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Notes d'auteur :
Et voilà la suite ! j'espère que ça vous plaira. Si vous avez des questions n'hésitez pas ^^. Bonne lecture.
-Une minute ! Réséda, comment pouvez-vous parler à cet esprit ? Aurore est l'hybride de l'air dans notre village et vous être l'hybride de... enfin, vous savez ! Ce que vous dites est impossible. Vous allez respirer un bon coup et nous allons vous conduire aux soins. Ne vous en faites pas. Tout va bien se passer mon enfant.
-Non ! Non ! hurla-t-elle un peu plus fort. Je ne divague pas. Je lui parle. Ne perdez pas de temps, je peux l'entendre, il a vu. Il est là et...

La jeune femme s'arrêta brutalement, le visage plus blême qu'à son habitude... à son oreille, l'esprit nouvellement révélé à ses sens avait murmuré un « trop tard ».

-Quoi ? Que se passe-t-il, Réséda ?
Elle était tombée à genoux, respirant difficilement et cherchant à se reprendre un tant soit peu. Sarah courut vers elle pour l'aider à se relever ou au moins la soutenir mais elle la repoussa à distance d'un signe de main. L'affranchie s'arrêta net au milieu de l'allée principale à mi-chemin entre Réséda et le conseil, apportant son témoignage pour soutenir le discours de sa sœur.
-Elle peut l'entendre ! affirma-t-elle. J'en ai été témoin, cela fait plus de six mois qu'elle entendait une voix. Aurore est trop jeune et l'esprit a certainement choisi quelqu'un de plus mature.
-Admettons, mais l'esprit de la forêt ne m'en a pas parlé ! Aucun autre esprit ne nous a alarmé. Et puis, voyons Sarah, tu sais aussi bien que moi qu'il n'existe tout simplement pas d'autre continent.
-Et l'esprit des bois est-il capable d'aller voir au delà de l'horizon de la mer ? l'agressa Réséda, de nouveau maîtresse d'elle-même. Non ! L'esprit de l'air vagabondait au large lorsqu'il les a aperçus. Des dizaines de bateaux, des hommes armés et n'ayant pour seule volonté que de piller nos ressources naturelles pour mener leur propre guerre sur un autre continent. Croyez-moi. Il n'est plus temps de se demander pourquoi ! Il faut agir ! Ils ont accosté et sont en train d'attaquer Flomail. Mon esprit vient de me le dire. Certains courent déjà vers nous.

Les murmures s'étaient transformés en discussions houleuses dans toute l'assemblée. Certains se laissaient gagner par la panique alors que d'autres criaient aux divagations de la petite vénéneuse. Mais toutes ces hésitations furent interrompues les unes après les autres en l'espace d'une minute. L'ensemble des hybrides recevait des messages de leurs esprits. Ce fut Chene le premier à se taire et dont le visage se transforma un véritable masque de terreur, puis Eglantia mis une main devant sa bouche pour retenir un cri, les yeux exorbités d'incrédulité et ainsi de suite. Les affranchis se regardaient les uns les autres, sans véritablement comprendre ce dont il retournait sauf que l'heure était grave. Les discussions s'accéléraient de part et d'autre des deux jeunes filles figées au milieu de l'allée centrale. Alors que Sarah parcourait les derniers mètres pour aller jusqu'à sa sœur, Tracand arriva en courant, lui aussi à bout de souffle comme l'exigeait l'urgence de la situation.
-Nous avons un énorme problème ! Il faut faire vite. L'esprit de la terre vient de me dire que nous allons être attaqués !

Le conseil essaya de faire entendre raison aux personnes présentes mais la panique gagna si vite l'assemblée que l'anarchie s'empara du moment, ne laissant aucune chance à la raison de s'imposer. Certains partaient chercher leurs familles, d'autres restaient figés sur place ne comprenant pas ce qu'il se passait. Sarah et Réséda avaient réussi tant bien que mal à s'éclipser de la salle grâce à l'arrivée de Tracand. La petite vénéneuse s'appuya le long de la palissade en bois de la salle du conseil et s'y laissa glisser, apeurée au point de ne pas avoir pensé à remettre son voile sur le visage.
-Réséda, lui murmura Sarah en se penchant vers elle, qu'est-ce qu'il se passe vraiment ? Qui sont-ils et que veulent-il ?
-Sarah, oh mère nature ! Sarah ! J'ignore qui ils sont, mais mon esprit m'a dit que d'autres continents existaient, qu'il fallait prévenir ton père. Il avait essayé d'en parler à ses semblables, mais aucun d'entre eux ne l'a écouté, pas même le Père des Pères. Mais maintenant, les continentaux sont à Flomail, il me dit ce qu'il se passe, il s'élève dans les airs, observe et revient, les gens se font massacrer, Sarah ! Mère nature ! répéta-t-elle comme pour conjurer un sort déjà en marche. Ils ont des armes étranges, elles lancent des petits projectiles si vite et si loin qu'il transpercent la peau provoquant une mort instantanée. Des animaux inconnus les accompagnent, comme des loups domestiqués qui attaquent ceux qui s'enfuient. Sarah, j'ai peur ! L'esprit de l'air essaie de parler aux autres, mais il est trop tard. Même eux ne savent pas quoi faire. Ils n'ont aucun pouvoir sur un tel fléau. Ils vont prévenir les autres villages pour qu'ils se protègent, mais pour nous...

Elle pleurait et s'écarta de sa sœur pour ne pas prendre le risque qu'une de ses larmes ne l'atteigne. A présent, les villageois s'affolaient et couraient autour d'elles sans même savoir où aller, la panique avait gagné le village entier en seulement dix minutes. Sarah n'arrivait pas à analyser la situation, tout était si brutal que cela semblait irréel. Il leur fallait s'organiser pour repousser cet ennemi tout droit sorti d'un cauchemar et sur lequel ils n'avaient strictement aucune information. Il fallait...

Alors qu'elle tentait de reprendre ses esprits et de les organiser pour réagir comme elle l'avait toujours fait, des hurlements d'animaux se firent entendre au loin alors qu'une femme criait à gorge déployée au Sud du village.

-Sarah ! Mère nature ! Sarah, ils sont là ! Les jeunes femmes se relevèrent pour aller voir d'où provenaient les cris de plus en plus nombreux sans se soucier des bruits sourds aussi violents que des coups de tonnerre retentissant dans cette même direction. Leur marche empressée se transforma en une course effrénée comme un élan désespéré pour chercher une réponse à cet obscurcissement si brutal de leur avenir.

