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Lorsqu'il avait senti l'appel, Eole n'avait pas osé dire à Réséda qu'il ne provenait pas d'un hybride, mais d'un de ses pairs, et non du moindre. Les esprits restaient indépendants, mais le père des pères avait une relation particulière avec chacun d'entre eux. Il ressentait leurs sentiments même à l'autre bout du monde et les doutes d'Eole à son encontre lui avaient fait comprendre à quel point il était urgent de le convoquer. A présent, les deux esprits flottaient dans les airs, à l'abri des regards et des oreilles de leurs semblables. Comme à leur habitude, ils avaient pris leur forme plus ou moins humaine et se jaugeaient d'une manière de défi. Au bout de quelques minutes, Eole engagea la conversation :

- La nouvelle barrière sera-t-elle prête pour parer une attaque prochaine ?

D'abord surpris par cette interrogation à laquelle il ne s'attendait pas, son interlocuteur répondit comme si de rien n'était :

- Oui, elle s'étend à présent sur vingt kilomètres, nous avons déporté les cinq villages les plus proches et crois-moi, aucun être humain ne pourrait la traverser. Hybrides et esprits ont travaillé de concert jours et nuits. Il faudra tout de même encore quelques jours pour que toutes les plantes toxiques arrivent à maturité, mais les premiers intrépides n'iront pas plus loin que trois mètres avant de périr d'une manière ou d'une autre.
- Bien, répondit Eole les bras croisés sur son torse.
- Mais je suppose que les doutes que j'ai ressentis venant de toi ne sont pas dûs à la barrière, poursuivit son aîné. Expose donc ce qui te brûle.
- Vous le savez aussi bien que moi, père.
- Du respect ! s'emporta alors l'ancien. N'oublie pas à qui tu parles !

Eole réfléchit une minute à la manière la plus pertinente d'exposer son doute sans vexer celui auquel il devait son existence même. Mais après tout, les faits étaient là. Le créateur lui-même avait transgressé les règles, il venait de le comprendre, et ses propres écarts de conduite avec Réséda avaient une chance de trouver un salut à la suite de cette confrontation.
- Vous devez savoir que j'ai choisi d'enfreindre les règles pour entrer en contact avec la jeune Réséda.

Il n'eut aucune réponse, si ce n'est un regard sentencieux et accusateur, ce qui l'encouragea à poursuivre.

- Et maintenant que je sais ce que vous avez fait, je pense que vous pouvez comprendre mes raisons mieux que quiconque.
-Tu vas trop loin, Eole. Comment oses-tu me juger ?

La voix du père des pères n'avait plus rien de serein comme à son habitude. Il se contenait pour ne pas qu'elle s'entende à des kilomètres à la ronde, mais chaque mot résonnait douloureusement pour l'esprit de l'air.

- Lorsque j'ai décidé d'entrer en contact avec Réséda, j'imaginais simplement interagir avec elle en la guidant au cours de sa vie pour qu'elle se sente un peu moins isolée. Les évènements dramatiques que nous vivons m'ont poussé à approfondir notre relation, je n'ai pas eu le choix. Même nos frères n'ont pas cru mon alerte. Regardez la réaction qu'ils ont eue, que vous-même avez eue lorsque je leur ai annoncé que des continentaux arrivaient. J'ai été jugé comme un fou, un véritable paria. Vous étiez tous tellement certains qu'aucun humain n'avait pu survivre sur le reste de la planète ! Il m'a fallu prévenir nos protégés avec lesquels nous vivons en osmose.

Pour toute réponse, son interlocuteur croisa les bras sur sa poitrine, attendant la suite de son développement. Eole s'exécuta donc.

- Mais vous... Vous avez engendré une humaine, père. Et maintenant vous la laissez en proie à des tourments qu'elle ne surmontera pas sans vous. Elle se meurt. Votre devoir est...
- Ne me dis pas quel est mon devoir ! tonitrua le fautif.
- Pardonnez-moi mon père mais... Je ne comprends pas comment, après ce qui est arrivé à Réséda et aux autres descendants de la première relation esprit / humain, vous ayez pu...

