois amies.
Dans une telle situation, Sarah se serait probablement moquée de sa couardise, mais la jeune femme portait les stigmates de la peine mêlés à ceux de la fatigue, voire même autre chose qu'elle n'arriva pas à analyser. Laurise la rappela à l'ordre en lui tirant sur la main pour lui faire comprendre qu'elle avait de plus en plus de mal à la maintenir au fond de l'eau et qu'il était temps qu'elle y parvienne sans son aide. Immédiatement, elle fit quelques brasses pour s'agripper aux rocher en peu plus bas et se maintenir le plus possible contre la paroi de la manière que les autres lui indiquaient.
Non visible à la surface, le cours de la rivière avait érodé la roche de manière à façonner un renforcement, parfait pour les dérober aux yeux de leurs poursuivants. En revanche, même si elles pouvaient respirer au travers de leurs bulles d'air, chacune retint son souffle en voyant les ombres des pisteurs se projeter sur la surface de l'eau. Il s'écoula une éternité selon Mélissa avant que cette menace ne s'éclaircisse, laissant uniquement deux ombres dansantes à la surface, puis qu'elle ne disparaisse totalement.
Laurise leur fit alors signe de nager pour remonter le courant de l'eau. Il ne fallait pas perdre de temps, mais Mélissa leur montra la bulle qui l'entourait du doigt et les questionna du regard. Elle n'avait jamais assisté à un tel phénomène naturel. C'est alors que ses yeux se posèrent sur une Réséda, toujours bien en aval pour que le courant emporte son poison dans le sens opposé à celui de ses compagnes, rougir légèrement avec un petit sourire timide. Il n'en fallut pas plus à Mélissa pour comprendre. La jeune hybride était décidément très douée. Elle avait renoncé à maintenir le lien avec son esprit durant sa course, mais sentant le danger revenir elle l'avait aussitôt invoqué une fois en haut de la falaise, lui demandant de leur apporter de l'air sous l'eau. Ce système était parfait car même l'air expulsé par leurs poumons restait captif, sans faire état de leur présence en éclatant à la surface de la rivière.
La chasseuse insista de nouveau pour qu'elles se mettent en route et cette fois son appel fut entendu. Les bulles d'air avaient beau être importantes, elles ne leur permettraient pas de rester plus d'une heure sous l'eau et encore. De plus, si jamais leurs poursuivants s'apercevaient qu'elles n'avaient pas descendu le cours d'eau mais, à l'inverse, le remontaient, leur avance ne serait que dérisoire. Sans compter sur un autre facteur : ici le lit de la rivière formait une sorte de cuvette, mais seulement quelques centaines de mètres plus haut elle ne leur offrirait pas plus d'un mètre de profondeur, ce qui anéantissait le recours à un tel tour de passe-passe une seconde fois. Laurise ouvrit donc la voie, suivie immédiatement de Mélissa qui la suivait comme son ombre alors que Sarah traînait péniblement derrière, le regard paradoxalement aussi déterminé qu'absent. Réséda fermait la nage, à la fois inquiète pour sa soeur et ragaillardie par le lien établi avec son esprit. Elle n'aurait jamais pensé à quel point ce lien pouvait se révéler salvateur.

Au village, Antrace hurlait sur tous les gardes et autres chefs gradés qui lui tombaient sous la main. Il n'arrivait même pas à garder ses mains derrière son dos comme à son habitude lorsqu'il faisait les cent pas pour réfléchir. Les paroles partaient dans tous les sens, accompagnées d'objets se fracassant à l'autre bout de la pièce et de coups de poings lancés contre les piliers en bois de la misérable bicoque qui l'accueillait.
Évidemment, il n'aurait pas laissé n'importe qui assister à cette exposition si pathétique de son manque de self-contrôle, ou plus grave, de son échec. Seule sa fille, ainsi que sa garde rapprochée, assistait à ses crises de colère totalement incontrôlables.
Déra, elle, restait assise dans son coin. Habituée à de telles démonstrations de fureur, elle savait pertinemment qu'il suffisait d'attendre que l'orage passe en priant pour qu'un éclair ne s'abatte pas sur elle. Lorsqu'elle était plus jeune, elle avait tenté d'aller à l'encontre de son père, et même de le provoquer, mais elle avait intégré la notion de représailles que cela engendrait fatalement. Elle regarda l'écuelle en bois se fracasser à l'autre bout de la pièce pour la seconde fois d'un œil totalement distancé et appréciant pour une fois de ne pas être à la place de la dite écuelle.
Mais aujourd'hui, ses préoccupations voguaient bien loin de cette pièce et le passé la submergeait le plus douloureusement du monde. Le jeune homme nommé Seven l'avait touchée, voire émue lorsqu'il avait posé les yeux sur celle qu'il aimait. Jamais elle n'avait assisté à une telle marque d'affection via un seul et unique regard. C'est pourquoi, dans son esprit, la scène de la veille ne cessait de se dérouler encore et encore, inlassablement, sans aucun répit. Elle regrettait, certes, la perte de celui pour qui son coeur avait battu l'espace de quelques heures, lui prouvant qu'elle en avait un, mais la mort appartenait à son quotidien et ce n'était pas cette perte-là qu'elle revivait.
Elle avait grandi dans un monde cruel et brutal, dans un monde où la pitié n'avait qu'une seule issue : la mort. Jusqu'à présent, elle avait trouvé ça normal. Après tout, elle n'avait jamais connu aucun autre type d'organisation sociale. Mais en arrivant sur ce continent, en voyant ces hommes et ces femmes, en vivant même une seule nuit dans leur maison, elle commençait à comprendre qu'une autre forme de vie était possible. Après tout, c'était pour cette raison que son peuple avait mandaté Antrace et non son frère pour mener à bien cette invasion. Leur survie en dépendait. Antrace était le plus brutal, le plus dénué de compassion de la famille royale. Il était parfait pour cette mission. Elle ne l'avait pas suivi par choix sur ce continent perdu, mais pour assurer le commandement s'il arrivait malheur à son père. Aucun autre membre de leur famille ne pouvait abandonner son poste sur l'ancien continent, la guerre battait à tout rompre et leurs ennemis parviendraient bientôt à franchir les remparts de leur domaine. Alors même plus faible et sans aucune expérience, elle succéderait à son père dans cette délicate mission de trouver une terre d'asile. Mais Déra ne portait plus aucun espoir en elle. En avait-elle porté un seul jour au moins ? Depuis le jour fatidique où son père lui avait collé un pistolet dans la main, lui demandant de tirer sur sa propre mère alors qu'elle n'avait que douze ans, elle avait su que son existence serait brutale et violente. Demander aux autres d'exécuter l'être qui leur était le plus cher au monde semblait être le passe-temps favori de son père. Elle ne put réfréner une grimace amère à ce souvenir, même si elle détestait montrer extérieurement ses émotions. Cela n'était jamais bon face à son père, même s'il se souciait peu des états d'âmes de sa fille.
Malgré tout et elle ignorait en quelle mesure, l'espoir, ce sentiment chaleureux et si intense venait l'accompagner pour supporter l'agitation environnante.

