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L'arrivée des chasseurs était un moment célébré dans tous les villages, et en particulier à Moussalin. Ils partaient généralement pour un peu plus d'une semaine en fonction de la proximité du gibier, et rapportaient la viande nécessaire à l'ensemble de la communauté pour le mois qui suivait. Seul Seven traînait la patte et bougonnait devant l'arrivée de ceux qu'il nommait « les braillards ». Il était vrai que les chasseurs avaient cette réputation d'hommes extravertis, bruyants et fêtards. Exilés en forêt durant toute une semaine, ils savaient apprécier le bal donné pour leur retour et ne manquaient pas d'inviter les plus jolies filles à danser. Évidemment, Sarah n'y coupait pas malgré son liage prochain avec Seven et son promis méprisait le manque de respect porté à leur couple. Non pas qu'il était jaloux, mais il se souvenait de cette vieille mendiante et voyante l'ayant agrippé par le bras lors d'une escapade à Flomail avec Sarah. Elle l'avait regardé droit dans les yeux, si cela était encore possible de voir à travers les faibles fentes consenties par sa peau plissée, et lui avait soufflé de veiller à son couple. « Je reste aveugle, rien, pas d'avenir ensemble, vide, votre union va s'éteindre, bientôt » avait-elle divagué dans un excès de transe. Il était resté un moment là, sans bouger, trop choqué pour rétorquer quoi que ce soit alors que sa belle avait ri en tendant une pièce à la voyante comme si de rien était.
-Allons allons, un grand gaillard comme toi ne vas pas être troublé par les divagations d'une vieille femme en pleine démence ? s'était-elle gentiment moqué.
-C'est une voyante Sarah, et si elle avait un véritable pouvoir ?
-Le destin n'est pas écrit, Sev. Ce serait bien trop déprimant sinon ! avait-elle repris, mettant un terme à la conversation.

Sarah se moquait des prophéties et autres formes de voyance, refusant de croire que le futur pouvait être écrit quelque part. « Déjà que le passé ne l'est pas, ça me ferait mal que le futur le soit » ! répétait-elle en boucle. La jeune femme avait une véritable aversion pour l'idée d'un avenir tout tracé, comme si l'espèce humaine n'était composée que d'automates n'ayant aucune décision à prendre. Voilà pourquoi elle clamait haut et fort son statut d'affranchie, statut lui permettant d'être libre de ses actes, de son avenir.
Mais Seven n'arrivait pas à s'ôter cette prédiction de la tête. Si la vieille peau avait dit la vérité, quelqu'un ou quelque chose enlèverait Sarah de sa vie et sa détermination à contrer le destin n'avait aucune limite. Voilà pourquoi l'arrivée de ces fiers-à-bras lui hérissait les poils de tout le corps. C'était le même cirque à chaque fois, des loups tournant autour de sa biche, enfin si l'on pouvait qualifier Sarah de biche et rien n'était moins sûr... Aujourd'hui ne dérogerait pas à la règle, d'autant plus que la fin de la saison de chasse serait célébrée ce soir, impliquant des festivités plus délurées qu'en temps normal.

Les chasseurs appartenaient indifféremment aux hybrides et aux affranchis. Le plus souvent, ils disposaient de dons amoindris, mais tout aussi importants. Certains hybrides pouvaient dialoguer avec les esprits, comme Chêne avec celui de la forêt ou Adventice avec celui des plantes aromatiques. D'autres pouvaient simplement ressentir un lien avec eux, résultat de l'évolution et de la dissolution du don. Ils le tenaient généralement de manière héréditaire de leurs ancêtres alors que les hybrides plus marqués étaient des créations récentes. Lorsque les esprits de la nature voyaient que plus aucun être humain ne pouvait dialoguer distinctement avec eux, ils choisissaient un enfant et lui insufflaient le don. Nul ne savait comment les futurs hybrides étaient véritablement choisis. Ils devaient avoir l'esprit suffisamment ouvert ou certaines facultés naturelles pour pouvoir entendre ces voix fugaces. Le père de Sarah ne cessait de harceler le Père des Pères de questions à ce sujet, notamment pour comprendre pour quelles raisons sa propre fille n'avait pas été choisie, mais jamais il n'avait obtenu de réponse.