Un blanc empli de peine s'installa entre les deux esprits. L'un n'aurait pas dû accuser son père, l'autre n'aurait pas dû commettre une telle faute, mais continuer à le cacher se révélait être au-dessus des forces du créateur. Il avait une fille. Évidemment, le père des pères avait engendré toute créature présente sur cette planète, mais aujourd'hui, il avait créé une nouvelle espèce, il avait une descendance humaine et se sentait indéniablement attiré vers elle. Pourtant, il ne pouvait reconnaître son erreur. Bien des siècles plus tôt, un esprit avait fauté avec une humaine. Des quadruplés étaient nés de cette union. Tous en parfaite santé et sans aucune distinction avec les autres être humains. En revanche, les gènes de l'esprit des plantes venimeuses s'étaient révélés plusieurs générations plus tard, continuant encore à sévir à l'heure actuelle. Réséda en était une descendante à des degrés divers et les quatre autres enfants répartis sur le continent souffrant de la même tare qu'elle également. De tels enfants risquaient encore de naître dans les générations futures. Malgré plusieurs tentatives, personne n'avait su identifier les porteurs sains de cette tare et il était impossible de savoir chez qui et quand le gène allait se révéler. Voilà pourquoi, depuis cette époque, les relations entre les esprits et leurs hybrides restaient distantes et respectueuses, sans véritable affection. Nul ne savait ce qu'une nouvelle union entre ces deux entités pourrait encore engendrer. Et pourtant, pourtant l'erreur avait été commise une nouvelle fois.
Devant le mutisme du père des pères et voyant les nombreuses graines composant son corps tournoyer de manière saccadée et anarchique, Eole poursuivit pour apaiser celui à qui il devait tant, après tout, si quelqu'un pouvait comprendre son erreur, c'était bien lui.
- Camomille n'était pas une hybride. Pourquoi mon père ? Son mari est-il au courant qu'il n'est pas le père de Sarah ?
- Non, mon enfant, non. Lorsque Garance est devenu le nouveau Lien, notre collaboration s'est tout de suite bien passée. En revanche, lorsqu'il a épousé Camomille, tout s'est renversé en un instant...

Il marqua une pause pour calmer l'affolement de ses graines à l'intérieur de son corps sans grand succès.
- Elle était pleine de vie, les yeux pétillants... Moi qui existe depuis la nuit des temps, je n'avais jamais ressenti le besoin d'être vivant au point d'en souffrir. Je ne pouvais plus me détacher d'elle, c'était impossible. Mais je ne me suis révélé à elle que des mois plus tard, même si elle n'était pas pré-destinée à être une hybride, ne pas lui parler était au-dessus de mes forces et il faut avouer qu'elle s'est montrée tout de suite réceptive. L'absence de son mari en tant que Lien devenait insupportable pour cette jeune mariée, lorsque Garance était sur les chemins entre les villages. J'ai enfreint les règles pour entrer en contact avec elle. La suite, tu la connais. Mais jamais il n'a su que l'enfant était de moi. Avoir un enfant a simplement donné ce qu'il manquait à Camomille, et Sarah, bientôt rejointe par l'adoption de Réséda, a grandi entourée de l'amour du couple. Comment aurais-je pu m'immiscer dans cette famille ? Plusieurs fois, j'ai tenté d'entrer en contact avec ma fille pour établir une relation d'esprit à humain, mais elle a toujours refusé de m'écouter. Son esprit était totalement fermé. Je n'avais pas décelé....
- Mais aujourd'hui ses dons se sont révélés. Elle est comme vous père. Elle a tant voulu sauver ses proches que toutes les communications déferlent à présent en elle, submergeant son esprit comme un raz-de-marée. Vous devez aller l'aider. Vous ne pouvez plus reculer.

Pour la première fois depuis son existence éternelle, le père de toute vie écoutait les conseils d'un de ses enfants. Mais les évènements lui avaient prouvé qu'il avait échoué. Échoué depuis des siècles dans l'entreprise à laquelle il avait consacré toute son énergie : créer la vie et un monde harmonieux. Les hommes avaient détruit tous ses efforts pour rendre la planète habitable, la polluant au point que la vie ne persistait que sur un seul continent et à un prix très élevé. Les esprits avaient bien du mal à contenir les pluies acides et autres fléaux loin de leur refuge. Dans un premier temps, tous les esprits avaient dû s'unir pour accomplir cette tâche. Aujourd'hui, des siècles après la disparition de la civilisation si dévastatrice, la pression des polluants était moindre, mais les quelques hommes ayant survécu à toutes ces catastrophes naturelles venaient pour piller le dernier bastion permettant à la vie d'exister et personne, hybrides ou esprits, n'était préparé à les affronter. Il n'existait plus aucune solution de repli. Il avait lamentablement échoué, lui, le guide de toute chose. Et comme si cet échec n'était pas suffisant, il avait commis l'irréparable, troubler la vie pour créer une nouvelle race qu'il n'aurait plus aucun moyen de maîtriser. Sarah, sa fille, serait capable de le remplacer. Si elle pouvait communiquer avec chaque esprit, avec chaque entité de la nature, elle pourrait même le surpasser, pensa-t-il. Mais une nouvelle intervention d'Eole le sortit de ses ruminations.
- Qu'allez-vous faire, père ? Cette fille a besoin de vous. Elle est peut-être la clé de tout. Peut-être que notre salut se trouve entre ses mains.
Après une brève réflexion, l'ancêtre prit enfin une décision accablante.
- Rien, je ne ferais rien. Peut-être as-tu raison, mais si tel est le cas, la vie trouvera un chemin. Si vraiment elle est la clé, la passerelle entre les humains et la nature, elle trouvera sa voie. Si, en revanche, elle n'est pas capable de supporter l'afflux des volontés de sa race et de la nôtre, elle mourra. Tel en aura décidé la nature elle-même. J'ai suffisamment joué un rôle qui me dépasse. Je laisse la vie elle-même se frayer un chemin. Notre destin est peut-être simplement de disparaître.
- Père ! s'emporta alors Eole, la nature c'est vous ! Vous décidez. Vous ne pouvez pas l'abandonner ainsi. Elle est votre descendance !
- J'ai déjà prouvé que mes décisions n'étaient pas les bonnes. Regarde où tout cela nous a conduits. Combien de temps le peuple que nous avons fait grandir survivra-t-il entre ces deux barrières naturelles ? Non, laissons faire la vie elle-même. Je ne suis que son serviteur.
- Mais...
-J 'ai parlé Eole. Ne commets pas la même erreur que moi ou les conséquences pourraient bien te dépasser. Remets-t'en à moi.
Et sans laisser à Eole le temps de répondre quoi que ce soit, il disparut rejoindre le Lien, celui qu'il avait trahi, celui à qui il avait volé le droit d'être père.