- Non de Dieu, Métan ! Comment se fait-il qu'il se soit écoulé déjà deux heures depuis leur départ et que personne ne m'ait rapporté la peau de ces quatre petites filles de rien du tout ?
- Je l'ignore, mon Seigneur, mais nous avons envoyé deux de nos meilleurs traqueurs à leur recherche. Ils ne vont pas tarder à les ramener, j'en suis convaincu, laissez...
- Foutaises ! hurla-t-il en lançant de nouveau un tabouret qui fracassa une fenêtre cette fois-ci, sans que cela ne fasse broncher ni les gardes, ni le fameux Métan et encore moins Déra, toujours perdue dans ses réflexions.
- Je veux leurs têtes sur des piques au centre de ce satané village avant midi ! Comment puis-je imposer mon autorité ici si les premières jouvencelles que nous rencontrons s'évadent de cette façon ?
- Il faudrait faire une exécution publique. Tuez plusieurs de leurs forces vives, mon Seigneur, les plus gaillards d'entre eux, ceux qui pourront nous poser des problèmes. Je doute qu'ils acceptent longtemps la condition de larbin et ils se rebelleront à un moment ou un autre.

A ces mots, Déra s'éveilla enfin de son monde de rêves. Des exécutions, encore, un massacre, encore, elle n'en pouvait plus. Il fallait qu'elle mette un terme à tout ceci, mais vu la mine réjouie de son père, cette idée l'avait déjà séduit. Il lui fallait être plus rusée.
- Père, j'ai une meilleure idée, s'imposa-t-elle timidement. Mais même sa petite voix, toute frêle qu'elle était, suffit à attirer l'attention du leader.
- Parle !
- J'ignore pourquoi, mais ces villageois sont très sensibles et semblent se soutenir les uns les autres. Si vous tirez dans leurs forces vives, le travail à la mine et l'extraction du minerai n'en sera que plus ralentie et vous savez très bien que nous ne pouvons nous permettre une si grande perte de temps. Le pétrole étant tari définitivement, il nous faut du charbon, et vite !
- Certains costauds vont nous poser des problèmes très rapidement, mon Seigneur... tenta de la couper Métan, toujours opposé aux idées pouvant provenir d'une femme, mais son intervention ne décontenança pas Déra.
- Peu importe, une fois qu'ils auront travaillé quatorze heures par jour dans la mine, ils n'auront plus la force de se rebeller, croyez-moi, père !
Elle lança alors un regard appuyé à Métan, prouvant que ses réflexions n'étaient pas si dénuées de sens qu'il voulait le laisser supposer et reprit, de plus en plus sûre d'elle.
- Si vous les rendez responsables, ils n'oseront pas s'enfuir
- Responsables ?
- Oui, père, responsables. Il faudrait leur attribuer une personne dont ils sont responsables. Prenez un exemple. Dans les maisons des hommes, prenez le plus costaud et attribuez lui une personne âgée ou un enfant, ou même une jeune demoiselle un peu frêle. Si jamais il s'enfuit, il sait qu'il condamnera l'autre à subir le supplice de dylentra. Et s'il veut s'enfuir avec elle, il n'en sera que trop ralenti. Faites ainsi pour chacun. Que tous les villageois soient rattachés à un autre, voire à deux personnes, avec un vieillard si possible. Ainsi, vous vous assurez la fidélité de chacun. Le mieux, évidemment, serait de trouver les liens familiaux et de lier un mari à sa femme ou à ses propres enfants.