Moussalin n'était pas très grand, elles arrivèrent rapidement à l'entrée sud du village et stoppèrent net leur course devant l'horreur. Impossible de comprendre quoi que ce soit à la situation. Des hommes, tous très grands, bien plus que la moyenne des villageois, semblaient venir de toutes parts, ils avaient immobilisé les hommes et les femmes se trouvant sur le chemin en les menaçant avec quelque chose que les filles ne connaissaient pas. Tous pleuraient et arboraient des expressions terrorisées. C'est alors que le petit Simo repéra Sarah et courut vers elle en ignorant les appels gutturaux de leurs assaillants, les bras en l'air et les larmes ruisselant sur son visage. Les yeux des jeunes filles se fixèrent sur ceux du gamin affolé, Sarah plia ses genoux et lui tendit les bras pour qu'il vienne s'y réfugier, mais alors qu'il arrivait tout juste vers elle une sorte de coup de tonnerre retentit si fort que chacun s'immobilisa net. L'expression du gamin changea brutalement, de terrorisé il eut l'air d'interroger Sarah du regard avant de s'écrouler à seulement quelques pas d'elle, face contre terre.

-Le premier qui bouge se prend une balle dans la tête ! » hurla un des hommes alors que leurs animaux tous plus puissants les uns que les autres couraient pour rassembler les villageois comme un troupeau égaré. « Tout le monde à genoux, les mains dans le dos. Immédiatement ! »
Alors que les Moussalards s'exécutaient sous le coup de la peur et de l'incompréhension, ses compagnons partirent en courant à travers le village, certains suivis par ses bêtes immondes alors que d'autres restèrent sur les axes principaux.
Sarah se précipita vers le petit gamin pour le ramasser mais elle s'effondra en voyant le sang couler le long de son gilet. Une de ces balles dont avait parlé Réséda lui avait déchiré la chair et perforé l'omoplate pour se loger en plein dans son petit cœur. Il était mort. Elle releva la tête le regard haineux, fixant l'homme qui avait parlé et se redressa, le cadavre de l'enfant à ses pieds.
-Bande de brutes ! cracha-t-elle. Quelle sorte d'hommes êtes-vous pour vous en prendre à un enfant sans défense ?

Mais alors qu'elle attendait une réponse de l'homme qui s'avançait d'un pas vif vers elle, ce dernier saisit l'arme ayant servi à lancer un projectile dans le cœur de Simo et lui assena un coup si violent au visage avec la poignée que la jeune femme tomba à terre, inconsciente.
-Ramassez-moi ça et apportez-la sur la place de ce bled, avait-il ordonné sans même s'arrêter ni lancer un regard vers sa sœur se traînant à la rescousse de Sarah.

Lorsqu'elle reprit conscience, elle porta sa main à sa mâchoire endolorie. Elle était allongée sur la place du village et entourée de beaucoup de monde ne lui prêtant pas la moindre attention, à l'exception de Réséda.
-Lève-toi et mets-toi comme moi » lui murmura cette dernière, à genoux et les mains derrière la tête.
Se remémorant rapidement les événements, la petite blondinette s'exécuta avant d'analyser la situation autour d'elle.
-Qu'est-ce qu'il se passe ? questionna-t-elle du bout des lèvres mais sa sœur ne lui répondit pas, montrant des yeux un garde qui s'approchait.
L'ensemble du village semblait rassemblé ici, dans la même posture qu'elle alors que ces hommes bien étranges les entouraient, menaçant la foule avec des armes que Sarah n'avait jamais vues avant que l'une d'elle ne tue un enfant sous ses yeux. Mère nature ! pensa-t-elle.
-Simo, ils ont tué Simo ? osa-t-elle demander alors que le garde s'éloignait.
-Oui, lui et d'autres... Ancelme a essayé de leur résister ainsi qu'Annie et Lauroin. Lorsque leurs familles ont hurlé de peine, ils leur on tiré dessus sans même se poser une seule question, c'est un carnage.

Impensable ! Tout ceci ne devait être qu'un amer cauchemar dû à la fête de la veille. Impossible ! Mais les pleurs étouffés des villageois amassés autour d'elle attestaient de la réalité des faits. Qui étaient ces hommes, si tant était qu'on pouvait les qualifier d'hommes ? Ces monstres semblaient mesurer une tête de plus que les hommes du village en moyenne. Ils étaient tous taillés comme Séven et plus costaud encore, semblait-il. Leurs cheveux, lorsqu'ils n'étaient pas chauves, tiraient sur un gris anthracite qu'elle n'avait jamais observé même chez les personnes âgées. La plupart d'entre eux arboraient des blessures mal raccommodées et laissant des cicatrices infâmes sur leurs visages ainsi que leurs torses. A bien y regarder, certains semblaient même mutilés. Il leur manquait une main, ou un oeil comme pour le garde le plus proche de leur chef. Vêtus uniquement de pantalons tissés dans une matière inconnue, des bretelles croisées sur leurs torses soutenaient des munitions pour leurs immondes armes. Il ne fallait pas être très observateur pour constater que la saleté transpirait sur chaque parcelle de leur peau. Leurs cous et leurs poignets étaient encerclés de bracelets et colliers de cuirs très serrés. Sarah s'étonna en voyant que ces « bijoux » d'un nouveau type étaient parsemés de clous. Comment pouvait on porter des bijoux lorsque l'on était un homme et qui plus est avec des clous ?
La noirceur de leurs vêtements, si étranges qu'ils soient, contrastait fortement et de manière écœurante avec leur peau détestablement blanche sous les couches de crasse. Seuls deux d'entre eux semblaient différents et affichant des caractéristiques proches de celles du commun des mortels. Mais qui étaient-ils donc et d'où venaient ces monstres ? Quand soudain une pensée évidente s'imposa par-dessus ces constatations :
-Seven, Laurise, Mélissa et grand père ? Où sont-il ?