Les catégories hybrides et affranchies n'avaient donc pas de limite si nette. De plus, chaque personne arrivait à trouver sa place dans le village quel que soit son don. Pour traquer une proie, nul besoin de dialoguer spécialement avec un élément en particulier, mais ressentir le vent, interpréter les traces dans la terre, savoir si une herbe avait été coupée et piétinée récemment ou pas leur suffisait. D'ailleurs, tous n'étaient pas des hybrides, même à un degré moindre. Certains affranchis, montraient des aptitudes naturelles à la chasse. C'était le cas de Laurise, la seule fille d'aussi loin que les mémoires remontaient, à entrer dans la confrérie des chasseurs. Avec son tempérament de feu et son caractère bien trempé, elle semblait faite pour cette tâche. Si elle avait eu du mal à convaincre ses aînés de lui laisser sa chance, les étonnants talents dont elle avait fait preuve légitimèrent son intégration immédiate. Grande et fine, on l'envisageait plus comme danseuse qu'à la chasse, mais elle avait l'instinct d'une panthère, la légèreté du vent, ne laissant aucune de ses proies entendre son approche.
Évidemment, elle avait essuyé quelques railleries de ses partenaires lors de son intégration dans la guilde, mais ses confères avaient vite compris que la dénigrer relevait de l'inconscience. Toute son enfance, ses cheveux d'une couleur brune tirant sur un vert pathétiquement vaseux ainsi que son agressivité lui avait valu moqueries et dénigrement. A Moussalin, les filles se devaient de ressembler à de délicates fleurs s'épanouissant devant la beauté du monde. Laurise, elle, s'épanouissait devant la course effrénée d'un cerf traqué. Combien de fois l'avait-on punie parce qu'elle avait plaqué Rose au sol, un bras derrière le dos, pour lui faire retirer une parole malencontreusement prononcée plus fort que cette dernière ne l'aurait souhaité. Alors maintenant qu'elle avait trouvé un moyen d'évacuer son trop plein d'agressivité, elle n'allait laisser personne la discréditer.