Métan resta bouchée avant de se reprendre.
- Cela ne fonctionnera jamais. Pourquoi l'un d'eux se sacrifierait-il pour épargner la vie d'un être sans valeur ? Mon Seigneur, ils vont tous nous filer entre les doigts un par un avant...
- La ferme, Métan ! Elle a raison. Nous avons attiré leur attention en les menaçant d'exterminer leurs anciens. Je n'aurais jamais pensé que cela fonctionnerait, mais il faut dire que les informations divulguées par les marins que nous avons tués semblent justes. Il n'y a qu'à voir ce qu'il s'est passé hier soir ! Plutôt que de tuer celle qu'il aimait, le jeune Seven a préféré se donner la mort. Ils vont donc choisir automatiquement le travail dans les mines plutôt que de risquer la vie de leur proche.
- Mais, mon Seigneur, aucun de nous ne ferait un tel choix, c'est...
- La ferme, j'ai dit ! Aucun de nous, c'est certain, mais eux... eux, ils seront touchés par ce chantage. La notion de valeur pour un être humain ne semble pas la même ici que chez nous. Je suis fier de toi, Déra.
Puis il se tourna vers les gardes encadrant la porte d'entrée.
- Convoquez l'ensemble de ces cloportes sur la place centrale immédiatement. Il est temps de lancer les opérations.

A peine la tête sortie de l'eau, les filles remercièrent Réséda pour son incroyable contrôle. Elles étaient à présent hors de portée des gardes et même les jappements des chiens leur parvenaient uniquement au gré du vent. La jeune femme parut gênée par tant d'attentions dont elle n'avait vraiment pas l'habitude mais elle était galvanisée par son lien avec l'hybride de l'air et accepta les compliments avec grâce. Pourtant, son attention se porta vite sur Sarah, livide comme jamais et claquant des dents plus que de raison elle semblait au bord de l'évanouissement. Ne pouvant la prendre dans ses bras pour la soutenir, Réséda s'en remit à ses amies.
- Ca va aller, Sarah ? s'enquit Mélissa.
Mais elle n'eut en réponse qu'un vague signe affirmatif de la tête alors que Sarah rassemblait ses dernières forces pour avancer de nouveau. Plus tôt elles seraient en sécurité dans la grotte, plus tôt elle pourrait s'écrouler.
Aucune des trois filles l'accompagnant ne crut une seule minute qu'elle allait bien, personne ne pouvait aller bien en arborant un teint verdâtre et des cernes violines, mais chacune pensait comme elle, il fallait avancer et le temps des questions viendrait plus tard.
- Est-ce qu'ils partent toujours en direction de l'aval ? demanda Laurise en reprenant sa marche forcée à contre courant.
Réséda n'eut pas besoin de répéter la question à voix haute pour que son esprit ne l'entende. Elle seule pouvait entendre l'esprit, mais lui entendait et voyait tous les êtres humains.
- Une minute ! lui marmonna-t-il à l'oreille de cette voix si rassurante qu'elle commençait à véritablement apprécier.
Les quatre filles avançaient, Laurise et Mélissa encadrant Sarah alors que Réséda traînait toujours en arrière pour ne pas les contaminer. Elles eurent le temps de parcourir quelques mètres seulement avant que l'esprit ne murmure de nouveau :
- Oui, ils sont loin à présent et continuent sur leur lancée.

Au moment où Réséda le remerciait, Laurise s'impatienta :
- Alors ? Il les voit oui ou non ?
- C'est bon, ils vont toujours dans le mauvais sens, répondit Sarah comme hors de son propre corps, sans même réfléchir à ce qu'elle venait de dire.
- Quoi ? s'arrêta brutalement Réséda, abasourdie par la réponse de sa sœur. Comment ? Comment le sais-tu ? J'ai cru à des coïncidences jusqu'à présent, mais...

C'est à cet instant que Sarah s'effondra et que les deux autres durent la porter, en passant chacune un bras de la jeune femme autour de leurs épaules et en la soutenant par la taille.
- Sarah ! s'enquit une Réséda de plus en plus inquiète de l'état de sa sœur.
- J'entends... prononça-t-elle du bout des lèvres, au bord de l'inconscience. J'entends tout, chaque esprit, chaque herbe, chaque arbre... j'entends, prononça-t-elle sans une pique d'articulation avant que sa tête ne bascule vers l'avant. Cette fois la jeune femme s'était véritablement évanouie. Il faudrait aller plus vite encore.