Réséda lui montra du regard des directions différentes. Leurs amis les regardaient de loin, sans rien faire pour se rapprocher, mais Seven paraissait soulagé de la voir debout ou presque.
-Ils ont été cueillir tout le monde dans les maisons et d'autres arrivent encore. Les anciens ont été transportés dans les cuisines et ceux capables de tenir debout sont là-bas, lui indiqua-t-elle du menton.
Sarah faillit hurler en voyant son grand-père, encore en pleine convalescence et à bout de forces se tenir avec difficulté dans la même position qu'elle. Elle voulut se lever pour l'aider mais Réséda lui mit immédiatement une main sur la cuisse non sans avoir vérifié que son gant était bien ajusté.
-Si tu bouges, ils te tuent.
Sa sœur allait protester, mais elle fut stoppée dans son élan par l'arrivée de nouveaux gardes armés, toujours accompagnés de deux de ces affreuses bêtes perfides et dont la bave dégoulinait de leurs babines. Ils s'adressèrent à celui qui semblait le chef de la meute. Ce dernier écouta attentivement ce que l'autre lui murmura avant d'acquiescer d'un air satisfait et souffler dans une sorte de corne ressemblant fortement au cor de fête. Loin d'être porteur d'une bonne nouvelle, le son de ce triste signal se répandit lugubrement telle une onde de choc malsaine, glaçant le sang de Sarah et ses compagnons d'infortune. A ce moment, les villageois constatèrent avec effroi que d'autres de ces monstres rodaient à présent dans leur sanctuaire jusque-là si paisible. Difficile d'estimer leur nombre, mais s'ils n'étaient pas aussi nombreux que les Moussalards et Sarah n'aurait pas parié là-dessus, ils semblaient deux fois plus forts et armés que n'importe lequel de ses amis.
C'est alors qu'une jeune femme vêtue d'une robe faite de la même matière que ces brutes s'avança lentement jusqu'à l'estrade d'où parlait le chef de cette horde, se postant juste côté de lui avec un sourire discret. Elle leur ressemblait en quelque sorte même si sa féminité avait d'égale celle de Rose. Fine et plus grande que n'importe laquelle des Moussalardes, elle avait les cheveux descendant en pagaille sur ses épaules d'un blanc crasseux très étrange pour une jeune femme. Il était perturbant de voir son visage anguleux et un peu asymétrique sans pour autant pouvoir la qualifier de laide. Le chef lui passa une main derrière la tête et se tourna vers l'assemblée des prisonniers.

-Bien. On vient de m'informer que vous étiez tous présents alors nous allons pouvoir commencer. Ceci, dit-il en brandissant son arme bien haut, est une arme à feu.
Il tira un coup en l'air, provoquant ce bruit si sec d'un éclair ravivant la mort du petit Simo dans la mémoire de Sarah et faisant sursauter l'assemblée.
- Pour ceux qui n'auraient pas assisté à ses performances, poursuivit-il, ce petit bijou est meurtrier au premier coup et sur une distance très importante. Rien à voir avec vos armes de primates.
Il laissa s'écouler quelques secondes le temps que chacun intègre ce que cela impliquait et reprit :
- Bien. Les bases étant posées, nous allons pouvoir commencer. Il faut toujours se présenter. Moi, je suis Antrace, votre nouveau maître.
-Allez-vous faire voir ! cria Langrois, le meunier du village, en se levant. Je n'ai pas de...
Il y eut un coup de tonnerre et il tomba raide mort, un trou sanglant creusé au milieu de son front, provoquant les hurlements de ses proches et des cris de terreur de certaines femmes du village.
-D'autres objections ? questionna le fameux Antrace. Voilà, c'est bien, reprit-il voyant que personne ne levait la voix. Je disais donc : je suis le maître, et vous les esclaves. Voilà des siècles que vous vivez comme des rois dans l'opulence la plus totale alors que nous luttons pour survivre, cherchant comme des mendiants un peu de nourriture ou de l'eau potable. Cette ère est terminée ! hurla-t-il plein de haine et de passion à la fois.
Son cri fut repris pas des « ouais ! » criés de l'ensemble des hommes les encadrant.
- Vous allez travailler pour nous et nous allons profiter de l'opulence de ces terres.
Les Moussalards, Sarah y compris, ne bougèrent pas. Personne ne comprenait ce qu'il venait de leur tomber sur la tête en l'espace d'une heure à peine. Ils écoutaient de manière incrédule ce fou parler, sans pouvoir réagir puisque le moindre de leur mouvement serait sanctionné par un tir des hommes en poste autour de la place.
-Cette belle demoiselle, reprit-il en montrant la jeune femme dont l'âge était difficile à cerner, mais dont les traits du visage attestaient d'une certaine jeunesse, est ma fille, Déra. Vous lui devez obéissance et respect.
La jeune femme baissa la tête, fait surprenant qui laissa Sarah perplexe. Elle n'avait rien de l'attitude conquérante de son père et la situation semblait même la gêner, si cela était toutefois possible.
-Maintenant, mon petit doigt m'a dit que je pourrais trouver ici le chef de l'ensemble des villages. Alors ? Petit « chef » dit-il en exprimant un mépris non dissimulé.
Il attendit en scrutant la foule agenouillée devant lui.
-Personne ? s'étonna-t-il en pointant son arme au hasard sur la foule.
Voyant que son grand père commençait à se lever, Sarah le devança, essayant d'occulter les armes se dressant vers elle de toutes parts.
-C'est mon père, mais il est absent du village. Je le remplace, se lança-t-elle avant que quiconque n'ait le temps de réagir.
-Non ! hurla Seven à l'autre bout de la place en se levant d'un bond.
Les gardes le mirent en joue à son tour, n'attendant qu'un seul ordre pour tirer.
-Bien, c'est amusant ceci, commenta Antrace d'un œil pétillant. Jeune homme, vous venez de confirmer les dires de votre bien-aimée.
Évidement, il ne fallait pas être devin pour comprendre qu'il avait essayé inutilement de la défendre et vu leur âge, ils ne pouvaient être qu'amants.
-C'était chevaleresque, mais stupide. Tuez-le, ordonna-t-il d'une manière si détachée que Sarah en aurait vomi. Mais alors que les cliquetis des armes s'enchaînèrent sous le regard épouvanté de Sarah, la fille d'Antrace hurla un « non » désespéré, stoppant les gardes dans leur élan. Elle se pencha ensuite vers son père pour lui murmurer quelque chose à l'oreille qui l'étonna visiblement, mais il lui fit un signe affirmatif de tête.
-Allez comprendre pourquoi, mais votre vie importe à ma fille. Alors asseyez-vous. Je ne vais pas la manger, votre dulcinée, je vais simplement la questionner. Emmenez-la. Sarah fit un signe à Réséda comme quoi tout irait bien. Les autres membres du conseils ne réagirent pas, si ce n'est en baissant la tête, ce que Sarah comprit tout à fait. Ils étaient tous pères et mères de famille, le carnage avait fait assez d'orphelins aujourd'hui. Elle leur sourit donc en partant, signe que son choix n'engageait qu'elle et que, comme à son habitude, elle l'assumerait jusqu'au bout.