Eole resta quelques secondes sans bouger, encore plus confus qu'au début de cet entretien. Son père avait toujours eu voix sur chaque décision, chaque orientation que tous devaient prendre. Il savait pertinemment que des heures sombres les attendaient, mais après cette déclaration, si leur guide spirituel baissait les bras, plus aucune lumière ne semblait pouvoir percer les ténèbres dans le futur. Mais alors que lui-même se laissait submerger par une défaite inévitable, l'image de Réséda souriant en dansant dans sa chambre, libre de toute entrave de tissu, s'imposa à lui. Il pouvait pratiquement la voir tournoyant devant lui, les bras écartés et laissant sa longue chevelure noire et bouclée jouer derrière elle. Un vent violent balaya la vallée au-dessus de laquelle il volait sans qu'il ne puisse rien contrôler. Il ne pouvait s'avouer vaincu comme son aîné. Perdre espoir équivaudrait à abandonner cette jeune femme pleine de vie et si chère à son être le plus profond. Il se mit immédiatement en chemin pour la grotte, incapable de rester plus longtemps loin d'elle.

Arrivé à destination, il interpella d'abord Réséda mentalement avant de faire son apparition pour ne pas l'effrayer. A sa grande surprise, Sarah était assise contre un des murs de la grotte et sa soeur, accroupie à côté d'elle, s'était de nouveau couverte de la tête aux pieds, faisant fi du tissu encore trempé d'eau glaciale.
- Eole, elle est réveillée, murmura Réséda sans pour autant lui sourire.

En effet, l'état de sa soeur n'avait rien de rassurant. Sarah, assise dos au mur et les jambes repliées sur sa poitrine, tremblait de tout son être. Ses cheveux si lumineux en temps normal restaient plaqués contre son visage et elle tentait visiblement de maîtriser ses claquements frénétiques de la mâchoire sans grand succès.
- Comment va-t-elle ? demanda Eole, ne sachant pas vraiment comment entamer la conversation.
- Je vais bien merci, répondit alors Sarah entre ses dents.
- Tu peux l'entendre alors ? lui demanda Réséda. Et le voir ?
Sarah leva la tête et plissa les yeux en scrutant la grotte encore peu lumineuse à cette heure matinale. Au travers des mèches collées à son front et lui encombrant la vue, elle ne sembla pas repérer la silhouette d'Eole.

- Tu le vois toi ? demanda-t-elle enfin à Réséda.
Cette dernière acquiesça d'un signe de tête tout en souriant légèrement à son esprit.
- Alors non, je ne le vois pas, répondit Sarah d'une voix lasse.
- Mais vous m'entendez. Qu'entendez-vous d'autre ? s'enquit Eole.
Sarah réfléchit un instant et, comme si distinguer tous les sons qui lui parvenaient lui était particulièrement douloureux, elle grimaça et plaça ses paumes sur ses yeux quelques secondes pour en chasser la douleur en vain.
- J'entends... commença-t-elle... c'est très étrange, ce ne sont pas des voix comme la vôtre. Mais plutôt des impressions, des sensations qui me submergent. Depuis que nous sommes dans cette grotte, j'ai l'impression que le foisonnement s'est atténué. Comme si la roche était plus calme, cela m'apaise un peu. A l'extérieur, tout s'agitait, tout tremblait. Je percevais de la peur provenant de toute part. Cette dernière avait même pris le pas sur la douleur et la peine...
L'ombre du désespoir traversa son regard l'espace d'une seconde avant qu'il ne devienne noir et froid en dépit de la couleur bleu translucide de ses yeux. Personne ne lui demanda pour autant de terminer sa phrase sachant pertinemment quelles images lui avaient traversé l'esprit.

