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Notes d'auteur :
Plongez dans le quotidien de Nick Johnson
Une bien sombre époque se jouait. Les croyants, de moins en moins convaincus et de plus en plus rares, s'accrochaient encore à Dieu pour la percer de lumière. Mais pouvait-il seulement encore quelque chose pour les pauvres mortels ? 

La vie était mal faite. Ceux dont les valeurs étaient justes s'évertuaient à survivre, broyés sous le poids des problèmes. En supériorité numérique, le mauvais côté de l'humanité, néfaste, prenait le dessus. Le mal, cette option de facilité. L'égoïsme, la réponse à tout. Le plaisir particulier, un guide pour une vie meilleure, anéantissant tout sur son passage.



Au fin fond du Michigan, à Toredit, une petite ville dévastée des États-Unis-d'Amérique, vivait un homme faisant encore exception à cette fatalité destructrice. Certes, il n'existait pas plus cliché : Nick Johnson était modeste, c'était sans doute pourquoi il était bon. L'argent l'aurait sûrement rendu con. Mis à part sa bonté sans nom, il n'y avait rien à lui envier.



Encore une triste fin de mois. Les poches vides, l’estomac dans les talons. Lui qui avait espérer fêter son trente troisième anniversaire à la lueur d’une salle de cinéma ou dans le brouhaha d’un restaurant. Nick s’accroupit devant le coffre en métal qui se terrait sous son canapé-lit. Un cadenas à code en verrouillait l’accès. 1994, un cliquetis. Il tira la porte à lui. Son ventre émit un gargouillis lorsqu’il compta le contenu à vue d’œil. Voilà ce que représentaient ses économies de l’année : de quoi payer la facture annuelle d’eau et d’électricité. Et s’il avait de la chance, les soins pour sa pauvre mère. Il devrait se contenter d’un sandwich minable au beurre de cacahuète. Drôle de fête.

Et de courte durée ! Il rejoindrait bientôt son banquier pour faire un point sur ses maigres rentrées d’argent. Nick continuait de cacher à son conseiller qu’une partie de ses billets verts était stockée loin de lui et de ses mains voleuses. Il n’avait jamais eu confiance dans cette machine à brasser du fric. Sa fortune étant réduite au salaire d’un vulgaire livreur de journaux, il n’avait rien à gagner à confier son salaire à la banque. Pas d’intérêt à faire fructifier. Pas de marge à créer. Parce que la seule façon de devenir riche, c'était de l’être déjà.



La boule dans son ventre s’était alourdie au fur-et-à-mesure qu’il approchait du lieu de rendez-vous. Jusqu’à donner naissance à une vicieuse envie de vomir le peu d’aliments ingurgités. L’angoisse des regards investigateurs dans la salle d’attente, du jugement dans les yeux de l’hôte d’accueil et des remarques sur la gestion de son argent par un quasi-inconnu. Trocwood, s'appelait le dernier nommé pour fouiller dans ses lignes de débit et de crédit. Comme la visite chez le vétérinaire pour un chien, le rendez-vous à la banque avait quelque chose de repoussant au possible pour Nick. Mais il n'avait aucun autre choix que passer par là.

— Comment allez-vous, Monsieur Johnson ?

Ce blanc bec de dix ans son cadet avait l’allure d’un cadre supérieur. Costume tiré à quatre épingles, cravate rouge – à la demande de la hiérarchie, certainement – et ce sourire factice. Presque hautain, mais bien lissé pour que personne, même le moins naïf des clients, ne puisse lui reprocher quoique ce soit. Dans son bureau impersonnel au possible, il avait osé afficher une carte postale. Hawaï, bah dis donc. Voilà comment il se faisait plaisir aux bras d'une jolie poupée sur son dos de pauvre assisté.

N’avait-il pas question plus hypocrite ? Pas trop difficile à vivre cette situation précaire ? Son relevé bancaire était édifiant. Comment rester fier à présent ?  Nick feignit tout de même un « oui » en hochant la tête. Il prit place du mauvais côté du bureau, celui des redevables.

— Je ne vais pas vous cacher que vos comptes m’inquiètent, Monsieur Johnson. Vos rentrées d’argent sont stables, mais elles ne suffisent plus à couvrir vos prélèvements qui ont significativement augmenté depuis quelques temps et… Je crains de ne plus pouvoir vous accorder ce découvert.

Nick secoua la tête, ahuri. Du baratin, rien de direct, de clair et précis.

— Qu’est-ce que vous voulez dire ?

Le sourire du requin s’évanouit alors qu’il joignait ses mains sur le bureau, formant un étrange triangle à angle arrondis.

— Vous cumulez un négatif de trois mille dollars depuis presque neuf mois maintenant.

Le buste en avant, il força un sourire sans dents, pincé, et baissa le ton.