Invitée d'une manière étonnement cordiale, elle suivit Antrace, sa fille et ses gardes personnels. En partant, elle lança un dernier regard au millier de Moussalard amassés comme des moutons en attente de leur tonte ou de l'abattoir... Les esprits seuls le savaient... A cette vision son estomac se souleva, elle n'avait pas le droit à l'erreur et devait les défendre tous, chercher à comprendre ce que leur voulaient ces monstres et se libérer de ce joug attaché de force sur leurs épaules à tous. La petite procession s'arrêta au coin de la première rue, devant la maison des Bouteux, une famille d'affranchis. Antrace jaugea le lieu d'un regard intéressé.
-Bien ! Cette bicoque fera l'affaire, décréta-t-il avant de donner un énorme coup de pied dans la porte, mais l'absence de résistance manqua de le déstabiliser. Cette maison aurait-elle déjà été pillée ? questionna-t-il à l'adresse de Sarah, mais la jeune femme ne comprit pas où il voulait en venir.
-La porte est ouverte, avez-vous subi une autre attaque avant la nôtre récemment ?
-Non ! s'offusqua-t-elle. Pourquoi la porte serait-elle fermée ?

Cette réponse l'interloqua plus qu'il n'aurait voulut le montrer. Ne sachant pas totalement comment interpréter cette information, il n'en fit cas et pénétra dans la maison comme s'il entrait chez lui, repéra le fauteuil un peu plus loin avant de s'y vautrer honteusement, invitant Sarah à prendre un siège en face du lui et sa fille à côté. La blondinette le défia du regard, refusant d'accéder à sa demande. Ils étaient chez quelqu'un et elle ne se conduirait pas comme une malapprise en dépit de la situation. Refus provoquant un emportement chez son interlocuteur, qui fit signe à un des gardes de la forcer à s'asseoir.

-Vous laissez vos portes ouvertes au tout venant, mais vous refusez de vous asseoir sous prétexte que le propriétaire des lieux n'est pas là ?
-Avoir besoin d'un peu d'eau ou de se mettre à l'abri de la pluie ne signifie pas que nous devons ignorer que nous ne sommes pas chez nous et que ces choses ne nous appartiennent pas.
-Eh bien d'où je viens, jeune fille, quelqu'un protégeant mal ses biens s'en voit forcément dépossédé et personne ne le plaindra.
-Et d'où venez-vous ?

La blondinette avait oublié à qui elle parlait tant l'atmosphère détonnait avec les événements de la matinée, mais un garde la remit vite en place en lui assenant un coup sur la tête suffisamment fort pour lui ébranler les sens l'espace de quelques secondes. Antrace s'accouda sur ses propres genoux, et posant négligemment sa tête dans ses mains.
-Je crois que vous oubliez qui pose les questions ici. Vous n'ouvrez la bouche que lorsque je vous le demande et uniquement pour répondre. Compris ?
Sarah hocha la tête en se frottant le crâne, elle aurait une bosse pas plus tard que le soir même, certainement, et elle sentait sa joue ainsi que sa lèvre enfler suite au premier coup qu'on lui avait assené.
-Où est votre père ?
-Je n'en sais rien !
-Mauvaise réponse.
La sentence fut immédiate, le garde en faction derrière elle l'agrippa par les cheveux, la soulevant légèrement de son siège, pas assez pour être totalement debout, mais suffisamment pour qu'elle prenne appui sur ses cuisses. Antrace ne prononça plus un mot. Il attendait la réponse à sa question et elle comprit que ses fesses ne toucheraient le bois que lorsqu'elle lui aurait donné satisfaction.
-J'en sais rien, c'est vrai ! Mon père est parti avec ma mère faire une tournée des villages. Il devrait rentrer d'ici un mois environ. Son parcours peut varier en fonction des impératifs de chaque village, je ne sais vraiment pas.
Elle vit alors le leader cligner affirmativement des paupières et elle sentit avec soulagement la pression sur ses cheveux se relâcher. A peine assise de nouveau, elle lança un regard hargneux à son bourreau sans que cela n'ait la moindre conséquence.

L'interrogatoire continua ainsi des heures et des heures. Sarah avait constamment en tête ses compagnons alignés très inconfortablement à l'extérieur et cherchait à abréger cet entretien. La fatigue devenait insupportable au fur et à mesure que le temps passait, jamais elle n'avait tant regretté une nuit blanche. Mais ce monstre ne laissait aucun détail de côté, il la questionna sur leur organisation, les personnalités du village, leurs ressources, leurs armes, leurs échanges avec les autres villages, et bien d'autres points encore. Elle tentait de répondre de son mieux, tout en cachant le maximum d'informations. Mais lorsqu'elle s'était tue malgré les représailles de son bourreau, Antrace avait menacé d'exécuter les anciens les uns après les autres. Si elle pouvait résister un certain temps à la douleur, elle estimait ne pas avoir le droit de mettre la vie des autres en danger. Au fil des heures, la sueur détrempait son visage et ses vêtements commençaient à empester autant que ceux des leurs assaillants. Il était pratiquement le milieu de la journée et la chaleur avait conquis la pièce plutôt lumineuse des pauvres Bouteux. Elle entendait des bruits de casse dans la maison alors que les gardes l'inspectaient et pillaient tout ce qui leur semblait intéressant, jetant le reste par terre sans se soucier de la casse. Elle supposa que l'ensemble des maisons de Moussalin devait subir le même traitement. Antrace croquait honteusement dans une pomme bien juteuse avant de jeter le trognon à même le sol. Il en proposa une à Sarah, mais elle refusa de se sustenter alors que ses compagnons souffraient à l'extérieur. Elle pensait à son grand-père, tenir trois heures sur ses genoux de la sorte allait probablement le conduire à la mort sans tarder. Il fallait qu'elle abrège la conversation coûte que coûte, mais le questionnaire semblait s'allonger au fil des minutes.
-Et où se trouve la mine de Tessala ? lui demanda alors le chef, provoquant un hoquet de surprise chez la jeune femme.
-Co-comment connaissez-vous son existence ?
Cette fois, la question entraîna un coup au visage si fort qu'elle tomba de sa chaise, allant se fracasser contre la table basse en bois et perdant conscience.
Elle n'entendit pas alors Antrace prononcer un « si tu la casses, il faudra trouver un autre responsable et tout recommencer ! ».