Aujourd'hui elle rentrait à Moussalin le cœur léger, ses prises étaient de loin les plus importantes et les autres chasseurs la respectaient déjà beaucoup, même les anciens, fiers de voir que la relève était de taille à se mesurer aux plus gros gibiers. Sur leurs chevaux taillés pour endurer les marches les plus rudes, ils rentraient victorieux et bombèrent le torse en entendant le bruit des tambours pour les accueillir. Laurise avait installé une traîne à Uliok, son cheval et partenaire de chasse depuis ses années d'apprentissage. Sur la toile tendue entre deux bois griffant le sol, s'amoncelaient trois sangliers et un cerf. Mais c'était les plus petits gibiers qui la rendaient fière. Chasser un sanglier aussi bruyant que Mélissa devant une araignée n'avait pas franchement de valeur. En revanche, traquer la belette, le renard ou les lapins relevait de l'art le plus difficile qui soit. Elle aimait les prendre en course pour leur tendre une embuscade. Rares étaient les novices pouvant chasser ce type de proie au couteau comme elle le faisait.
En entendant le cor de Moussalin annoncer leur arrivée, elle se redressa sur sa selle, fière et impatiente de retrouver ses amies et sa famille. Le soleil venait de tirer sa révérence et la fête débuterait avec leur arrivée. Lorsqu'ils pénétrèrent dans l'allée principale du village, ils s'émerveillèrent devant la métamorphose de ce dernier. Le cœur de Laurise battait de fierté. Toute son enfance, elle avait couru pour assister au retour triomphal et cérémonieux des chasseurs et en particulier de son père. Aujourd'hui, elle se tenait sur Uliok au deuxième rang de la procession.
Elle huma la fumée dégagée par les torches longues disposées de part et d'autre de l'avenue en terre battue. Les tambours retentissaient crescendo, accompagnant le cor pour rameuter les habitants. Les enfants couraient en riant le long de la file de chevaux. Elle crut un instant se revoir, petite, accompagnée de Sarah, Réséda et Mélissa. Cette pensée affola ses sens et elle scruta la foule amassée sur la grande place pour les accueillir. Elles étaient là. Toutes les trois, accompagnées de Sev comme toujours, l'attendant avec une impatience non dissimulée. Elle eut tout de même un pincement au cœur en constatant l'absence de ses parents, mais la présence de ses amis combla ce vide.
Déjà, ses confrères sautaient de leur selle pour aller embrasser leurs liées et leurs enfants. La joie se lisait sur le visages. Laurise mit peu de temps pour les imiter, laissant Uliok en plan au milieu des autres chevaux. Elle courut vers ses amis avec empressement et s'arrêta net à un mètre de distance du petit groupe, les saluant selon leur code, la main droite sur le cœur et la tête s'inclinant légèrement sur le côté. La création de ce petit rituel remontait à leur enfance, lorsque Réséda s'était sentie exclue faute de ne pouvoir toucher personne.
Les autres filles avaient tendance à se prendre dans les bras les unes des autres, ou à se promener main dans la main dans le village, mais le groupe des quatre avaient établi le principe de ne jamais se toucher, par égard pour Réséda. En effet, la jeune femme avait un don bien particulier et tellement rare que lorsqu'un enfant le développait, l'ensemble des villages en étaient informés. A l'heure actuelle, seuls cinq enfants étaient comme elle sur l'ensemble du continent. Ce don avait été vu dans les minutes suivant sa naissance. La première victime fut l'accoucheur qui l'avait recueillie, il eut le temps de l'envelopper dans une couverture de laine avant de la passer à sa mère qui lui posa un baiser sur le front. A cet instant le médecin essaya d'avertir les autres membres du corps médical dans un effort vain. Il mourut alors que le tout nouveau papa caressait amoureusement le front de son bébé. Lorsque quelques secondes plus tard sa mère se tordit de douleur, suivie de près par son père, les sages-femmes comprirent. Elle était toxique. Cette merveilleuse petite plante sécrétait un poison au travers des pores de sa peau. Réséda était condamnée à ne jamais avoir aucun contact physique avec quiconque. Elle fut ainsi confiée à la famille de Sarah qui l'adopta volontiers, convaincue que chaque être humain avait une place sur Terre et toutes les précautions furent prises pour que jamais plus quelqu'un n'entre en contact avec elle. Une grande tunique la recouvrait en permanence de la tête aux pieds, ne laissant qu'une faible fente pour lui dégager la vue. Sa mère adoptive lavait son linge dans un lavoir conçu uniquement à cet effet, et dès que la jeune fille fut en âge de le faire elle-même, elle s'occupa de ses affaires pour éviter tout accident.
Sarah la considérait comme sa sœur, d'autant plus qu'elles étaient nées à quelques jours d'intervalle. Ainsi, se lier d'amitié avec la blondinette impliquait être amie avec Réséda en dépit du danger.
Voilà pourquoi les filles s'étaient habituées, à l'instar des jeunes filles de leur âge, à ne jamais s'étreindre. Si un des vêtements de Réséda était mal ajusté, cela pourrait être fatal, mieux valait éviter les risques. L'arrivée triomphale de Laurise n'en fut pas moins un pur moment de bonheur pour le petit groupe. Ce soir était sa soirée à elle et les deux futurs liés décidèrent de garder leur grande nouvelle pour plus tard, ne voulant pas lui voler la vedette.

-Alors alors alors ? s'impatienta Sarah en sautillant sur place. Raconte-nous ? Tu as eu droit à ton bizutage de fin d'apprentissage ? Comment c'était ? Ils t'ont fait quoi ?
-Si tu t'arrêtais deux secondes de parler, peut-être qu'elle aurait le temps de te répondre, lui fit tendrement remarquer Seven, provoquant un sourire à l'ensemble des membres du petit groupe.
-C'était cool, répondit Laurise avare de mots comme à son habitude.
-Tu nous en diras plus dans la soirée, osa timidement Mélissa en provoquant un sourire lumineux sur le visage de son amie.
-Promis. Mes parents ne sont pas là ?