— Ca commence à faire beaucoup. Trop, en sachant que le remboursement de votre prêt ne prendra fin que dans huit ans, si vous ne prenez pas plus de retard…

Sournois. Il n’y avait pas d’autre mot pour décrire le comportement du conseiller.

— Et qu’est-ce que vous voulez que je fasse exactement ?

La question avait cisaillé la pièce en deux. D’une main vacillante, Nick s’agrippait à l’accoudoir en plastique rouge, les yeux plantés dans ceux de grippe-sous.

— Si j'avais cet argent, je recouvrerais mon découvert. Mais à moins de gagner le gros lot...

Sachant qu'il n'avait pas de quoi jouer un seul sous. Bon sang, il n'avait pas un sous pour résoudre le problème ! La colère fit un bon dans le corps de Nick dont le visage se tinta aussitôt de rouge.

— Je travaille six jours sur sept pour obtenir un tiers de votre salaire. Mon appartement est un gouffre, parce qu’en plus du prêt que j’ai à rembourser pour finir de le payer, les factures d’énergie explosent tellement il est mal isolé. Ma mère est à l’hôpital. Et par dessus le marché, il y a cette dette que je vous dois !

Le ton était monté crescendo, de la même manière que la lave du volcan en fusion grimpait jusqu’au débordement.

— Alors, je suis censé faire quoi ? Travailler aussi la nuit ? Vendre mon logement et me retrouver sous un pont, c’est ça ?

Voler, comme vous ?

— Je vous en prie, monsieur Johnson…

— Ou bien espérer que ma mère ait une attaque foudroyante, peut-être…

Il avait pensé tout haut. Le malaise du jeune conseiller se lisait sur sa mine blanchie. Il ne cessait de guetter la porte de son cabinet comme s’il craignait l’arrivée pressante de son supérieur.

Nick se leva. Une longue ombre recouvrit le centre du bureau et les quelques feuilles qui y traînaient. A son tour de le mépriser d’un regard haineux et triste, du haut de sa grande taille. C’était le genre de question que ni ce banquier ni aucun autre membre de sa classe sociale ne se posait. Les poches pleines de billets. Rien d’autre ne leur importait que le nombre de zéro sur leur compte en banque et leurs cinq semaines de congés payés qu'ils passeraient loin du tumulte américain.

Le conseiller se leva à son tour. Déstabilisé par l’inquiétude ou encouragé par sa dignité, il sortait de l’ombre non sans laisser voir un visage pâli et des lèvres tramblotantes. Néanmoins, aucune réponse cinglante ne sortit de sa bouche, comme si sa maigre répartie n’aurait pu rivaliser avec la vérité claire des paroles de Nick. Ce n’était pas de perdre un client tel que lui qui allait le faire remuer ciel et terre pour le garder. Qu’en avait-il à foutre, après tout, qu’il retourne vivre avec les cancrelats des rues abandonnées de Toredit ?

Nick loucha sur la montre brillante au poignet du jeune homme. J’espère au moins que tu sais profiter de ton fric autrement qu’en te faisant des cadeaux hors de prix. Il ne dit rien, mais y songea si fort qu’une grimace avait surgit sur sa face répugnée. Le cynisme coulait de tout ses pores découverts. Dans ce silence accusateur, le conseiller glissa ses bras, preuves de sa richesse, dans son dos. Une goutte de sueur s’occupa de mettre le désordre dans sa coiffure fixée à la cire. Une mèche blonde tomba au ralenti sur son front lisse. Il allait sans doute dire quelque chose pour en revenir à leur conversation de départ. Mais une sonnerie de téléphone interrompis le combat de regards. Nick abandonna les yeux fuyant de son adversaire et s’empara de son portable dans la poche de sa veste abîmée. Encore un contraste flagrant.

Hôpital Saint-Medur.

Il ne prit pas la peine de s’excuser et tourna les talons pour sortir à la hâte de cette ambiance étouffante. Un mauvais pressentiment l'envahi, faisant instantanément disparaître son envie intense de rabaisser le minable banquier d'un doigt menaçant. Quand l’hôpital l'appelait, c’était rarement bon signe. Le manque d’oxygène, soudainement intense, le précipita dehors au rythme d’une petite foulée. La boule dans son ventre reparut dès lors qu’il s’échappa du hall en verre pour décrocher. Lui qui cherchait à éviter les regards, il provoqua la curiosité des gens en s’enfuyant de la banque comme un voleur. Piètre voleur.

Une voix grave et posée, celle d'un homme.

— Bien, j’arrive au plus vite.

Nick prit une grande bouffée d’air. La journée était loin d’être terminée. Pourquoi Diable les avait-il tous ligués contre lui ?
Note de fin de chapitre:
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