Lorsqu'elle se réveilla, un énorme mal de tête lui martelait le crâne et lui brouillait la vue. Elle était allongée de manière très inconfortable dans la même position dans laquelle elle était tombée. Elle se passa une main sur le visage pour constater que son front avait saigné mais la plaie ne devait pas être très profonde. Se relevant tant bien que mal sous les yeux railleurs du petit comité, elle tenta vainement de se rasseoir dignement en dépit des vertiges. Deux petites pertes de conscience dans la même journée auront au moins servi à lui procurer un peu de sommeil après cette nuit de folie, ironisa-t-elle en dépit de la douleur.
-Bien. Reprenons. Comment je connais son existence ne vous regarde pas. En revanche, vous allez me donner sa position exacte et rapidement.

Évidemment, elle connaissait l'entrée de ces mines pour y avoir été à maintes reprises avec les filles lorsqu'elles étaient enfants, mais leur accès était interdit depuis leur fermeture voilà une vingtaine d'années. Jadis, les mineurs extrayaient du minerai de charbon pour chauffer les maisons. Mais c'était le grand-père de Sarah, sur la demande du Père des Pères qui avait demandé leur fermeture. En effet, un arrangement avait été trouvé avec l'esprit des forêts pour trouver suffisamment de bois afin de remplacer le minerai. Les accidents dus à l'exploitation de ces mines devenaient intolérables et la démographie déjà stable chutait de manière alarmante. De plus, des problèmes de stockage de la terre extraite des galeries formaient des terrils stériles et les esprits préféraient accorder des bois, permettant l'entretien des forêts plutôt que l'exploitation du sol. Un seul site avait donc été conservé, très loin d'ici. Cependant, les galeries de Tessala existaient encore et le charbon pouvant en être extrait devait certainement être encore important.
Si ces hommes trouvaient Tessala, il ne faisait aucun doute qu'ils en pomperaient jusqu'à la dernière veine. En revanche, ils semblaient tellement intéressés par cette ressource que Sarah imagina que le chauffage ne devait pas être la seule utilisation prévue du minerai.
- J'attends ! repris Antrace à la limite de l'agacement. Cet interrogatoire horriblement long lui portait sur les nerfs de la même manière.
- Elles ont été fermées avant ma naissance.
-Je comprends bien. Mais cela ne signifie pas que vous ignorez où elles se trouvent.
-...
-Comme vous voudrez.
Il se tourna pour faire signe au garde se tenant devant la porte « allez exécuter cinq vieux, ça fera des bouches inutiles en moins à nourrir ».
-Non ! hurla Sarah, se levant d'un bond avant que le garde ne la plaque de nouveau sur son siège à l'aide d'une seule main. Je vais vous le dire, je le sais !
-Aaaaah. Deviendrait-elle enfin raisonnable ? Qu'en penses-tu, Déra ?
-Elle n'agira que sous la menace, papa.
-Je le pense aussi. Devrons-nous jouer à ce petit jeu à chaque nouvelle question jeune fille, ou bien vous souviendrez-vous qu'au prochain signe de ma part, le garde que vous voyez vers la porte partira pour exécuter cinq de vos reliques sans que vos jérémiades n'y fassent rien cette fois-ci ?
-Je vous répondrai.

Prisonnière de son serment, Sarah ne vit d'autre alternative que de répondre à Antrace. Elle fut horrifiée de constater qu'il ne voulait pas perdre une seule minute et mettrait ses compagnons au travail forcé dès le lendemain matin. Évidemment, ils n'avaient pas prévu de travailler eux-mêmes à la mine, mais simplement d'encadrer les Moussalards qui leur serviraient de mulets.
Il chargea un des hommes d'écrire la liste de noms fournis par Sarah. Elle devait lui indiquer qui serait indispensable dans un poste ou dans un autre. Par exemple : comment tourneraient les cuisines sans Adventice, l'officine sans elle et Ursula ou encore les chasseurs sans Valone et Tracand. Le garde chargé de recueillir chaque nom avait sorti un tas de toutes petites feuilles de sa poche, chacune reliée par une sorte de spirale moulée dans un métal très fin. Sarah arrivait à peine à croire ce qu'elle voyait, ayant du mal à se concentrer pour poursuivre son récit lorsqu'il raturait, sautait des espaces indignes entre les lignes et méprisait à ce point le papier. Elle qui avait provoqué deux conseils rien que pour consigner la simple mémoire du village !
Trois heures plus tard, il lui semblait avoir fait le tour.
-Vous n'avez rien oublié de me dire, jeune fille ? Êtes-vous certaine d'avoir tout mentionné ce que je devrais savoir ?
-Je... enfin vous voulez peut-être savoir qui sont nos hybrides ?
- Vos hybrides ? Vous n'allez pas me ressortir les mêmes idioties que ces stupides marins d'eau douce ?

Cette réponse résonna comme un glas dans le cœur de Sarah. Voilà d'où il tenait tous ces renseignements, qu'il savait que le chef des villages, son père, se trouverait certainement à Moussalin, que les mines de Tessala renfermaient du minerai de charbon non exploité. Ils avaient capturé les marins disparus en mer voilà deux semaines maintenant et avaient dû les questionner... les torturer peut être.
-Je peux vous poser une question ? s'avança-t-elle prudemment.
-Faites.
-Les marins, ils sont en vie ? Où sont-ils ?
-Cela fait deux questions. Mais je vous pardonne puisqu'une seule réponse éclairera votre lanterne. Ils sont au fond de la mer.
Sa voix se cassa en un rire satisfait et sadique. Sarah ferma les yeux pour étouffer les larmes lui montant au visage. La communauté avait tant espéré qu'ils soient encore en vie. Après deux semaines, les chances s'étaient évidemment amoindries, mais après tout... Seven avait convoqué un conseil pour demander de partir à leur recherche, mais personne n'avait voulu l'écouter. Les bateaux fabriqués à Flomail, seule ville portuaire, ressemblaient à de petites feuilles mortes malmenées par une simple brise. N'ayant pas pour vocation d'aller plus loin que la barrière d'îlots à quelques lieues de la côte, ils ne devaient jamais affronter de tempête, en théorie au moins. Mais partir sur de tels rafiots ressemblait tout de même à de l'inconscience. Le père de Sarah lui-même était contre cette idée, mais le Père des Pères n'en démordait pas, il refusait d'accorder plus de bois pour la fabrication des navires. « Les poissons rapportés suffisent aux quelques villages susceptibles de les recevoir alors qu'ils sont encore comestibles. Les marins savent qu'ils ne doivent pas s'éloigner plus que la barrière d'îlots. S'ils respectent cette mesure, ils seront toujours en mesure de rentrer à bon port à l'annonce d'un orage ou au moins de s'abriter sur une des petites îles de la barrière représentant la limite de leur territoire de pêche». Mais aujourd'hui le problème était différent, nulle pluie, nul orage n'avait attenté à leur vie... ils s'étaient simplement trouvés au mauvais endroit, au mauvais moment.