Mais leurs retrouvailles furent interrompues par ce que Seven interpréta comme un beuglement :
-Hey Laurise ! Ramène-toi, c'est l'heure de la cérémonie !avait hurlé Tracand, fier-à-bras des chasseurs et titulaire depuis l'année dernière, parfait représentant des bêtes noires de Seven qui tiqua rien qu'à l'audition de sa voix. Voyant sa réaction, Tracand ne put s'empêcher de jouer à son jeu favori devant le parfait petit couple :
- Sarah ! Tu es de plus en plus jolie ! Dis-moi lorsque tu auras l'intention de lâcher ton pantouflard, c'est où tu veux quand tu veux ma belle, provoqua-t-il d'un clin d’œil.
-Tracand, viens nous dire bonjour de plus près si tu l'oses, répondit calmement Seven en insistant sur chaque mot.
-Pfu, laisse-le dire. Tu sais très bien qu'il fait ça uniquement pour te provoquer et toi tu rentres dans son jeu à chaque fois, intervint la demoiselle en question histoire de faire retomber la tension. Tu sais parfaitement que je préfère les grands baraqués aux petits avortons vantards lui dit-elle haut et fort pour que le jeune loup l'entende également.
-Surtout qu'il n'est même pas foutu d'attraper un furet même s'il dansait la fonderille devant lui ; marmona Laurise avant de s'écarter un peu du groupe. Je vous laisse, il paraît que j'ai un truc important à faire, finit-elle avant de rejoindre en courant les garçons de sa confrérie, non sans avoir tiré une petite langue espiègle à ses amis.

Ces derniers suivirent le mouvement de foule sans risquer d'être bousculé grâce à Réséda. La jeune femme ne parlait que très rarement, mais sa présence leur assurait un bon mètre d'aisance de mouvement. Si le village l'acceptait sans aucun souci, chacun évitait soigneusement de la frôler, juste au cas où... Ils s'installèrent au pied de l'estrade montée spécialement pour ce jour de fête et assistèrent à la remise du gibier aux cuisiniers.
Les festivités commencèrent ensuite avec la cérémonie d'intronisation des six nouveaux chasseurs. Les plus anciens de la guilde leur remirent très solennellement une dague courte, spécialement forgée pour chacun d'eaux et un arc taillé pour l'occasion. Ils pourraient dorénavant transmettre leurs armes d'essais aux nouveaux apprentis qui partiraient avec eux à leur prochaine excursion. Chaque chasseur intronisé avait ses propres armes qu'il bichonnait comme un membre de sa famille. Lors de leurs expéditions, ils étaient souvent seuls face aux gibiers, uniquement munis de ces deux ustensiles, les perdre ou les abîmer pourrait leur être fatal.
C'est pourquoi, lorsque l'hybride de la terre tendit sa dague à Laurise, elle irradiait de bonheur. Un genou à terre et les mains tendues en avant, elle le regarda droit dans les yeux, comme le voulait la tradition et elle prononça haut et fort : « J'accepte mes responsabilités envers Moussalin et me montrerai digne des proies que je traquerai ». La mère de Laurise s'inquiétait constamment pour elle depuis son choix d'orientation, mais si sa fille n'était pas aussi forte que ses compagnons, elle était de loin la plus rapide et la plus intuitive de la bande. Elle arrivait à détourner la force de l'animal contre lui et à anticiper chacun de ses mouvements. Il ne faisait aucun doute qu'elle était née pour cela. Ses amies l'acclamèrent avec des cris et des applaudissements alors que les chasseurs levèrent leurs deux bras en prononçant un « Pour vivre » très guttural et chargé de testostérone. La jeune femme, bien qu'au bord de l'épuisement, souriait de toutes ses dents. A peine eut-elle fini de prononcer sa phrase que Sarah ne put s'empêcher de crier un « whoo, whoo, whoo, whoo whoo », faisant sourire ses deux complices bien plus discrètes et s'attirant les foudres des regards des chasseurs. Mais les applaudissements de la foule couvrirent le blanc causé par son intervention impromptue.
- T'es impossible ! lui murmura Sev à l'oreille alors qu'elle s'en moquait royalement. Il n'hésita cependant pas à resserrer son étreinte autour de sa taille, voyant que ce chardon de Tracand ne la lâchait pas des yeux avec son regard de pervers en puissance.