Les filles n'osèrent pas prononcer un seul mot pour commenter les propos de leur amie avant d'être arrivées à destination. Elle était fiévreuse et devait probablement halluciner, ou bien elles-mêmes n'avaient pas compris ce qu'elle avait tenté de leur dire avant qu'elle ne s'évanouisse. Il était impossible d'entendre un arbre parler. Un arbre ou une herbe ne parlait pas. Ils n'avaient pas de conscience propre, seul l'esprit les représentant pouvait agir sur eux, les influencer, les guider, seuls les esprits étaient dotés d'une raison et d'une conscience.
Pourtant les trois jeunes femmes étaient inquiètes. Si Sarah entendait véritablement toutes ces voix ou murmures ou peu importe la manière dont ils se manifestaient, elle deviendrait folle rapidement. Des milliers de brins d'herbes, des milliers de feuilles, d'arbres, de pierres, de gouttes d'eau déferleraient dans sa tête comme un raz-de-marée sans que rien ne puisse les arrêter. Elle devait délirer, il n'y avait que cette solution possible et plausible.
L'esprit de l'air les abandonna vu que le danger semblait de plus en plus lointain et Réséda fut enfin seule pour chercher à comprendre ce qu'il leur arrivait, pourquoi tout ce malheur déferlait sur elles, sur leurs semblables. Elle pensait à toutes les personnes âgées du village qu'elle voyait quotidiennement et dont certaines paraissaient aussi fragiles qu'une feuille rougie par l'automne et au bord de la rupture avec son arbre. Toute cette agitation ! Leur grand père lui-même, l'ancien Lien, semblait si proche de la mort lorsqu'elles s'étaient vues enfermées avec lui la veille au soir. Elle ne put retenir le flot de larmes qui l'assaillait dans sa totalité et laissa une goutte d'eau lacrymale s'écouler le long de sa joue gauche. Il devait être mort à l'heure actuelle. Il faudrait éviter d'aborder le sujet avec Sarah lorsqu'elle serait remise. Elle ne le supporterait probablement pas après la perte de Seven. Sa soeur semblait à l'agonie. Comment avait-elle pu entendre l'esprit de l'air ? Surtout que cet incident à leur remontée à la surface n'était pas le premier auquel elle assistait. Lorsqu'elles étaient dans le brouillard et que son esprit lui avait hurlé "stop !", Sarah avait réagi avant même qu'elle ne tire sur la corde pour les stopper. Cela ne pouvait pas être une coïncidence. Elle l'entendait. Réséda se sentit alors particulièrement misérable et eut envie de se cacher dans un trou de souris tellement ses pensées la rendaient honteuse. Elle éprouvait de la jalousie envers sa propre sœur. Ce devait être la fatigue et la peur qui troublaient ses sentiments de la sorte. Ce devait être cela, elle ne voyait pas d'autre explication.
Laurise, quant à elle, tenait bon et portait pratiquement à elle seule le corps inanimé de Sarah. Mélissa luttait de toutes ses forces contre le courant et pour supporter le poids de son amie, mais la frêle jeune femme, peu familière avec l'exercice physique n'arrivait plus à porter sa part de charge. La chasseuse regardait fixement droit devant elle, le visage plus dur qu'un roc et sans aucune trace de fatigue pourtant aussi mordante qu'une de ces horribles bestioles noires qui les poursuivaient. Tout reposait sur ses épaules et elle le savait. Elle était la seule à ne pas avoir de don, hormis Sarah si cela était encore exact, mais il lui restait un talent, celui de survivre et elle entendait bien faire voir ce dont elle était capable aujourd'hui.
D'un coup d'un seul, son visage exprima la joie et le soulagement. Le courant devenait de plus en plus important, l'eau montait, il ne faisait aucun doute que d'ici quelques secondes elles entendraient les chutes d'aldon
- On arrive ! soupira Réséda comme pour se donner du courage. J'entends les chutes.
Personne ne lui répondit, les forces des deux autres jeunes femmes étaient uniquement dirigées sur leur parcours du combattant, mais chacune eut le cœur bien plus léger en apercevant l'entrée du bassin tant espéré. Elles durent sortir de la rivière l'espace de quelques mètres seulement pour monter la petite butte façonnée par la retenue d'eau. En été, les Moussalards venaient fréquemment se rafraîchir ici. Les chutes donnaient suite à un bassin de taille honnête pour accueillir les baigneurs ainsi que les parents en quête d'un peu de tranquillité. Il était de notoriété publique que l'esprit de l'eau de source séjournait le plus fréquemment par ici et hybrides comme affranchis se sentaient toujours en sécurité proche d'un repaire d'esprit. Aucun enfant ne s'était jamais noyé en ces lieux, l'esprit veillait à la sécurité de tous lorsqu'il n'était pas appelé ailleurs sur le continent. Évidemment, aucune d'elle ne pourrait lui parler ou l'appeler en cas de besoin, mais le sentiment de sécurité fut présent dès qu'elles se replongèrent dans le bassin. Il ne leur restait plus que quelques mètres à parcourir à la nage, ce qui fut extrêmement compliqué avec Sarah, toujours évanouie, mais elles firent appel à des forces en elles dont elles ne soupçonnaient même pas l'existence.
Elles plongèrent ensuite sous la cascade et trouvèrent comme prévu la cavité creusée dans la roche de l'autre côté. Sarah était toujours inconsciente, pas même l'eau glaciale tombant en trombe sur sa tête ne la fit bouger d'un poil. Elles mirent quelques instants de plus à la hisser dans les tunnels et s'enfoncèrent un peu dans les galeries, histoire d'être certaines que nul ne pourrait les entendre ou les repérer. Après le premier coude partant vers la gauche, Laurise fit signe à Mélissa de coucher le corps de Sarah le long d'une paroi et d'en faire autant. Elles s'allongèrent toutes les deux autour de leur amie en proie à une fièvre dangereusement élevée et s'endormirent aussitôt. Réséda s'écarta à regret du petit groupe et se roula en boule un peu plus loin. Elle aurait plus que jamais eu besoin d'un peu de réconfort elle aussi, mais ce luxe lui était encore et toujours interdit. Toutefois, il ne lui fallut pas plus de temps qu'à ses amies pour tomber dans un sommeil profond. Inutile de craindre une attaque de leurs poursuivants, il était impossible qu'ils puissent les trouver ici, à moins de décider de soulever chaque pierre de la région. Elles étaient tranquilles pendant au moins un petit moment.