-Allons allons ! Trop de sentimentalisme m'exaspère. Quoi qu'il en soit, je me fous de vos sornettes de peuple de primates attardés, les superstitions et les rituels pour avoir la clémence de dieux imaginaires ne m'intéressent pas. Faites ce que vous voulez de vos grigris, parlez toute seule comme le responsable de la barcasse que nous avons liquidé, mais foutez-nous la paix avec ça. Non, je veux savoir ce qui est important. Les maladies que nous risquons à votre contact. Ce genre de choses.

Sarah resta interdite un moment, donnant l'impression de réfléchir sérieusement à sa requête alors qu'elle n'y était pas du tout. Le capitaine du bateau disparu était l'hybride de l'eau. Il pouvait parler à un esprit que lui seul voyait, comme tous les hybrides, mais pourquoi donc son esprit n'était pas venu les prévenir lors de cette attaque ? Il était connu que l'esprit de l'eau de mer était solitaire par rapport aux autres esprits, y compris celui de l'eau douce, mais tout de même, il y avait péril en la demeure là, tout de même. De plus, elle s'interrogeait sur la provenance de ces hommes. Qui pouvait bien être ce peuple pour ne pas connaître et ne pas croire aux esprits de la nature ? Jamais de toute sa vie elle n'avait rencontré un être si borné. Elle avait vu des fous, des mendiants tourmentés, des vieilles femmes se disant voyantes comme l'ermite de la montagne du Nord qui l'avait pris à partie lors d'une de ses rares descentes à Flomail, mais jamais personne n'avait réfuté l'existence des esprits. Perdue dans ses pensées, un grand fracas à l'étage supérieur la ramena à l'instant présent. Il ne voulait pas savoir, certes, il ne saurait pas. On ne pourrait pas lui reprocher par la suite d'avoir tu le phénomène. En revanche, s'il ne connaissait pas le don de Réséda et qu'il arrivait malheur, les deux jeunes femmes auraient des ennuis. Mais comment lui faire comprendre sans parler du don d'hybride de sa sœur ?

-Il y a une chose.
-ah ?
-Oui, Réséda, ma sœur... elle a un problème... physique je veux dire. Elle... comment vous expliquer ça ?
-Avec des mots ! s'impatienta-t-il, provoquant un regard exaspéré de Sarah.
-Personne ne sait comment cela est possible, mais elle sécrète une toxine au travers de sa peau et si quelqu'un la touche, il meurt en seulement quelques minutes... J'ai pensé qu'il valait mieux vous prévenir.
-Hum. Et tu ne dis pas cela pour que mes hommes ne portent pas la main sur elle ?
-Si j'avais quelqu'un à défendre, ce serait plutôt les enfants de ce village et si vous vouliez la tuer quand même, il vous suffirait de vous servir de vos armes, cracha-t-elle avec plus de violence qu'elle ne l'aurait voulu, mais l'effet provoqué par sa hargne fut estompé par la portée de sa révélation.
-Et qui est votre sœur ?
-Réséda. Elle est constamment recouverte de vêtements pour protéger les gens du village. D'ailleurs, si vous la laissez sous le soleil comme cela, il y a de fortes chances pour que sa transpiration arrive à traverser les couches de vêtements. Agir comme vous le faites est vraiment dangereux.
-Intéressant ! Très intéressant. Ce poison est mortel par un simple contact avec la peau ? De manière instantanée ?
-En quelques secondes, oui.

L'entretien se finit sur cette note plutôt étonnante. Qu'il soit surpris des capacités de Réséda était concevable mais de là à les trouver intéressantes, cela interloquait Sarah. De retour sur la place principale, elle fut soulagée de voir que les villageois avaient pu se mettre en tailleur ou assis plus confortablement, mais aucun ne semblait avoir véritablement bougé. A juger la hauteur du soleil, leur entretien avait dû s'étendre sur sept heures environ. Sept heures passées en plein soleil, sans boire et sans manger, mais cela ne semblait pas émouvoir les soldats. Elle chercha ses proches du regard et tous semblaient accablés par la chaleur, mais en bonne santé. Son grand-père ainsi que ses compagnons du même âge étaient en revanche au bord de l'évanouissement. Elle serra les mâchoires pour ne pas insulter ces hommes sachant que rien de bon n'en résulterait.

Antrace remonta sur l'estrade et prit de nouveau la parole. Il était temps de bouger un peu. Il sépara les hommes et les femmes et entassa l'ensemble du village dans le peu d'espace qu'offraient les premières maisons autour de la place. Moussalin se transformait en un camp de réfugiés, de même sorte que lorsque les pêcheurs avaient franchi la barrière des petites îles malgré les interdictions de l'esprit de l'eau et que ce dernier avait déclenché un raz-de-marée dévastant toutes les habitations sur son passage. Les habitants, avertis, avaient eu le temps de se réfugier à Moussalin et chacun avait accueilli un habitant de Flomail en attendant la reconstruction. Mais aujourd'hui, les problèmes se révélaient d'une toute autre ampleur. Ils durent s'entasser à une cinquantaine dans chaque habitation prévue pour des familles de quatre à six personnes. « Impensable » se dit Sarah, mais elle comprit tout comme les autres qu'il était inutile d'élever une quelconque protestation.
De plus, être rassemblés dans les maisons présenterait un avantage certain et elle lisait dans les yeux de ses compagnons que tous attendaient d'être en huis clos pour s'organiser. Ils pourraient, de plus, communiquer entre eux si les hybrides se répartissaient correctement. Sans même s'être concertés, les Moussalards s'organisèrent en silence à l'insu de leurs assaillants. A ce moment, un élan de fierté s'empara de Sarah. Certes, les femmes semblaient terrorisées et les enfants pleuraient, mais tous affichaient l'indignation et encore plus de détermination à vaincre. Elle affirma d'un signe de tête à l'adresse de Seven que tout allait bien et qu'elle serait prudente avant qu'elle ne rejoigne Réséda puis Mélissa et Laurise déjà regroupées.
Les hommes semblaient bénéficier à priori d'un traitement de faveur puisqu'ils ne se retrouvaient pas à plus de vingt dans chaque maison. Cette bande de barbares devait juger les femmes, les enfants et les vieillards plus faciles à contenir même en grand nombre. Elle aperçut les chasseurs mettre tout en œuvre pour se retrouver dans deux maisons côte à côte. Quelque chose se préparait ou au moins allaient-ils chercher à monter un plan. Mais, sans armes, cela paraissait difficile. Tout leur avait été retiré durant son entretien avec Antrace et les gardes jouaient déjà avec les dagues courtes sous le regard méprisant de Laurise. Elle s'abstint toutefois d'en faire une quelconque réflexion et Mélissa lui passa une main dans le dos en signe de soutien. Mais la jeune femme leur sourit de manière satisfaite sans que ses amies ne comprennent, il leur faudrait attendre d'être seules.