La cérémonie terminée après les longs et interminables discours des huiles de la ville, la foule se dirigea en direction des cuisines, de l'autre côté de la place. Des odeurs de viande grillée commençaient à chatouiller les papilles des villageois. Des tables avaient été dressées de manière à accueillir tout le monde comme à chaque fête. En temps normal, si la majorité des habitants de Moussalin prenait ses repas aux cuisines, il était rare que l'ensemble du village débarque tel un raz-de-marée à la même heure et l'espace intérieur suffisait largement à accueillir les convives. Melissa travaillait pour les cuisines, mais elle avait obtenu une dérogation en ce jour si spécial pour son amie.
Laurise regretta de ne pouvoir se mettre à table avec les filles, mais une table réservée aux chasseurs l'attendait un peu à l'écart, elle ne pouvait pas abandonner ses compagnons ainsi, bien que Seven ne se soit pas gêné pour s'éclipser jusqu'au dessert. Le repas fut ponctué par de petites scènes représentant des moments de chasse par la guilde. Laurise avait refusé d'en faire partie, mais elle s'émerveillait autant que lorsqu'elle était enfant devant ces représentations. Le métier de chasseur lui avait toujours paru comme étant la plus palpitante des aventures. Ces démonstrations avaient avant tout une valeur éducative pour les enfants, leur montrant comment se déroulait la chasse, en respect total du monde animal. Aucun piège, aucune arme autre que la dague et l'arc n'était utilisé. Les chasseurs établissaient un campement dans un lieu toujours différent pour ne pas piller les ressources d'une région et partaient à pied la journée pour chercher le gibier. Les arcs ne servaient que pour les oiseaux la plupart du temps. En général, le chasseur coursait le gibier et se battait au corps à corps avec lui. Deux médecins suivaient systématiquement les expéditions, employant tout leur savoir faire pour réduire le nombre de décès liés à ces confrontations.

-Et dire que notre Laurise est une chasseuse officielle ! s’émerveilla Sev sans lâcher des yeux les scènes jouées devant eux.
-Je croyais que tu n'aimais pas le retour des chasseurs, le taquina Sarah.
-Ce n'est pas le retour des chasseurs en particulier, c’est l'attitude de l'autre crétin que je ne supporte pas.
Comme s'il avait deviné le sujet de la conversation, Tracand désigna Sarah du doigt avant de le pointer sur lui et de mimer une danse langoureuse provoquant un gloussement incontrôlé chez la future liée, persuadée que le jeune chasseur n'en avait pas vraiment après elle et cherchait simplement à faire enrager Seven.
-Je vais aller lui montrer comment je danse moi, cracha-t-il en lançant un regard glacial à son rival.
-Si tu veux Sev, je peux lui offrir un tour de piste, un accident est si vite arrivé ! se proposa gentiment Réseda.
-Tu es une adorable belle-soeur. Je te l'avais déjà dit ?
Mais elle n'eut pas à mettre en place sa menace car Laurise, placée à côté du jeune Tracand, remarqua son manège et lui donna une bonne claque derrière la tête, provoquant l'hilarité chez la confrérie. Sarah s'indigna alors que Seven montrait son pouce en guise d'approbation à une Laurise fière de sa maîtrise.
-Non mais arrêtez ! Vous ne voyez pas qu'il vous fait tourner en bourrique pour le plaisir ? Et qu'est-ce que tu as Mélissa ? chercha-t-elle pour changer de conversation. Tu n'as pratiquement rien mangé ! Hou hou, Mélissa, répéta-t-elle pour se faire enfin entendre.
-Hein ? Ah ! Heu... je suis tellement contente de la revoir que l'excitation me fait perdre l'appétit, se défendit-elle en sortant de ses rêveries. Mais je te signale que ta soeur n'a pas mangé plus que moi. Je vais chercher du dessert, éluda-t-elle en se levant, immédiatement suivie de Seven qui lorgnait déjà sur les tartes aux fraises et les boules de pâte sucrée.