Au village, alors que la rumeur de l'évasion des filles se répandait parmi les Moussalards rassemblés une nouvelle fois sur la place comme des poulets attendant l'abattage, Antrace reçut une visite étonnante. Une visite qui allait rendre le plan de Déra encore plus fourbe et retors que n'aurait pu l'envisager la jeune femme. Prêt à exécuter l'opportun ayant osé demander une audience auprès de lui, il avait à présent un sourire cynique et lui offrait une tasse de cette mixture si délicate que l'intrus appela café. Décidément, cette terre recelait des saveurs et des découvertes qui lui plaisaient au delà de ce qu'il aurait pu imaginer.
- Et dites-moi, Piastre, méprisa Antrace, qu'est-ce qui vous fait dire que maintenant que je sais ce que vous avez à m'offrir, je vais accepter de céder à une quelconque exigence ? Il me suffit de vous menacer.
Le vieux bonhomme pouffa légèrement, sans céder à la peur qu'il avait dépassé depuis longtemps.
- Je n'ai rien à perdre ! se décida-t-il enfin. Je suis vieux, je n'ai plus de famille, les gens ici me méprisent à cause des mêmes commérages qui vont m'apporter un peu de réconfort.
- Rien à perdre d'accord, mais que pensez-vous de la souffrance ? expira-t-il d'un regard pervers et si calme que la crasse de son âme débordait par chacun des pores de sa peau.
- Je vais vous apprendre une chose, malgré mon appartenance à ce peuple de primates comme vous le dites. J'ai une maladie que l'on appelle le mal des os, ici. Mes articulations se bloquent peu à peu et le processus s'accélère. J'ai parfois tellement mal qu'un de mes voisins a dû retenir ma hache lorsque j'ai tenté de me sectionner la main la semaine dernière. Le mal porte à des crises de démence parfois. Lorsque ce mal aura gagné l'ensemble de mon corps et que je serais totalement paralysé, ne pouvant rien faire pour alléger la souffrance qui durera probablement des mois, je peux vous assurer qu'une journée de lapidation me sera préférable. Je vous demande simplement de finir mes vieux jours dans une maison, confortablement installé et avec quelqu'un m'apportant mes repas, et que, lorsque la douleur se fera trop sentir, vous me tirerez une de vos balles dans la tête. Ce qui ne devrait pas trop tarder. En attendant, je vous offre toutes mes connaissances du village et de ses habitants. Je pense que c'est un compromis honnête.
Antrace réfléchit quelques secondes, histoire de ne pas montrer à quel point il avait besoin de ces informations, mais les dés étaient jetés. Le vieux avait affirmé connaître à qui le cœur de chaque homme du village était attaché, même secrètement. Il ne pouvait que saisir l'opportunité. Le pacte fut donc scellé d'une poignée de main. Piastre finirait ses vieux jours dans une maison à l'extérieur du village, et serait servi par Capucine, une des filles assignées aux cuisines. Il l'avait toujours trouvé extrêmement jolie, même si elle était en âge d'être sa petite-fille, voire son arrière-petite-fille. Il donna les noms des hommes et chacun se vit attribuer une fille dont il serait responsable. Le vieux Piastre avait cette faculté de cerner qui était secrètement amoureux de qui. C'était le seul avantage de rester constamment assis à l'écart dans les fêtes. Il voyait quel homme regardait dans quelle direction lorsque ses amis ne s'en doutaient pas. Lorsqu'il était évident que le jeune homme n'avait pas encore arrêté son choix, il se voyait attribuer la responsabilité de ses petits frères et sœurs, ou de son propre grand-père, ou de sa mère veuve. Bref, chacun se vit relié à une ou deux personnes.

Quelques heures plus tard, Antrace se tenait fièrement au centre du village et un feu entretenu au pied de l'estrade léchait nonchalamment des petites tiges en métal dont les pointes semblaient aussi fines que des aiguilles à tricoter. Il expliqua alors aux Moussalard leur nouveau principe de vie et commença à énoncer les noms. Pour éviter de quelconques représailles qu'il ne pourrait pas contrôler, le vieux Piastre avait d’ores et déjà été emmené dans sa dernière demeure. Le discours fut interminable. Alors qu'il énonçait les noms et prénoms des personnes reliées, les deux ou trois intéressés devaient se rendre vers les hommes munis de ces tiges rougies par les flammes et se laisser graver un numéro sur l'avant bras, le même que celui qu'on gravait à la personne qui lui était rattachée.
Antrace poursuivit son discours, leur expliquant que les mines allaient être rouvertes très rapidement, dès que les équipements nécessaires pour l'extraction du minerai de charbon seraient en état de fonctionnement. Cela ne devrait pas être plus tard que le lendemain vu que le vieux Piastre leur avait indiqué qu'après la fermeture des mines, tout avait été entreposé dans une vieille maison proche de l'entrée des mines. Il suffisait juste de veiller à ce que tout soit en état et ses hommes étaient déjà à pied d'œuvre. Le village serait réorganisé. Les femmes se voyaient désormais assignées à des tâches de lessive et du ménage en général. Elles feraient tourner le village alors que les hommes iraient creuser la terre et extraire le charbon.
Les chasseurs fulminaient. Il leur faudrait trouver un moyen de s'évader ou de se rebeller, mais comment le faire sans risquer la vie de la femme à laquelle ils tenaient le plus au fond d'eux-mêmes ? Tous se demandaient comment ces monstres pouvaient en savoir autant. Pouvaient-ils lire dans les esprits ? La seule fierté qu'ils pouvaient tirer de la situation à l'heure actuelle était de voir la réaction des Moussalards. Les femmes et même les enfants se voyaient tatoués disgracieusement comme du bétail, mais chacun serrait les dents du mieux qu'ils pouvaient et seuls les tout petits avaient versé une larme à la brûlure infligée pour inscrire sur eux le numéro de leur mère. Certaines associations les étonnèrent cependant. La plus surprenante fut sans aucun doute celle de Tracand. Lorsqu'ils appelèrent à ses côtés Rose, ce dernier faillit s'étouffer. Mais la jeune femme s'avança le plus dignement du monde, et tendit son bras avec détermination. Rose était une jeune femme fière et hautaine. Elle avait espéré que Valone lui serait attribué, mais on lui avait collé ce voyou de Tracand. Elle grimaça de dégoût en le regardant avant de retourner s'asseoir aux côtés des femmes de sa maison. La seule chose qui la consolait c'était qu'aucune autre fille n'avait été "attribuée" à Valone. On lui avait affecté une dizaine de personnes âgées et autant d'enfants en bas âge. A croire que, même sans le connaître, ces monstres avaient deviné qu'il était de taille à lutter contre eux et qu'il fallait accentuer la menace pour qu'il se tienne tranquille.