A peine la porte de la maison de la famille Placet refermée derrière elle, Sarah se rendit compte plus concrètement de ce que représenteraient cinquante personnes agglutinées dans un si petit lieu. Évidemment, leurs envahisseurs ne voulaient pas avoir tout le village à surveiller, les entasser comme des moutons en attente de la tonte était plus simple pour eux. Mais comment cinquante personnes pouvaient-elles dormir dans une maison composée d'un rez-de-chaussée restreint et de trois chambres à l'étage ? On avait beau compter, trois matelas et un canapé ne suffiraient pas, même le plancher semblait trop petit pour accueillir ces personnes allongées pour la nuit. Il faudrait tourner et organiser des rondes. Il ne fallait pas compter à ce que les hommes postés en faction au dehors compatissent même un tout petit peu. De toute manière, personne n'avait particulièrement envie de dormir pour l'instant, ni même de s'organiser pour la nuit. La quinzaine d'enfants présents dans la maison pleuraient à chaudes larmes, réconfortés par leurs mères, elles-mêmes retenant des larmes de frayeur. Sarah se dit qu'elle irait les réconforter après s'être occupée de son grand-père alors que Réséda se rua dans un coin dont elle ne bougerait plus. Chacun savait qu'après une telle journée en plein soleil, ses vêtements devaient être imbibés du poison, mais personne ne lui lança un seul regard de reproche ni même de crainte. L'ennemi se tenait dehors, nullement à l'intérieur de la maison.

Affaibli par cette journée de torture en plein soleil, l'ancien Lien paraissait totalement déshydraté. Heureusement, les Placet avaient leur puits d'eau rempli. Chaque maison disposait d'une barrique d'eau d'environ la contenance d'un tonneau sous la table, caché dans le plancher. Un système astucieux de poulies passant au travers d'un trou au centre de la table permettait d'avoir de l'eau à portée de main à chaque repas pris hors des cuisines. En été, l'eau était ainsi toujours fraîche et cela évitait d'avoir à traîner les seaux jusqu'à la rivière. En général, Okiwa, l'affranchie chargée du ravitaillement en eau, passait une à deux fois par jour dans les rues du village et s'arrêtait vers qui lui faisait signe pour remplir la cuve. Sarah s'empressa d'aller en chercher une tasse pleine et d'autres s'organisèrent sans rien dire pour faire boire les plus atteints par la déshydratation. Laurise et Mélissa prirent les choses en main. La première inventoria l'ensemble des denrées présentes dans la maison pour les répartir au mieux alors que la deuxième monta à l'étage pour chercher des solutions à leur problème de couchage.

-Tiens, bois ça, grand père, proposa Sarah en lui plaçant la tasse en bois remplie d'eau devant la bouche. Le vieil homme s'exécuta à la hâte mais s'arrêta à la moitié du récipient.
- Allez, grand père, encore un effort, lui implora-t-elle en vain.
-Sarah, écoute-moi. Je savais que cela pourrait se passer. Mais j'espérais que ni nous, ni nos enfants ne connaîtrions cela.
-Repose-toi, le coupa-t-elle. Le soleil te joue des tours.
-Non Sarah, écoute-moi et très attentivement cette fois. Ce n'est pas une histoire que je t'ai déjà racontée et pourtant, c'est la plus importante.
Ces mots suffirent à capter l'attention de sa petite fille, lui permettant de reprendre plus calmement alors que les autres captifs s'affairaient pour soigner les petits bobos et se réconforter mutuellement.
-Je vais aller à l'essentiel, je n'ai plus beaucoup de forces. Sarah, il existe un peuple comme nous de l'autre côté de la grande barrière.
-Quoi ? hurla-t-elle pratiquement.
-Oui, il faut aller les chercher. Je ne peux pas te raconter toute l'histoire et de toute manière, ce que je connais a dû se déformer dans le temps. Mais jadis, les hybrides étaient composés de deux races. Ceux pouvant communiquer avec les esprits de la nature et ceux pouvant communiquer avec les animaux, comme le fait Mélissa. Elle est certainement une de leur descendantes, bien que ce soit une Moussaline pure souche depuis des générations. J'ignore le pourquoi du comment, mais les faits sont là. Mais le plus important est que les deux races d'hybrides n'étaient pas d'accord sur la ligne de conduite à suivre pour vivre. Les hybrides pouvant parler aux animaux voulaient développer l'art de la guerre ainsi que les armes pour se défendre d'une éventuelle attaque d'autres continents.
Non seulement Sarah ne l'interrompit pas, mais elle buvait littéralement ses mots.
-J'ignore comment nos ancêtres connaissaient l'existence d'autres continents ainsi que d'autres peuples, mais ce qui est certain, c'est que les hybrides des animaux voulaient s'en protéger et qu'ils sont probablement aptes à le faire. Voilà pourquoi nous autres, les hybrides végétaux, nous étions isolés à l'autre bout de ce continent où seul un accès à la mer est possible avec Flomail. Le reste des côtes étant composé de falaises, les risques d'invasions paraissaient dérisoires. Tu comprends ce que je te dis ?
-Non, je veux dire, tout ce en quoi nous croyons, grand-père, tout était faux ! Et pourquoi es-tu le seul à le savoir ?
-Je ne suis pas le seul. Ton père est au courant. Mais le Père des Pères a toujours passé un pacte avec son Lien, il lui révélait la vérité si le Lien promettait de le garder pour lui. Cela facilitait l'acceptation de certaines de nos lois comme celles pour les pêcheurs leur interdisant de construire des navires plus solides et de ne pas dépasser la barrière des petites îles ou encore l'interdiction d'essayer de franchir la grande barrière.
-Mais il est impossible de la franchir ! Tu me l'a toujours dit et en particulier lorsque avec les filles on avait organisé une expédition pour résoudre ce mystère.
-Nous mentions ! C'est comme l'histoire du lapin sanguin que nous racontons aux enfants. Aucun lapin assoiffé du sang des enfants ne rôde dans les bois la nuit, mais ça leur évite de faire des bêtises et de s'écarter des maisons à la nuit pour se perdre dans les bois. La grande barrière est extrêmement difficile à franchir, c'est vrai, et tenter l'expérience équivaut à prendre des risques totalement inconsidérés, mais ce n'est pas impossible, Sarah. D'ailleurs, toutes considérations faites et au vu de la situation, je crois que nous n'avons pas le choix.
-Quoi ? Mais nous sommes confinés ici et le premier qui va tenter de s'enfuir se fera tirer dessus avant d'avoir passé la Butte de la Passe alors même si nous le voulions, nous ne pourrions même pas atteindre la grande barrière. Elle est à plus d'un mois de marche.
-C'est impossible pour l'ensemble des Moussalards, mais une petite équipe pourrait y arriver. Une petite équipe guidée par le nouveau Lien le pourrait.
-Mais mon père est loin !
-Sarah, Sarah, Sarah. Que tu refuses ton héritage jusqu'à présent, je pouvais le concevoir, mais toi et moi savons parfaitement que tu es une hybride et qu'après ton père, tu seras le prochain Lien. Tes pseudo-tentatives pour regarder systématiquement à l'opposé d'où se trouvait le Père des Pères lorsque nous avons essayé de voir si tu avais le don a dupé ton père, mais pas moi. De plus, j'ai parlé tout l'après-midi avec ton père grâce à l'intermédiaire de notre esprit. Il se trouve à Graëndak et organise déjà la résistance. Il dirige l'ensemble des hybrides pour mettre en place une nouvelle barrière naturelle mortelle pour toute personne hostile à la nature. Ces barbares se sont arrêtés à Flomail et notre village pour l'instant, mais il ne fait aucun doute qu'ils voudront aller plus loin très rapidement. Ton père ne peut pas quitter son poste. Tu dois y aller, partir du village.
-Non. Je ne suis pas une hybride ! s'insurgea-t-elle en se relevant. Combien de fois devrais-je te le dire ? Je n'ai jamais eu la faculté de parler ni de voir le Père des Pères. Je travaille chez Ursula et je suis douée pour ça. Je refuse d'avoir à bouger de village en village pour régler des conflits qui m'exaspèrent je refuse...
-Sarah ! cria son grand père aussi fort que son état de santé le lui permettait, clouant sur place sa petite-fille. Sarah, reprit-il plus doucement devant son désarroi. Ursula n'a plus de travail, le village ne sera plus jamais comme tu le connaissais. Il te faut assumer tes responsabilités. Je ne disais rien tant que cela ne portait pas à conséquence, mais maintenant il faut que tu franchisses cette satanée barrière, seule toi avec l'aide du Père des Pères peux le faire. Et emmène Mélissa avec toi, son talent pour parler aux petits animaux pourrait être utile. Il faut prévenir ce peuple coûte que coûte et aucun hybride de la flore ne s'est déclaré chez ce peuple. Nous n'avons aucun moyen de les prévenir autre que d'aller les chercher. Ils sont comme nous, ils défendent la vie et la nature et se sont préparés à cet affrontement de génération en génération. Tu dois aller les prévenir. Ils nous aideront, j'en suis persuadé.