Sarah lui tendit la joue pour qu'il lui dépose un baiser, comme à son habitude, avant de l'abandonner quelques minutes. Elle le regarda amoureusement s'éloigner et attendit qu'ils soient hors de portée pour questionner sa sœur.
-Tu l'entends toujours, c'est ça ?
-Toujours, soupira-t-elle.
-Il ne s'est pas identifié ?
-Non ! Je ne sais pas, si un esprit cherchait à entrer en contact avec moi, pourquoi attendrait-il que j'ai vingt ans ? Pourquoi ne pas l'avoir fait lorsque j'étais enfant ? Et puis je suis déjà une hybride de par mon poison et personne ne s'est déjà montré capable d'un double don.
-Ton statut d'hybride ne te permettait pas de communiquer avec un esprit jusqu'à présent. Tu as simplement hérité des caractéristiques d'une plante, pas d'une faculté de communication. Peut-être que ce nouvel esprit a attendu que tu sois capable de dialoguer avec lui, que tu sois suffisamment mature.
-Peut-être. Mais si tel était le cas, pourquoi n'entame-t-il pas de conversation alors ? Je peux l'entendre et il se contente de rire à certains de mes propos ou de me dire « erreur » lorsque je fais un choix. Mince alors ! C'est vrai quoi ? Pourquoi ne me parlez-vous pas ? prononça-t-elle à bout de lèvres à l'attention d'une éventuelle oreille traînante.
-C'est sûr, l'interpeller comme ça va le faire réfléchir, tu as l'air terrifiante ! se moqua sa soeur. Mets-le au pied du mur, bon sang ! Un peu de nerf, Réséda !
- Attends, ils reviennent..
- Pfu ! T'es pénible aussi de ne pas vouloir en parler aux autres !
- Parler de quoi ? la questionna Seven.
-Du fait qu'il n'y a pas que Tracand qui semble vouloir inviter Sarah à danser, détourna Réséda en montrant la table des chasseurs, s'attirant un « déloyal » les yeux plissés de sa sœur. Mais l'astuce avait fonctionné puisque l'attention du beau bûcheron était désormais focalisée sur la table à l'autre bout de la place pour le reste de la soirée..

Le repas terminé, tous mirent la main à la pâte pour écarter les tables et libérer l'espace nécessaire à la piste de danse. L'orchestre formé de koras commença à jouer les premières notes et les couples s'engagèrent dans le centre du village pour poursuivre leur folle nuit. Laurise put enfin rejoindre son petit cercle et laisser ses gros lourdauds de compagnons. Elle les appréciait certes, mais leurs blagues vaseuses lui portaient vraiment sur le système après toute une semaine passée en leur compagnie.

-Félicitations Laurise ! Bravo ! l'accueillit Seven. C'était une magnifique cérémonie.
-Merci, prononça-t-elle à peine, un peu gênée de l'accueil si chaleureux auquel elle n'était pas habituée.
-Tu es la meilleure ! s'empressa Sarah alors que Réséda et Mélissa souriaient timidement à côté. Regarde, je crois que Lindrin veut danser avec toi ! Il te reluque depuis ton retour et je crois l'avoir vu errer vers ta maison comme une âme en peine cette semaine.
Laurise se retourna l'espace d'une seconde pour regarder son prétendant plein d'espoir à l'autre bout de la place, mais elle baissa la tête un peu mélancolique :
-of non merci, je suis désolée les filles.
-ahem
-Et Sev bien sûr, s'empressa-t-elle de corriger, mais je vais rentrer me coucher. Je suis certaine que mon père est impatient de me retrouver.
-Ho non ! Tu peux pas nous faire ça Laurise ! C'est ton soir ce soir. Tu ne vas pas déjà rentrer ?

Le ton de Mélissa était si désespéré que la jeune chasseuse releva la tête :
-Je... je suis désolée, mais on se voit demain n'est-ce pas ? Je suis vraiment crevée après cette semaine et... vous savez, moi et la danse...
-D'accord, d'accord... soupira Sarah, mais demain on se retrouve au pré pour que tu nous racontes tout promis ?
-Promis. Allez, bonne soirée.

Et elle partit, laissant ses amis un peu déçus par la tournure des évènements. Ils l'auraient pensée plus enjouée et plus heureuse d'avoir enfin sa place officielle dans la communauté. Elle avait mis tellement de temps à trouver sa voie et surtout tellement d'ardeur pour se faire accepter des chasseurs que ce soir aurait dû être son jour de gloire. Peut-être était-ce dû à la fatigue qui sait ?
-Allez, on y va ? lança Sarah avec impatience alors que la fête battait son plein...

