Lien Facebook



En savoir plus sur cette bannière

- Taille du texte +

La lumière tamisée du bar jette sur ton visage maussade une lueur qui pourrait presque tromper l'innocent passant en quête de compagnie. Presque. Car le verre de vin dans lequel se reflètent les volutes bleutées qui émanent de ta cigarette qui rend son dernier soupir, un cendrier en plastique noir pour seul tombeau, lui ne ment pas. La solitude est tout ce que tu désires, et tu l'obtiens avec un tel dédain que l'ennui vient.


Blasée, tu tires une nouvelle bouffée du lent poison que le barman t'a gentiment offert d'allumer, d'un geste d'un superbe briquet que tu as méprisé, préférant ta boîte d'allumettes cabossée. Tu incarnes le vice avec une telle beauté que tu en deviens tentatrice, assise seule au comptoir, dévorée des yeux par les clients oublieux de ce qui les a poussés à la dérive vers cette enclave d'oubli teinté de liberté.


Un étourdi audacieux s'approche de toi, te tend quelques billets, se méprenant sur tes lèvres couleur de sang et tes paupières sombrement ombrées. Nul besoin du regard que tu lui jettes néanmoins pour le sentir éméché. Tu ne t'insurges pas, non, ta splendeur lasse est au-delà de ça: tu écrases le bout embrasé de ta cigarette sur la liasse qu'il a déposée, avant d'un revers de main, la balayer. Il comprend et balbutie, rougit. Tu te détournes sans sourire.


Tu tends ton verre à l'homme derrière le comptoir, réclames une nouvelle dose d'une ivresse qui ne dure qu'un temps, feins d'ignorer son regard désapprobateur derrière une façade désabusée. Qu'importe ce qu'il peut penser. Tant que tu peux payer. Et ton portefeuille gonflé témoigne de la quantité de verres que tu peux encore ingurgiter, si toutefois ton sang peut le supporter.


Et saoule, rares sont ceux qui t'ont vue ainsi: dans l'alcool tu t'oublies, mais tu conserveras ta maîtrise quoi qu'il arrive. Tes cheveux glissent, ton chignon se défait, la pince tombe avec un inaudible fracas sur le sol dallé. Les mèches folles envahissent ton visage et l'ordre établi de ta vie, celui-là même auquel tu te consacres à t'en épuiser pour le voir s'effondrer, château de sable que la mer vient lécher pour mieux le faire tomber.


Tu poursuis tes gestes répétitifs, fumant tranquillement, observant les gens, entendant la musique sans vraiment l'écouter. Tu es comme un fantôme, assistant à la pièce qui se joue sans y participer, y figurant toutefois, dans le plus grand anonymat, et pourtant aux yeux de tous exposée. Et tu te repais de cette comédie humaine, de cet hétéroclite ballet duquel tu peux te moquer, omettant d'admettre que tu en fais partie toi aussi, à tes heures perdues, prétextes-tu.


À l'extérieur, alors que l'aube daigne enfin se montrer, la lumière des réverbères décline, les derniers fêtards désertent le dancing. Sous peu, tu le sais, il ne restera plus que toi, et alors le spectacle que tu offres prendra fin, faute de spectateurs pour t'admirer, du fin fond de leur banalité. Tu décides que tu en as assez, la scène ne t'intéresse plus. Dédaigneuse, tu tends au barman qui pianote, impatient, ta carte de crédit. Il encaisse l'argent, ton compte encaisse le coup, et tu sors affronter la vie.
Vous devez vous connecter (vous enregistrer) pour laisser un commentaire.