Eole tenta alors une approche.
- La roche est un élément stable, quoi qu'il arrive à cette planète, c'est certainement elle qui risque la moins d'être altérée. En revanche, la nature a cerné la menace. Mais vous n'allez pas pouvoir rester indéfiniment dans cette grotte. Il va falloir apprendre à contenir toutes ces émotions.
- Comment ? répondit simplement Sarah, sans qu'aucune impression de tâche trop lourde à accomplir ne transparaisse dans sa voix.
- Il faut distinguer ses propres sentiments de ceux transmis par la nature. Cela peut paraître obscur à première vue, mais une fois la distinction opérée, tout vous paraîtra naturel.

La jeune femme se releva alors très doucement tout en s'accrochant à la paroi de la grotte sous le regard inquiet de Réséda. Elle prit ensuite quelques instants pour se remettre de l'effort fourni et se dirigea en direction de la cascade dont elles s'étaient éloignées en raison du bruit et du froid dégagé par celle-ci. Mais les premiers pas furent incertains et elle chancela jusqu'à s'effondrer genoux à terre. Réséda esquissa un mouvement pour venir à son secours, mais elle s'arrêta d'elle-même, peu confiante en l'efficacité du tissu encore trempé qui la recouvrait.
- Vas-y doucement Sarah, tu es encore fiévreuse et voilà plusieurs jours que tu n'as rien avalé. N'en demande pas trop à ton corps.
Mais sa soeur ne prit pas la peine de lui répondre et se redressa péniblement, les yeux toujours rivés sur son objectif. Au fur et à mesure de son approche, sa respiration s'accélérait comme si on la chargeait d'un poids invisible. Réséda vit Eole l'accompagner tout en l'incitant à dissocier toujours ses émotions de celles transmises par l'eau. En effet, la roche étant plutôt un élément apaisant pour la jeune femme, elle avait décidé de s'approcher de la cascade afin de mieux identifier ce dont lui parlait l'esprit de l'air.
- Que ressentez-vous? l'interrogea-t-il.
Elle prit quelques secondes pour répondre, et plissa les yeux en cherchant à retrouver un peu sa respiration.
- De l'insécurité, comme si plus aucun endroit au monde ne pouvait représenter un lieu sur où se replier. Et de l'amertume également. Mais c'est puissant, si puissant que j'en ai mal physiquement.
- Et vous, que ressentez-vous Sarah ?
- Les mêmes choses, exactement ce que je viens de vous dire Eole.
- Non, ce ne sont pas vos sentiments propres, lui infirma l'esprit de l'air. Vous êtes en sécurité dans cette grotte, personne ne peut vous en déloger, l'insécurité que vous ressentez vient de l'eau elle-même. Vous devez faire la distinction entre les sensations que vous envoie l'élément de la nature et les votres. De la tristesse peut-être ?
Sarah ne répondit pas, elle respirait de plus en plus rapidement, mais chaque inspiration paraissait lourde et douloureuse. Eole reprit alors la parole.
- Votre peine à vous, le manque, l'eau vous inspire-t-elle ceci, Sarah ?
- Je... Je ne veux pas y penser, répondit-elle le plus durement qu'elle put.
- Et pourtant il le faudra. Il faudra affronter cette peine un jour. Elle est là, en vous, elle est votre force. Peut-être le sentiment le plus fort que vous ressentiez en ce moment. La nature tremble pour son avenir, vous, vous avez un manque présent. Faites la différence...

La respiration de Sarah parut se calmer l'espace d'un instant alors qu'une larme coulait le long de sa joue. Elle luttait terriblement et Réséda ne voulut pas s'immiscer dans cet apprentissage. Mais elle souffrait pour sa soeur malgré tout. Le souvenir de Seven les hanterait toutes, c'était un ami très proche, appartenant à leur vie quotidienne au même titre que leur propre famille, il serait devenu son frère par liage. Et lorsqu'Eole avait ravivé le souvenir de sa mort pour Sarah, Réséda elle aussi avait revu défiler la scène macabre devant ses yeux, le bruissement de la pluie, les hurlements de ces affreuses bêtes, les pleurs des enfants, le coup de tonnerre de l'arme à feu, et enfin les cris et le sang se mêlant à la boue sur la place publique. Ces images ne pourraient jamais s'adoucir et la défaite d'un garçon si fort et si sûr que Seven la submergea de découragement. Alors si elle ressentait cela, comment Sarah arrivait-elle à tenir encore debout tout en se remémorant la scène ?