Laurise rentrait doucement, pensive. Elle avait attendu ce jour avec tant d'impatience que la fête lui semblait en dehors de ses préoccupations. Le bonheur d'être une chasseuse officielle et la fierté d'être l'une des premières femmes de la communauté à atteindre ce rang ne la quittait pas évidemment, mais elle était tout aussi impatiente de laisser l'effervescence de la fête. Obtenir le petit blason vert avec une tête de sanglier sur sa veste de chasse lui suffisait amplement. Les rassemblements de tant de personnes n'étaient pas son fort, elle préférait les cercles intimes. Les autres auraient dû le comprendre d'ailleurs... Heureusement, le chemin pour aller à la maison de ses parents, si paisible et calme, la ressourçait petit à petit. Elle comprenait tout à fait que ses parents ne soient pas venus. Son père, jadis un chasseur renommé, était paralysé des jambes suite à une mauvaise chute. Edel, sa mère, ne pouvait déplacer seule la lourde chaise entièrement en bois jusqu'au centre du village. Mais justement, ses amis auraient peut-être pu l'aider... Et Seven qui avait disparu toute la première partie du repas. Il avait raté les deux premières heures de scènes de chasse, n'arrivant que pour le dessert. Si la soirée l'intéressait si peu, il n'était pas obligé de venir. Alors que la déception l'envahissait, elle entendit un craquement dans la forêt bordant le chemin. Au bout de quelques secondes à écouter les bruits aux aguets, la vie nocturne ne semblait perturbée par aucun autre événement que le hululement de la petite chouette hulotte du coin.
Elle patienta tout de même quelques secondes avant de reprendre lentement le chemin de la maison. Après tout, il était normal de mal interpréter les bruits à 11h du soir lorsque l'on avait passé une semaine dans la nature à chasser. Pourtant, elle aurait juré que ce craquement n'avait rien de naturel ou d'animal. Il ressemblait plus à celui d'un homme, plutôt grand, marchant avec précaution pour ne pas se faire entendre mais trahi par un petit bout de bois tapis dans l'ombre.
« Tu es bien trop imbue de ta personne ma pauvre », se morigéna-t-elle mentalement. Elle avait de bonnes facultés auditives, certes, mais elle devait se tromper. La petite chouette n'ululerait plus si une quelconque menace rôdait dans les bois. Et d'ailleurs, jamais aucune menace ne rôdait aux alentours de Moussalin. « Dommage » ! pensa-t-elle malgré elle. Elle aimait sa vie, mais elle manquait parfois un peu d'action. Les retours de chasses étaient toujours appréciables en raison des retrouvailles avec sa famille et ses amies, mais rien ne valait l'excitation de la traque... « Allez, ressaisis-toi ».
Perdue dans ses pensées, elle ne s'aperçut qu'au dernier moment qu'elle était rentrée dans la cour de la maison. Toutes les lumières éteintes attestaient du calme des lieux. Nouvelle déception pour Laurise. Elle avait espéré que son père attendrait un peu plus ce soir pour qu'elle lui montre son blason. Après tout, elle devrait bientôt quitter la maison. Les chasseurs vivaient dans une petite bourgade à l'Est de la ville et une chambre l'y attendait à la maison des célibataires dès à présent. Il ne lui manquait plus qu'à rassembler ses dernières affaires et à quitter le cocon familial.
Elle se fit une raison en se convainquant qu'il restait la journée de demain avant de partir. Ils auraient bien le temps de se retrouver, après tout. Elle poussa la porte d'entrée avec lassitude, laissant tomber ses sacs en tas à l'entrée, alluma la bougie principale et remarqua immédiatement le petit mot écrit dans de la farine saupoudrée à la hâte sur la grande table :

« Si tu veux revoir ta famille, rends-toi immédiatement aux trois sapins, ne préviens personne et efface ce message ».

Sans bouger d'un centimètre, elle interrogea la pièce du regard, un regard dur et déterminé, de celui qu'elle arborait lorsqu'elle cherchait une proie. Aucune trace de lutte n'entachait ce cadre si paisible. Ses parents connaissaient leurs agresseurs, et forcément elle aussi. Leurs points faibles lui reviendraient plus facilement lors de la confrontation. Elle essaya cependant de chasser hors de son esprit la petite voix s'entêtant à répéter que cette situation était impossible, personne de Moussalin, ni même des environs, n'oserait s'en prendre à ses parents. La nature humaine pouvait se révéler surprenante. Les faits se passaient de tout commentaire. Il était temps d'agir.