Tracand rageait. Cette imbécile de Rose prenait cela pour un jeu ? Il avait parfaitement lu dans son esprit comme il pouvait lire les traces de gibier laissées sur le sol. Elle aurait préféré Valone ! Elle aurait même aimé être tatouée du même numéro que son cher Valone ! C'était incroyable. Elle pouvait aller mourir dans un coin sans qu'il ne lui adresse même un regard. Il détestait être méprisé et surtout pas par cette prétentieuse de Rose. Elle l'avait toujours rabaissé plus bas que terre parce qu'il avait osé l'inviter un jour au bal de printemps. Il garda les yeux pleins de rage fixés sur elle alors que le fer brûlait sa peau sans même sourciller. Le garde appuya alors un peu plus sur son bras, pensant qu'il devait y aller trop doucement pour provoquer un tel manque de réaction, mais toutes ses tentatives pour lui arracher ne serait-ce qu'une grimace n'y changèrent rien. Il ne pouvait absolument pas se douter que le seul incendie qui ravageait Tracand à cet instant-là ne lui consumait pas la peau, mais la totalité du cœur.

Dans la grotte, Laurise se réveilla avant les autres. Elle était habituée aux nuits courtes et inconfortables. Son métabolisme ne lui permettait pas de supporter plus de six heures de sommeil consécutives dans le meilleur des cas. Elle se tenait face à la chute d'eau, les bras croisés, aussi droite qu'un piquet. Évidemment, elle ne voyait absolument rien de ce qu'il pouvait se tramer de l'autre côté. Elle imaginait ses parents maltraités par ces brutes sans nom. Son père invalide ne vaudrait certainement pas grand-chose à leurs yeux et sa mère allait devoir trimer encore plus qu'elle ne le faisait au quotidien. Son visage se durcit encore un peu plus à cette idée. Mais elle ne les abandonnerait pas. Il était hors de question qu'elle les laisse affronter seuls un sort si peu enviable. Une fureur froide la ravageait intérieurement. Ce devait être l'impuissance. A cet instant, tous ses espoirs se tournaient vers une seule petite phrase qu'avait prononcé Sarah avant qu'elles ne s'enfuient. Elle avait un plan, et pas uniquement pour sortir de ces cages. Les deux jeunes femmes étaient amies depuis leur plus tendre enfance et elle la connaissait sur le bout des doigts, la lumière qu'elle avait décelée dans ces yeux était bel et bien celle d'un avenir meilleur que celui qui venait de se dessiner pour les Moussalards en même pas vingt-quatre heures. Elle devait lui faire confiance et surtout lui permettre de retrouver ses forces pour les guider jusqu'à la solution. Ce n'est qu'à cette condition-là qu'elle pourrait sauver ceux qu'elle aimait.
- A quoi tu penses ? lui murmura une petite voix derrière elle.
-Déjà réveillée ? Tu as besoin de plus de sommeil que moi Mélissa, retourne te coucher.
Cette remarque fut suivie d'une petite moue boudeuse qui ne put que l'attendrir. Il fallait admettre qu'elle ne pouvait pas voir de combien d'heures elles avaient dormi, vu que la lumière du jour leur apparaissait de manière déformée au travers de l'eau, mais c'était déjà bien plus qu'elle n'avait pu l'espérer en pareilles circonstances. Réséda commençait légèrement à bouger, sortant peu à peu du sommeil alors que Sarah... En regardant dans sa direction, Laurise constata que plusieurs petits vers s'éloignaient de là où avait dormi Mélissa. Elle porta sur elle un regard interrogateur, surprise que la jeune femme n'ait pas poussé des hurlements hystériques en s'en rendant compte.
- Ils sont restés à quelques centimètres de moi et je ne les ai sentis qu'à mon réveil.
- Sentis ? Comment tu peux les avoir sentis alors qu'ils ne t'ont pas touchée ?
- Je... heu... pas sentis de cette manière. J'avais simplement l'impression qu'ils étaient là et... qu'ils ne viendraient pas me monter dessus, dit-elle en haussant les épaules. Sinon tu penses bien que j'aurais hurlé et qu'ils seraient tous écrabouillés à l'heure qu'il est. Mais ça aurait risqué de réveiller Sarah...
La chasseuse sourit légèrement, étonnée du changement provoqué chez son amie. Hier encore elle serait sortie de la grotte en pleurant et criant de toutes ses forces que les vers avaient voulu la manger. Peut-être commençait-elle à comprendre que les insectes ne lui voulaient aucun mal. Quoi qu'il en soit, même si elle avait eu cette réaction-là, il y aurait eu peu de chance pour que Sarah se réveille.
- Elle ne va pas mieux.
L'intervention de Laurise n'avait rien d'une interrogation. L'état de leur amie semblait s'aggraver d'heure en heure.
- Il lui faut une infusion de feuilles de Solance et peut-être même autre chose, mais ça, elle seule pourrait nous le dire. Je ne connais pas les plantes aussi bien qu'elle.
- Il nous faut aussi de la nourriture. Nous n'avons rien avalé depuis quand ? Hier matin pour vous et avant-hier soir pour Réséda et moi. Il nous faut quelque chose dans l'estomac et à Sarah aussi. Elle ne pourra pas reprendre de forces, sinon.
-Nous ne pouvons pas sortir, Laurise. Si nous bougeons d'ici, nous allons nous faire attraper c'est impossible !
- Et si nous restons ici sans rien faire, nous allons mourir de faim. La première sera certainement Sarah. Regarde-la !
Toutes les deux se tournèrent vers l'intéressée. Allongée sur le dos et bougeant la tête comme perdue dans un cauchemar dont elle n'arriverait pas à s'extirper, il était plutôt facile d'imaginer quelle scène pouvait ainsi la hanter.
- Tu penses qu'elle disait vrai ou qu'elle délirait ? s'inquiéta alors Mélissa.
- Aucune idée. Mais la question n'est pas là pour le moment. Il faut que nous reprenions des forces, et ensuite, nous pourrons voir quelles options s'offrent à nous. Hey, tu trembles ! Viens là !
La chasseuse prit Mélissa dans ses bras sans attendre qu'elle le lui autorise et lui frictionna les épaules pour la réchauffer un tout petit peu. Ce genre d'effusion était rare, mais Réséda dormait encore et elle ne se sentirait pas lésée d'une chose qu'elle ne voyait pas.
- Il nous faudra aussi des vêtements secs, intervint alors Réséda, provoquant un bond en arrière de Mélissa. Mes vêtements sont tout déchirés ! Faites attention, ne vous approchez pas de moi, finit-elle le regard bas.
Les deux jeunes femmes se trouvèrent bien impuissantes et honteuses face à sa détresse. Même si la jeune hybride ne leur reprochait pas le réconfort mutuel qu'elles s'échangeaient en s'étreignant, il était évident qu'elle aurait donné n'importe quoi pour un peu de chaleur humaine. Chaque rapprochement physique des autres n'avait pour effet que de lui faire sentir un peu plus sa différence. Laurise se maudit intérieurement d'avoir contribué un peu plus à son mal-être, elle se montrerait plus vigilante la prochaine fois même si la condition de Réséda allait leur compliquer la tâche. Au village, chacun avait appris à composer avec sa différence et tout se passait bien. Mais dans ces conditions, son cas devenait difficile à gérer.