Comme pour lui donner raison, Sa soeur vacilla à la limite de perdre l'équilibre et Réséda dut hurler son nom pour lui faire entendre raison. Décidément, elle n'avait jamais eu conscience de ses propres limites. Eole se joignit à ce cri d'alerte pour intimer à Sarah d'aller se rasseoir au plus profond de la grotte. L'espoir était permis puisque l'espace de quelques secondes, elle avait réussi à repousser les flux venant de l'eau. Pourtant, rien n'était gagné. Il paraissait difficile de l'amener à réussir cet exploit sur une plus longue durée tant qu'elle n'accepterait pas ses propres sentiments et qu'elle ne ferait pas face à sa douleur. Sans compter ses faiblesses physiques et une fièvre qu'il faudrait faire baisser au plus vite avant toute chose.

~~~~~

Plus tôt dans la nuit, Mélissa et Laurise tentaient d'avancer le plus rapidement possible tout en incitant Roard à leur expliquer qui il était. Laurise gardait sa dague à portée de main, même si elle savait que ce serait inutile. Mélissa avait suggéré de prendre l'arme de celui qui les accompagnait à présent, mais il fallait bien admettre que ni l'une ni l'autre n'aurait osé s'en servir. Ces détonateurs de la mort les répugnaient et elles avaient encore en mémoire l'extinction de la dernière lumière de vie dans les yeux du fameux Lhon, qui s'était écroulé face à elles. Quand bien même elles auraient su viser ou simplement s'en servir, aucune d'entre elle n'aurait voulu l'utiliser contre un autre être humain. Même Laurise, pourtant prête à se servir de sa propre dague si jamais le nouvel arrivant les trahissait, refusait d'y porter la main.

- Il sent la mort, avait-elle précisé avec dédain, je refuse d'être en contact avec ça.

Intérieurement, elle ne pouvait s'empêcher de penser que, si une quelconque partie de son corps entrait en contact avec, son être entier serait infecté pour être peu à peu consumé par le dévoreur d'âme. C'était une croyance assez répandue dans la communauté des chasseurs, convaincus que, s'ils tuaient un gibier pour le plaisir et non pour se nourrir, leur âme serait consumée très lentement par celui qu'il appelaient le "dévoreur d'âme", jusqu'à ne laisser plus qu'une coquille vide, incapable de ressentir quoi que se soit, ni même de se rappeler qui ils étaient.

En attendant, Roard s'en sortait plutôt mal et l'explication souhaitée par Laurise ne fut pas à la hauteur de ses attentes. Il fallait reconnaître que ce grand gaillard ne semblait pas plus agile que Mélissa dans la forêt de nuit et leurs trébuchades à répétition l'exaspéraient tant et si bien qu'elle leur avait ordonné de se taire et de se concentrer sur la marche. Roard avait tout de même pu expliquer qu'il n'appartenait pas aux « citadins », c'était ainsi qu'il avait désigné ses anciens compagnons. En effet, il avait débarqué à l'age de quatre ans d'un bateau dans une cité inconnue. Tous les arrivants, son père compris, furent torturés et massacrés et les enfants de moins de cinq ans, comme lui, envoyés dans des camps dits "militaires" pour se former au combat. Il n'avait pratiquement aucun souvenir du monde duquel il venait. Seules quelques images se succédaient dans son esprit sans qu'il ne sache si elles provenaient de son véritable passé ou bien des gravures dans les quelques livres encore intacts qui lui avait été donné de toucher.

Lorsque Laurise lui avait demandé des précisions sur ces images, il disait se souvenir de forêts, de villages et d'animaux depuis longtemps disparus. Tout ressemblait à ce qui les entourait à Moussalin sans toutefois y être totalement conforme. Cette explication laissa les filles dubitatives. Lorsqu'elles demandèrent en quoi se souvenir d'une forêt lui laissait penser qu'il venait de ce continent, elles étaient loin de s'attendre à la réponse de Lhon :

- Parce que toutes les forêts ont disparu de la surface de la Terre sauf sur votre continent ! Il n'y a que des plantations artificielles dans certaines régions permettant de faire du papier, et les arbres sont petits, rachitiques et le bois n'est pratiquement bon qu'à brûler. De plus, avait-il ajouté, les arbres sont tous plantés de manière très ordonnée, en quadrillage. Il n'y a pas d'autre végétation autour. Nous sommes habitués à bien des types de terrain, mais pas celui-là.

Pour toute réponse, Laurise s'autorisa un reniflement dédaigneux. Ces propos, aussi irréalistes qu'ils semblaient être, ne la choquaient pas outre mesure venant d'un peuple accordant si peu d'importance à la vie. Mais il fallait avouer qu'elle avait beau se creuser les méninges, elle n'arrivait absolument pas à se représenter la situation. Les hybrides arrivaient à replanter des arbres lorsque des incendies avaient dévasté des parcelles entières de forêt, créant une blessure douloureuse à l'environnement. Mais très vite, la nature reprenait ses droits et toute la forêt reprenait vie. C'était ainsi qu'il devait en être.

