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Le rideau tomba et les masques en même temps.

Ce n'était pas un tonnerre d'applaudissement, la salle n'était pas comble, mais c'était mieux que rien. Le cachet serait satisfaisant.

— Bravo les filles ! Vous les avez émoustillés, ce soir.

Elles s'agitaient en tout sens dans les vestiaires. Des perruques volaient, des robes flottaient. Le parfum fleuri et persistant de Maud se mêlait à la sueur de la plupart des aisselles. Des jambes à nues, des tailles dévoilées. Et le regard dérangeant de Matthew.

La main qui se posa sur sa cuisse la fit sursauter. Moite et affreusement chaude.

— Merveilleuse Sarah. Comme toujours.

Sèchement, elle se leva. Ses cheveux lâchés tombèrent dans son dos à la chaire de poule naissante. Le miroir renvoya les traits crispés d'un visage en alerte. Les autres filles commençaient à déserter les coulisses, au profit d'un silence de plus en plus redouté.

Sarah s'activa pour se débarrasser de son attirail décoratif. Des habits de seconde main rafistolés pour faire d'elle une Cléopatre de seconde zone. Le maquillage était mieux réussi.

Il se rinçait l'oeil vicieux pendant qu'elle faisait son sac.

La croupe tendue pour tout rassembler. L'envie de mettre le plus de distance possible entre elle et lui la pressait au point que ses affaires ressemblaient à un tas de chiffons informes.

— Tu n'as pas oublié ma proposition d'hier, hein ?

Plus aucune fille n'était là pour faire tampon. Elles avaient fuit, la laissant dans les griffes de leur employeur. Elle balança son sac sur son épaule. Inutile de se démaquiller, pas le temps surtout. Elle ne voulait pas rester une minute de plus seule avec lui.

— J'ai pas le temps là, Matthew.

Elle ne lui accorda pas un regard. A la lueur des lampes murales jaunes, elle s'élança vers la porte de sortie. L'air était pesant ici. Les yeux rivés sur son échappatoire, elle ressentit à peine la douleur quand elle heurta la chaise qui gênait son passage. Mais Matthew attrapa son poignet, la forçant à lui faire face. Avait-il perçu que le corps entier de Sarah tressallait ?

— Tu veux me faire croire que tu as mieux à faire qu'aller boire un coup dehors à mes frais ?

Ce sourire cynique de celui qui a l'ascendant, toutes les femmes qui avaient croisé son chemin devaient le connaître. Il faisait froid dans le dos. Les lèvres pincées, Sarah ne se dégonfla pas.

— Mon copain m'attend.

Il ne lâchait pas prise, au contraire. La pression augmenta.

— Si je le fais attendre trop longtemps il va monter me chercher.

La ridicule menace arracha un rire en dent de scie au quadragénaire. Il passa une main sereine dans sa tignasse coiffée de cire. De l'autre, il resserra son emprise sur les gros os de Sarah. Sa peau rougit. Puis, il la lança dans l'air en prenant soin de la marquer de ses ongles courts mal coupés.

— Ne t'avise pas de refuser une troisième fois. Ma patience a des limites que tu ne veux pas connaître... Des tas de filles me suceraient pour jouer Cléopatre à ta place et tirer tes billets.

Sa voix n'avaient plus rien de mielleux. Il la toisait de sa suffisance implacable.

Le coeur de Sarah battait à tout rompre, mais rien dans son comportement ne le trahit. Elle avait appris, à ses dépends, que se taire était souvent la meilleure des esquives.



La lourde porte claqua derrière elle. Soulagement immédiat dans sa poitrine. Ce n'était pas pour son copain fictif qu'elle se préoccupait de l'heure, mais pour un autre pervers. Celui-là l'avait réservée. Elle accepterait son argent, et ferait ce qu'il lui demanderait en échange, à partir du moment où ça figurait dans son contrat. Elle enfilerait bientôt le costume de Azúcar, son costume de nuit. Elle n'avait rien signé de tel avec Matthew Kewis. Pour lui, elle jouait Cléopatre, peu importait que la pièce soit si mal écrite ou que son acoutrement doré ne soit pas à la hauteur de sa prestance. A chaque représentation, elle donnait tout. Avec un peu de chance, un artiste auteur un peu marginal et bourré de talent, un de ceux qui a le bras long et le carnet d'adresse d'un réalisateur de renommé, viendrait s'asseoir sur l'un des sièges rouges du petit théâtre de Toredit. Le rêve ultime était à porté de main chaque fois qu'elle déblatérait son texte, sublimée par un eye-liner noir.

La lune ronde comme une boule de billard blanche brillait. Elle aurait presque suffit à illuminer la nuit tombée. Mais les lampadaires n'étaient pas de trop à Toredit. Qui sait si une copie de Matthew ne trainait pas dans les parages. Tapis derrière un buis, caché dans l'ombre d'un chemin, dissimulé par un abris bus. Il se tenait prêt à bondir. Lui ne hurlerait pas à la mort pour ne pas alerter le voisinage, mais deux grandes canines luieraient dans le noir et des griffes pousseraient à la place de ses ongles.