- Mélissa ! bredouilla alors Réséda dans un son particulièrement inquiétant. Tes cheveux...
- Quoi, mes cheveux ? s'enquit cette dernière en portant une main sur son crâne pour vérifier qu'elle était bien coiffée.
Cette maudite grotte n'avait aucun confort et encore moins de miroir.
- Il sont... ils sont noir ébène.
- C'est vrai ça ! s'étonna à son tour Laurise.

Mélissa était une jeune femme assez quelconque de visage. On ne pouvait pas dire qu'elle était moche, loin de là, et un certain charme se dégageait d'elle lorsqu'on la connaissait. Elle avait mille et une mimiques qui la rendaient non seulement touchante, mais d'une espièglerie attachante. Mais on ne pouvait pas non plus dire qu'on se retournait sur elle avec un seul coup d'œil. Ses cheveux étaient châtain foncé, une couleur plutôt commune ce qui correspondait bien à sa personnalité, pensait-elle. Elle avait pourtant des yeux d'un bleu à couper le souffle. C'était la seule et unique particularité physique dont elle était fière, même si elle ne l'aurait jamais avoué, prétendant sans arrêt que les yeux de Réséda étaient encore plus beaux que les siens lorsqu'on la complimentait. Fait qui agaçait particulièrement Laurise.
- Regarde-moi !
Laurise la prit par le bras et la tourna face à elle, obligeant la jeune femme à baisser la tête dans une tentative dérisoire pour masquer sa honte.
- C'est dingue, poursuivit la chasseuse. Ils ont changé de couleur en une seule nuit ! Ils sont aussi noirs que si tu les avais plongés dans de l'encre de poulpe. T'as fait quoi ?
- Mais rien ! s'indigna-t-elle.
Comme si elle avait pris soin de se teindre les cheveux dans un pareil moment ! C'était totalement ridicule.
- Je ne m'en étais même pas rendu compte !
- On ne change pas de couleur de cheveux en une nuit ! Mélissa, tu as dû dormir sous quelque chose. Ou j'en sais rien moi.
- Mais quoi ? lui répondit plus énergiquement la jeune hybride au bord des larmes. Je n'ai rien fait, j'ignore ce qui cloche avec moi....
- Hey p'tite pomme... se radoucit Laurise, voyant que son inquiétude pouvait passer pour un air inquisiteur à certains moments, surtout sous le regard lourd de reproches de Réséda. J'ignore ce qu'il se passe, mais ce n'est qu'une couleur de cheveux, ça n'est pas bien grave quoi qu'il en soit. Tu ne te sens pas mal ou... différente ?
- Non... non je ne crois pas.
- Bon, alors nous n'avons pas le temps de nous plonger plus en profondeur sur le problème, décréta-t-elle. Le temps nous est compté. Et je dois dire que cela te va à ravir ! Tes yeux ressortent tellement ainsi. C'est à couper le souffle !
- C'est vrai, Mélissa ! lui sourit d'affection Réséda.

