Lien Facebook



En savoir plus sur cette bannière

- Taille du texte +

Notes :

Accrochez-vous, et bonne lecture !

Notes d'auteur :
Ce texte est le fruit d'une flux après courte réflexion sur le premier thème écrit de la Nuit HPF du 21 mai 2022 : Foyer
Je n’aurais jamais cru penser ça il y a dix ans, mais aujourd’hui je n’avais aucune envie de revenir à la maison. Rien ne serait plus comme avant maintenant que papa était parti. Même si tout avait déjà changé avant. Sa famille directe c’était Eva et moi. Le courrier du notaire disait que la maison allait être saisie pour rembourser les dettes accumulées. Si on avait su qu’il était à ce point dans la merde… Quoi ? Qu’est-ce qu’on aurait pu faire de toute façon ? C’étaient ses choix. Adulte délibérément à l’ouest, complètement à côté de ses pompes et loin de la réalité du monde qui l’entoure. Il devait une grosse somme à la banque, on le savait. On aurait jamais pu le sortir de là sans qu’il n’y mette pas un peu du sien.

J’avais tellement pas envie d’y aller que j’avais la boule au ventre avant de monter dans le train ce matin et à mesure que j’approchais de la destination je sentais mes boyaux se tordre et annoncer une remontée nauséabonde. Heureusement, je ne serai pas tout seul. Eva serait là.

D’ailleurs c’était sa voiture qui était garée dans la cour, une Toyota d’occasion sans aucune égratignure. Elle était entrée dans la maison. La connaissant, elle avait déjà étudié les lieux et fait la liste de ce qu’elle allait garder et de ce dont je n’aurais plus le choix de disposer. J’ignorais à peu près tout de papa, comme il ignorait tout de moi. A qui la faute ?

Maman n’était pas là. Elle devait travailler. Ce n’était plus à elle de s’occuper de ça, c’était notre fardeau plus le sien, et heureusement pour elle.

— Ça va, tu as fait bon voyage ?

Pour couper court aux banalités je lui assurai que personne ne m’avait volé mon portefeuille et que la SNCF n’avait pas essuyé de gros retard. Elle était là depuis près d’une heure et avait même eu le temps de faire le tour du terrain, derrière.

Je la pris dans mes bras et je retrouvai son parfum rassurant. On échangea une chaleur bienveillante et je devinai, à son contact, qu’elle venait de pleurer.

— Dans la grange, tu vas voir, y un tas de bazard… Va falloir qu’on se débarrasse de tout ça.

— Pas moyen de vendre quoique ce soit ?

— Si, sans doute quelques machines, mais elles datent de je ne sais quelle époque révolue où on faisait encore la menuiserie à main nue.

Ses yeux roulèrent dans leur orbite, une façon de montrer qu’il aurait dû virer tout ça il y a bien longtemps. Peut-être qu’il aurait eu un peu moins de problèmes d’argent.

— Peut-être la moto aussi, je sais pas ce que ça vaut.

La moto ? Il avait fini par s’en acheter une alors. Bah tien, quitte à s’enfoncer dans les méandres de la solitude mortifère, pourquoi ne pas le faire à toute vitesse avec un engin mortel. J’avais beau trouver ça idiot, j’étais content qu’il l’ait fait. Au moins avait-il pu profiter un peu de quelque chose dans sa misérable vie déserte. Des images de lui à cheval sur une bécane m’arrachèrent un sourire larmoyant. Je voulais la voir sa moto. Tant pis si elle était cabossée, que la peinture s’était écaillée, que les cales pieds étaient pétés, je la garderai. En souvenir du bon vieux temps.

Eva me conduisit à l’intérieur de la maison. J’eus du mal à passer le pas de la porte d’entrée. Elle n’avait pourtant rien d’hostile. En fait, elle ressemblait davantage à un bonbon coloré que j’avais terriblement envie de croquer pour en retrouver tout le goût nostalgique du sucre saturé. La vue que j’avais sur le bout de cuisine et l’escalier menant à l’étage me donnait déjà le vertige. Mais c’était ridicule. Il fallait que j’entre, ma sœur avait quelque chose à me faire signer. Le papier qui nous demandait de vider les lieux avant deux semaines.

Parcourir la salle de vie jusqu’à la table à manger me fit l’effet d’une claque. Rien n’avait tellement bougé, les meubles, le carrelage cassé, les murs de parpaings à nu et le bois écaillé des fenêtres. Dire que cette pièce avait été le témoin d’un foyer joyeux et plein de projets. Chaque fragment de mémoire jaillissait douloureusement hors de la boite dans laquelle je les avais fermement oubliés. Pourquoi on était là déjà ? Ah oui, pour enterrer tout ces regrets et ces objets avec le corps éteint de papa. Et des regrets, j’en avais des tas. Des choses que j’aurais dus faire, des mots que j’aurais dus dire. Mon cœur n’en serait pas moins brisé, mais j’aurais l’esprit tranquille.

Si maman avait été là, j’aurais sûrement fondu en larmes. Pas pour elle. Au moins elle avait fait son deuil il y a longtemps. Mais pour moi. Parce que je ne serais jamais capable de le faire. Même avec tout le soutien du monde, je ne cessais déjà de me reprocher mes silences. C’était trop tard pour extraire le mal-être qui avait pourri en moi et noirci l’intérieur sans que j’en prenne conscience. C’était trop tard, parce que seul lui aurait pu soulager cette énorme peine dont il était la cause première. M’aurait-il compris, ou seulement écouté ?

J’allais me consoler avec quelques bibelots et une moto (en parfait état finalement). Pour le reste de mes jours je continuerai à me trouver des excuses en espérant qu’elles trompent mes envies de mourir. Elles l’avaient fait jusqu’à présent, pourquoi n’en seraient-elles plus capables ?

— Je n’arrive pas à croire qu’il ne soit plus là, lâcha
Eva dans un sanglot réfréné.

Parce qu’il était parti.
Vous devez vous connecter (vous enregistrer) pour laisser un commentaire.