Cependant, elle n'eut pas le temps de s'appesantir sur le sujet, Mélissa, qui fermait la marche, trébucha sur une pierre et s'écroula sur Roard en poussant un cri de surprise. Ce dernier eu le temps de se retourner pour la rattraper sans le moindre bruit, surprenant ainsi Laurise par la rapidité de ses réflexes. Elle avait certes été convaincue par son discours, lui semblant relativement sincère, mais elle ne put s'empêcher de froncer les sourcils en pensant qu'elle avait certainement fait entrer le loup dans la bergerie. Il était un adversaire redoutable, même peu assuré sur un terrain qu'il ne connaissait pas, il n'en perdait pas ses facultés physiques très surprenantes. Il serait difficile de lui tenir tête si le besoin en était. Mais elle n'avait pas le luxe de regretter son geste. Après tout, il ne leur avait pas vraiment laissé le choix en tuant son clone de sang froid. Lui aussi venait de signer son arrêt de mort auprès des citadins et Laurise ne pourrait se résigner à l'abandonner à son propre sort dans un lieu qu'il ne connaissait pas alors qu'il leur avait sauvé la vie.

Mélissa, un peu étourdie de sa bêtise, se dégagea rapidement des bras de son protecteur en lui lançant un regard furieux, comme s'il n'avait absolument pas le droit de porter la main sur elle. Roard eu un instant d'hésitation devant ce comportement avant de reprendre la marche comme si de rien était. Il ne vit alors pas la grimace, toute langue dehors, que lui adressa Mélissa dans son dos. Elle s'en voulait d'avoir été aussi étourdie, mais il lui était encore difficile de se concentrer sur son avancée tout en ignorant le fourmillement qu'elle ressentait autour d'elle. La forêt l'avait toujours angoissé, surtout de nuit, mais aujourd'hui tout semblait différent. Lors de l'attaque des petits rampants dans la cabane, elle n'avait senti aucune animosité envers elle, mais leur présence n'en était pas plus supportable. Elle avait eu tant de mal à contenir le raz-de-marée qu'elle n'était pas certaine qu'il ne l'aurait pas engloutie par la même occasion. Bien au contraire, une sensation d'insécurité et d'oppression venait enfler la crainte naturelle qu'elle ressentait. Et toutes ces sensations troublaient indéniablement ses sens. Elle n'avait certes jamais été aussi à l'aise que Laurise en pleine forêt, mais de là à pratiquement se faire distancer par ce rustaud devant elle... Elle essaya alors de reporter toute son attention sur leur progression, écoutant sa camarade leur demandant de "la fermer et d'avancer plus rapidement", ce à quoi Roard avait répondu un "je croyais que vous vouliez au contraire que je vous fasse un exposé complet" d'un ton tellement ironique que même l'obscurité n'arriva pas à dissimuler le regard incandescent de la chasseuse !

Leur progression s'accéléra alors et il ne faisait aucun doute qu'ils arriveraient à la grotte aux premières lueurs du jour, voire peut-être même avant. Mais ce n'était pas leur périple qui causait du souci à Laurise. Non, le plus dur serait certainement de convaincre les filles à leur retour. Sarah allait certainement avoir un choc. Mais pour l'instant, le plus urgent était de la sortir de son état de transe. Sa réaction viendrait après et Laurise préférait la voir hors d'elle qu'amorphe comme elle l'avait laissée. Sarah avait toujours été robuste et pleine de vie, même une bonne grippe n'arrivait jamais totalement au bout des forces de la blondinette. Il était même surprenant qu'un corps si frêle ait autant de ressources.

A cette pensée, Laurise ne put réfréner une vague d'angoisse. S'il arrivait quoi que ce soit à Sarah, il leur serait impossible de survivre. C'était elle qui détenait la clé de leur avenir. Elle avait dit haut et fort qu'elle avait une solution. Si par malheur elle n'avait pas le temps de leur en faire part... Perdue dans ses pensées, elle secoua négativement la tête, il fallait qu'elle ait une solution ou bien elles mourraient toutes les quatre.