-Non ! Je n'abandonnerai pas Seven ici. Hors de question, et il y a Laurise et Réséda, sans compter tous mes amis. Hors de question ! Nous allons nous organiser et nous battre.
-Ah bon ? Et comment ?
-J'ignore comment ! Mais nous le ferons, nous trouverons un moyen. Fin de la discussion.

Elle s'écarta de son grand père, se faufilant au travers de la cohue de la pièce, ignorant un « Sarah » désappointé de son grand père, à bout de force. Croisant les bras en dessous de sa poitrine, elle se cala contre la fenêtre pour observer leurs gardes à l'extérieur. Des patrouilles s'organisaient sur toute la place alors que chaque maison semblait encerclée par ces monstres.
Une hybride, elle ? Pfu ! En réalité, lorsqu'elle était enfant, elle se souvenait d'avoir aperçu le Père des Pères. Mais elle se souvenait également avoir aperçu d'autres esprits, beaucoup d'autres esprits. Elle avait certainement tout imaginé. Il était impossible qu'elle soit une hybride. Adolescente, elle avait tenté de rendre son père fier d'elle et avait essayé de toutes ses forces de voir le Père des Pères de nouveau mais elle avait lamentablement échoué. Non, son grand-père se trompait. Mais au moins lui avait-il apporté de bonnes nouvelles au travers de ses divagations. Les autres villages étaient à présent informés de la situation et ses parents se trouvaient en sécurité. S'ils arrivaient à faire naître une barrière naturelle aussi touffue et impénétrable que la première, ils seraient en sécurité pour un bon moment. Sous la direction de son père, l'ensemble des hybrides s'y mettrait et dans ces cas-là les plantes pouvaient pousser à vue d’œil. Les esprits étaient libres, ils agissaient pour le bien-être de la nature elle-même, mais guidés par leurs hybrides, et s'ils trouvaient les requêtes justes, ils pouvaient accomplir des miracles. Ainsi, un mur de lierre pouvait pousser en l'espace d'une minute si l'hybride des plantes grimpantes encourageait suffisamment son esprit.
Le jour diminuait à vue d’œil et elle secoua négativement la tête lorsqu'elle le vit jeter au centre de la place l'ensemble des ressources pillées dans les maisons plus écartées.
-Alors ? Qu'est-ce que t'a dit Grand-Père ? demanda Réséda qui s'était glissée le long du mur jusqu'à elle.
-Of, il se fait vieux tu sais, cette histoire l'a bien remué mais...

Soudain, la jeune femme s'interrompit et fit signe à sa sœur de garder le silence. Des gardes sortaient de la maison où avait été confiné Seven, le jeune homme tiré par chaque bras entre eux et sous la menace de deux armes. Le cœur de Sarah bondit de sa poitrine et elle n'arriva pas à prononcer le moindre mot tellement la peur lui tétanisait les membres. Elle le suivit simplement des yeux jusqu'à ce qu'il rentre dans la maison dans laquelle s'était déroulé l'entretien avec le leader des envahisseurs quelques heures auparavant.
-Mère nature ! s'inquiéta réséda. Ils l'emmènent voir ce fameux Antrace regarde. Que peuvent-ils bien vouloir à Seven particulièrement ? Il n'est même pas un Hybride.
-Les hybrides, ils s'en moquent, marmonna Sarah entre ses dents sans desserrer sa mâchoire.

Elles gardèrent toutes les deux les yeux rivés sur la porte ayant fait disparaître leur ami et amant quelques minutes plus tôt, cherchant à maîtriser du mieux qu'elles pouvaient une angoisse grandissante au fil des minutes.
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