Mélissa s'autorisa alors à relever légèrement les yeux, et posa son regard interrogateur sur Laurise. Le cœur de la chasseuse rata deux ou trois pulsations devant le bleu éclatant encerclé du noir profond des cheveux qui encadraient ce visage d'ange, mais elle n'eut pas le loisir de s'y noyer même quelques instants. Il fallait agir.
Au bout de quelques minutes, les décisions étaient prises contre l'avis de Mélissa. Laurise allait sortir de la grotte pour leur chercher à manger. Elles n'avaient pas le choix. Mais quelques minutes plus tard, c'était Laurise elle-même qui s'emportait contre l'avis des deux autres filles. Mélissa avait obtenu de l'accompagner dans sa quête. En effet, il existait une cabane située à environ huit heures de marche d'ici avec du matériel de secours pour les chasseurs. Lorsque l'un d'entre eux cassait son arc ou déchirait un de ses vêtements, il lui fallait du matériel de remplacement. Des pansements et autres médicaments les y attendaient. Il était peu probable que leurs assaillants s'aventurent aussi loin dans les montagnes et, de toute manière, cette cachette était leur seul espoir de salut. Il faudrait donc attendre au moins seize heures supplémentaires à Sarah et Réséda pour pouvoir manger, mais l'une était encore inconsciente et l'autre avait l'estomac tellement noué qu'elle ne pourrait avaler quoi que ce soit dans l'immédiat.
Mélissa avait réussi à s'imposer tout simplement pour proposer des bras supplémentaires pour porter les vivres et autres vêtements qui leur seraient nécessaire. Laurise ne pourrait pas porter à elle seule et la nourriture et le matériel pour leur survie sur une si longue distance. Il restait maintenant le risque de se faire repérer par le groupe parti à leur poursuite, mais cette fois, l'urgence n'était plus au programme et Laurise avait le temps de masquer ses traces comme le lui avaient enseigné Tracand et Valone. Elle eut un pincement au cœur lorsqu'elle indiqua à Mélissa de ne pas marcher sur l'herbe, mais plutôt sur les parties de terres les plus sèches. Une herbe cassée porte toujours la trace de celui qui l'a foulée alors qu'un pas sur un sol très sec ne laisse pratiquement pas de marque. Tracand, l'hybride de la terre avait bien des côtés agaçants, mais il fallait avouer qu'il lui avait tout appris concernant les empreintes sur le sol.

Réséda avait demandé à son esprit d'envoyer un vent qui éloignerait les odeurs des filles loin de leurs poursuivants depuis la grotte. De toute manière, d'après l'esprit, ils étaient passés de l'autre côté de la rivière et continuaient leur traque en direction du prochain village ; ce dernier étant déserté, cela ne poserait pas de problème. En attendant anxieusement le retour de ses amies, elle s'était assise proche de sa sœur, regrettant de ne pouvoir la serrer contre elle pour la rassurer dans son sommeil agité. De quel mal souffrait-elle ? Elle espéra que la décoction d'herbes qu'allaient ramener ses deux amies suffirait à la remettre sur pied, mais à vrai dire, elle en doutait fortement. Perdue dans ses pensées, elle ne vit pas vraiment le temps passer. "Les filles ont dû atteindre la réserve", se dit-elle en voyant nettement la lumière décliner dans la grotte. "Il fera bientôt aussi sombre que dans le trou du cul d'un singe", pensée qui la fit à la fois rougir et sourire, un peu honteuse. Cette expression était l'une des favorites de leur grand-père, mais il fallait bien avouer qu'elle et sa sœur s'étaient pris un certain nombre de réprimandes de la part de leur mère en la prononçant devant elle. Elle eut un peu de réconfort en pensant que ses parents se trouvaient à l'abri de l'autre côté d'une nouvelle barrière végétale. Les barrières semblaient un rempart infranchissable. Marécages, plantes vénéneuses, sables mouvants, lianes étouffantes, aucun homme, même muni d'un de ces maudits fusils ne pourrait la traverser avant un moment. C'était tout de même dommage, peut-être que son père aurait pu lui expliquer pourquoi Sarah croyait entendre les esprits, tous les esprits et même chaque entité végétale qu'il contrôlait.
A cette pensée, ses yeux s'écarquillèrent gros comme ceux d'un toua toua, une petite créature très très moche dont les yeux mangeaient la moitié du visage. Elle avait la solution. Elle implora alors son esprit de revenir du plus fort qu'elle le put et espéra que, sans menace de mort, son appel serait entendu. Après tout, elle avait une peur bleue, seule avec sa sœur inconsciente, confinée dans une grotte à moitié plongée dans l'obscurité et avec une telle menace rôdant à l'extérieur. Elle se concentra donc fort, très fort et s'apprêta à poursuivre cet effort durant un certain temps, comme il le lui avait fallu lors de son premier appel. C'est alors qu'elle entendit un petit bruit, ouvrit les yeux et poussa un cri d'horreur en se plaquant contre la paroi rocheuse. Une sorte de corps transparent s'était matérialisé devant elle. Jamais elle n'avait vu telle créature.

A la tombée de la nuit, les deux filles ne furent pas mécontentes de trouver enfin le refuge. Laurise préconisa la prudence et attendit quelques minutes, tapie dans les fourrés à observer si personne ne rôdait autour de la petit bicoque en bois à peine plus grande que la baraque à poules de ses parents. Mais elles n'avaient pas été suivies durant ces huit longues heures de marche au travers de la forêt. Aucun aboiement, aucun cri menaçant n'était venu perturber leur escapade et il semblait très peu probable qu'un de ces gardes ne les ait devancées jusqu'ici.
Elle fit alors signe à Mélissa que la voie était libre et commença à se relever lorsqu'elle entendit une sorte de déclic juste derrière elle.
-Un seul geste et je t'explose la cervelle ! avait prononcé une voix grave et inébranlable. Elle leva alors les mains et se retourna lentement. Ses spéculations étaient totalement fausses. Ils les avaient retrouvées.
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