Le reste du trajet s'effectua donc en silence, Mélissa essayant d'oublier tous les petits bruits suspects qu'elle entendait, Laurise cherchant à comprendre pourquoi elle avait accordé sa confiance à cet homme qu'elle ne connaissait pas et qui appartenait, qu'il le veuille ou non, au clan ennemi. Et enfin Roard, tentant de suivre cette donzelle qui se mouvait aussi vite qu'un serpent des sables dans ce dédale de végétation. Il restait focalisé sur elle, sans savoir ce qui l'avait poussé à se rebeller de la sorte, bien qu'il n'en soit pas à son premier acte de traîtrise ! Lorsqu'Antrace apprendrait ça, il ne faisait aucun doute qu'il serait maudit pour l'éternité. C'était la première mission d'importance qu'on lui confiait après ce qu'il avait fait quelques années auparavant et il avait juré sur tous les saints de la bible que jamais plus il ne trahirait les citadins. Il lui avait fallu plus de cinq longues années pour retrouver la confiance de ses supérieurs, et pas moins de trente secondes pour prendre la décision de tout envoyer aux orties. Mais aussi étrange que cela pût paraitre, son esprit s'éloignait bien loin de tous ces tourments. A l'instant présent, le plus difficile pour lui était certainement de ne pas trop s'émerveiller devant la beauté de tout ce qui pouvait l'entourer alors que les premiers rayons du soleil leur traçaient une voie plus sûre, dévoilant timidement un monde féérique.

A peine une heure plus tard, ils arrivèrent devant le bassin d'eau qui dissimulait la grotte. Laurise envoya Mélissa en éclaireur. Il faudrait introduire la présence de Roard en douceur et elle, même si elle avait une certaine confiance en lui, refusait de le laisser seul avec son amie. Mélissa s'exécuta donc et entra dans l'eau au plus près de la cascade. Elle prit ensuite un premier sac à bout de bras et disparut sous la chute d'eau. Leurs provisions devaient être mouillées le moins possible et dès qu'elle arriva de l'autre côté, elle rejoignit la rive et versa le contenu sur la berge au sec pour le sortir de la toile mouillée. C'est à peine si elle eut le temps de se relever que déjà Réséda venait à sa rencontre.

- Tu es seule ?
- Non mais Laurise attend mon feu vert, répondit-elle. Comment va Sarah ?
Réséda esquissa un sourire avant de répondre :
- Ce n'est pas la grande forme, elle est encore fiévreuse et elle tremble de tous ses membres, mais elle a repris conscience.
- Bon, c'est déjà un premier pas, soupira Mélissa en déroulant la couverture qu'elle avait accroché à son sac. Viens, j'ai quelque chose à vous dire à toutes les deux.

Une fois le coude de la grotte passé, la nouvelle arrivante put constater que Sarah était assise et recroquevillée sur elle-même.
- Sarah, comment te sens-tu ?
- J'ai connu pire, grelotta-t-elle.
- Tiens, prends cette couverture, elle n'a été mouillée que sur un côté, le sac l'a relativement bien protégé.
- Et Laurise ?
- Elle arrive, c'est justement de cela dont je voulais vous parler. Elle n'est pas seule.
- Quelqu'un d'autre s'est enfui ? s'écria Réséda pleine d'espoir.
- Non... Enfin si, on peut dire cela comme ça. Et sans plus attendre, Mélissa expliqua leur périple dans les grandes lignes.
Lorsqu'elle comprit qui les accompagnait, Réséda resta bouche bée alors que Sarah aurait bondi si elle avait pu. Une longue discussion particulièrement houleuse s'ensuivit.

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Au village de Moussalard, l'aube s'éveillait également avec son flot de malheurs. Malgré l'agitation provoquée par la fuite des filles, leurs envahisseurs n'avaient pas perdu le nord et les outils ainsi que l'entrée des mines de Tessala avaient été révélés. D'autres gardes étaient arrivés la veille comme un groupe appelé les combattants dont deux avaient été envoyés à la poursuite des filles. Les chasseurs, d'abord euphoriques de l'évasion de leurs amies, avaient vu leur bonne humeur relative glacée sur place rien qu'en croisant le regard de ces hommes. Aucune âme ne paraissait habiter leur corps, se tenant debout tels des enveloppes vides de toute émotion et prêts à commettre l'impensable. Il était peu probable qu'elles arrivent à leur échapper. Ce matin-là, ils n'eurent cependant pas le loisir de s'appesantir sur une quelconque façon de reprendre en main leur village. Ils furent réveillés aux aurores et conduits à la mine. Rapidement, on leur fournit des pelles et des pioches ainsi tout le matériel nécessaire pour extraire le charbon. Chacun avait ruminé à la meilleure façon de reprendre le contrôle, mais aucun d'entre eux ne voulait mettre en péril la personne à laquelle ils étaient reliés. De ce fait, peu de gardes étaient affectés aux mines. Il en suffisait de quelques-uns pour vérifier que la cadence ne faiblissait pas.