Elle s'accorda quelques secondes supplémentaires pour analyser la situation. On lui disait de ne prévenir personne et de venir immédiatement. A ce moment, le craquement douteux entendu quelques minutes plus tôt dans les bois lui revint en mémoire. On la surveillait. Elle ne pouvait effectivement pas prendre le luxe d'aller avertir ses amis, en pleine fête à vingt minutes de marche, dix en courant. Non, les yeux tapis dans l'ombre ne louperaient pas son aller-retour jusqu'au village. La sécurité de ses parents avant tout !
Ni une ni deux, elle partit en courant dans la forêt, essayant de semer celui qui l'observait irrémédiablement quelque part. Elle ne pensa pas un seul instant à lui tendre une embuscade. Le temps lui était compté. Ce ne devait être qu'un espion de bas étage, inutile d'essayer de négocier quoi que ce soit avec lui, il n'aurait probablement aucune autorité pouvant lui être utile.
Sur les premières centaines de mètres de sa course, elle entendit quelques craquements signalant la présence de l'autre, mais les échos de ses maladresses disparurent rapidement. Il était sur son terrain à elle. Déjà à l'aise dans la forêt, ces bois avaient été le terrain de jeu de son enfance. Chaque racine, chaque aspérité du sol lui indiquait sa position précise et n'était qu'un prétexte pour prendre de l'avance sur son poursuivant. Volontairement, elle choisissait les passages les plus abrupts et les moins accessibles de ces bois. Plus tôt elle arriverait au point de rendez-vous, plus les kidnappeurs avaient des chances d'être décontenancés. Sur le moment en tout cas.
Au fur et à mesure que son esprit divaguait autour d'éventuelles tactiques, son rythme s'accélérait. Elle refusait de céder du terrain sur la colère. Une bonne chasseuse connaissait les risques induits par la surcharge de sentiments quels qu'ils soient. Plus le gibier ciblé était gros et vif, moins la précipitation ne l'aiderait. Mais Laurise avait toujours eu du mal avec ce concept. Malgré les conseils de son mentor, Trudor, elle avait la fâcheuse manie de foncer tête baissée. D'après ce qu'elle avait pu constater sur le terrain, une frappe inattendue et chirurgicale portait bien plus ses fruits qu'une journée à guetter le passage d'un animal. Quel que soit le gibier de ce soir, elle avait la ferme attention de l'affronter les yeux dans les yeux.

Quelques minutes plus tard, aucun bruit ne semblait la poursuivre. Seule sa respiration contrôlée rompait les murmures nocturnes de la nature. Son objectif était atteint, elle serait aux trois sapins avant le mouchard. Le regard fixé sur l'objectif à atteindre : le haut de la colline. Ignorant en quel nombre l'attendaient ses ennemis et qui ils étaient, elle comprenait qu'aucune tactique ne serait valable. Il faudrait improviser et affronter son destin au moment venu. Ses sourcils se froncèrent d'un réflexe incontrôlé en voyant qu'avant toute chose, un élément primordial lui avait jusqu'alors échappé. Mais que lui voulait-on ? Elle ne se connaissait aucun ennemi, ses parents non plus d'ailleurs et ce ne sont pas les quelques légumes du potager, seul bien de la famille, qui pourraient attiser les convoitises. Qu'est-ce que tout cela pouvait bien signifier ?

Elle s'arrêta brutalement en vue de la grotte, reprenant sa respiration en seulement quelques souffles saccadés. Le site des trois sapins trônait en haut d'une colline autour de Moussalin. Réputé pour accueillir les amoureux en mal de lieu avant leur liage, en raison de sa vue imprenable sur la vallée et de son isolement, ce site semblait choisi délibérément pour son accès compliqué. Une petite grotte donnait sur un terre-plein à flanc de colline. Le secteur, particulièrement caillouteux, n'accueillait que trois petit sapins cherchant à cacher l'entrée de la cavité. Personne n'avait jamais compris comment ces trois conifères avaient eu l'audace de se développer dans un lieu aussi aride, au milieu des Chiras.
Un petit feu crépitait sur le terre-plein, tout semblait calme. Le souffle de nouveau calme et régulier en dépit de sa course folle à travers bois, elle s'approcha d'abord prudemment, le regard toujours aussi dur, exprimant la détermination qu'elle avait à régler au plus vite cette situation...
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