Le premier de sa longue soirée s'appelait Jerry. Un blanc-bec de cinquante trois ans qui en paraissait dix de plus sur sa photo d'identité. Ce n'étaient pas ses cheveux éclatants, ni ses récentes rides sous ses yeux bleus qui le vieillissaient. C'étaient ces tâches brûnatres qui commençaient à maculer sa peau asséchée. On aurait pu découper son sourire et l'attribuer à un trentenaire gâté par mère nature. Mais Jerry devait sans doute sa dentition au meilleur docteur du Michigan. Avec l'argent qui lui tombait dans les poches tous les jours, à siroter son scotch dans un fauteuil en cuir près du foyer de cheminée, il avait de quoi se payer une bouche de jeunot. Quoiqu'il arrive, les conditions de Hot Dating n'incluaient jamais les échanges bucaux. Les fluides baveux du client ne coulaient par ailleurs que sur son propre menton.

« Celui-là, il veut rester discret, avait précisé Chantal. C'est du genre à voter Republicain depuis qu'il est dans le ventre de sa mère et à plaider pour la construction d'un mur frontalier entre lui et le Mexique. Ca n'empêche que dans le dos de sa femme, de ses gosses et de ses fidèles faux amis, il aime se faire titiller la tige par des mains mates.»

Des ordures comme ce raciste public, elle en voyait une masse incalculable. Ca faisait mauvais genre de trainer au bras d'une femme de couleur, mais c'était le pied au lit. L'exostisme. C'était Sarah, et quelques autres escort-girl. Quand un type voulait une latina, on lui envoyait Azúcar. La pulpeuse, Azúcar. Au regard muy caliente. Et pour trois fois plus de thunes qu'en Cléopatre, elle jouait le jeu pour des hommes qu'elle tuait cent fois dans sa tête.

Ce soir-là, elle s'appliquerait particulièrement à satisfaire les mains baladeuses de ce frustré du mariage. Quelle chance qu'il fusse plein aux as. Ses camarades d'agence ne cessaient de la jalouser pour ces contrats gagnants. Elle pourrait en tirer le double du prix, si elle se débrouillait bien. Et peut-être même qu'il en ferait son escort atitrée pendant deux ou trois semaines. A condition que tu courbes l'échine autant que tu sais cambrer ton dos. Pendant qu'il aurait le dos tourné, qu'il fumerait son cirgare ou qu'il appellerait sa femme pour lui assurer qu'il rentrerait bien dormir dans leur lit tiède, elle volerait quelques bifetons dans son portefeuille. En toute discrétion. Dépouillé. Elle le dépouillerait au compte goutte, autant que possible, pour s'arracher à cette vie misérable.

Comme un parasite, elle n'existait que grâce au compte en banque de ces pauvres types grossiers et infidèles. Tout ce qu'elle souhaitait, c'était quitter ce monde d'hypocrisie où même le sexe se soldait. Moins dix pourcent sur la branlette espagnole pendant trois jours, trois jours messieurs ! Des intéressés ? 

Quand elle aurait réuni assez d'argent et que Sarah Flemmings serait plus connu pour son nom de scène que son pseudonyme de nuit, on ne payerait plus pour la voir se déshabiller, mais simplement pour la voir jouer. On se batterait pour sa seule présence. Plus de cul à moitié prix, plus d'ordre à recevoir. Que des sourires sincères, admiratifs, et non plus de regards lubriques ni de demandes salaces.

— Hey, la mexicaine, tu t'es égarée ? T'es sacrément bonne ! Fais gaffe où tu traines ton gros cul, c'est pas très safe par ici.

La voiture noire brillante passa lentement devant elle, la carroserie luisante sous la pluie naissante. Trois types remplissant leur costume se marraient à l'intérieur. Barbe mal rasée, fumée dans l'habitacle, sourire carnasiers. Celui de l'arrière colla sa langue sur la vitre, dessinant des cercles mousseux répugnants. Et comme si l'humiliation des cheveux trempés et du maquillage coulant, le tout dans une robe serrée, n'était pas suffisante, le conducteur enfonça le klaxon. Des rires s'échapèrent par la vitre qui remontait jusqu'à se fermer. Le feu était vert. Fort heureusement, ces gars-là étaient de la race des grandes-gueules. Entre se faire coincer par trois types malintentionnés et courir se réfugier chez un violeur avéré, elle n'était pas bien sûre de savoir ce qu'elle aurait préféré subir.
Note de fin de chapitre:
Ce retour à Sarah vous a-t-il intéressé ? Encore un personnage désabusé par la réalité, hein ?
Venez me dire ce que vous en pensez, ne soyez pas timide :)
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