Les femmes, quant à elles, furent réparties en sortes de groupes rattachés aux cuisines, au ménage, au bien-être de leurs bourreaux ou encore à la lessive. Il allait sans dire que les plus jeunes et jolies des filles se virent automatiquement réparties dans celui rattaché au bien-être à l'exception de Rose. Pour être plus exact, la jeune femme avait bel et bien été affectée au service des gardes, mais lorsque l'un d'eux lui avait demandé d'aller chercher du café, elle avait automatiquement refusé. Le garde ne s'était évidemment pas démonté et l'avait giflée, mais d'un réflexe, Rose lui avait porté un coup du plus fort qu'elle avait pu exactement dans les parties sensibles du corps masculin. L'heure qui avait suivi ne fut en rien une partie de plaisir pour la jeune femme qui fut fouettée en place publique. Au premier coup, ses larmes et ses cris avaient été tels que la punition de trente coups fut réduite à dix. Antrace n'aurait certainement pas apprécié, mais Anglos ne supportait pas les beuglements de truie que cette donzelle poussait et il avait bien d'autres choses à faire que de supporter cela. De plus, vu le peu de courage dont elle faisait preuve devant les coups, il était très peu probable qu'elle souhaite récidiver. Il avait tout de même sauvé la face en la menaçant de plus de cinquante coups et de passer du citron sur ses plaies si toutefois la leçon n'était pas totalement acquise.

Évidemment, Tracand avait subi, deux heures plus tard, le même châtiment qu'elle sans explication. Il avait simplement compris que Rose avait dû commettre quelque impair lorsque le garde l'avait appelé par son numéro nouvellement tatoué sur son poignet. Dix coups de fouet étaient une torture. Non pas parce que le cuir lui déchirait la peau du dos, mais parce qu'il savait que la même peine avait été infligée à Rose et il maudit ces êtres si faibles pour oser fouetter une femme à chaque claquement de cuir, alors que les autres chasseurs rageaient en leur for intérieur. Et pourtant, le sort de Rose n'allait pas s'améliorer. Il ne lui fallut pas plus de deux heures aux lessives pour être jugée comme inapte. Il fallait avouer que jamais la jeune femme n'avait eu le déplaisir de se salir les mains à de telles besognes et lorsqu'elle dut apporter un paquet de draps propres des cordes à linge jusqu'au lieu de répartition, elle s'était étalée de tout son long au beau milieu de la rue, mêlant la totalité des grands draps blanc à la poussière.

Aussitôt, elle avait été convoquée devant Anglos, ce dernier s'était emporté devant la jeune femme en pleurs. Rose n'avait pas eu le temps d'implorer qu'on ne la fouette pas qu'il avait déjà décidé de son sort. Elle partit dans l'heure pour les mines où elle pousserait les wagons de charbon et apporterait de l'eau aux mineurs. Anglos s'était dit que ses hommes auraient bien d'autres choses à gérer que de ravitailler les travailleurs et même si cette maladroite trébuchait, elle ne pourrait pas salir autre chose qu'elle-même. De plus, la dureté de la tâche l'épuiserait certainement trop pour qu'elle ait encore la force de minauder de la sorte, ce qui avait le don de le faire sortir de ses gonds.

Les chasseurs eurent du mal à en croire leurs yeux en voyant arriver la frêle jeune femme, vêtue d'une jupe longue et d'un haut blanc sans manches. Elle n'allait pas survivre deux heures dans cet enfer de chaleur et les chariots de charbon, bien que sur des rails, étaient tout de même particulièrement lourds. Ces hommes n'avaient absolument aucune dignité pour infliger un tel châtiment à des femmes. Une vague de morosité envahit alors le puits de mine ; ces hommes appartenaient à la nature, au grand air et l'oppression des souterrains n'était pas faite pour eux. De plus, la plupart avaient une famille, l'inquiétude qu'ils ressentaient pour les leurs devenait difficile à maîtriser. Évidement, le plus marqué par cette nouvelle venue fut Tracand, sa patience avait des limites et il sentait peu à peu une colère incontrôlable monter en lui. Valon s'en aperçut à la minute où il le vit regarder Rose se débattre avec son premier chargement les poings serrés. Il se pencha alors vers lui et lui murmura :

- Reste calme, personne ne gagnera à s'emporter bêtement, ni toi, ni elle. Elle va s'en sortir, ne la sous-estime pas. Rose est toujours parvenue à ses fins, c'est une jeune femme tenace. Fais-lui confiance.

Puis il se remit immédiatement à creuser la galerie devant lui pour ne pas attirer l'attention des gardes.

Tracand en fit de même au bout de quelques secondes, mais au fond de lui, il savait pertinemment qu'il serait incapable de les regarder faire du mal à Rose sans réagir, même si la raison lui criait de prendre garde.
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