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Notes d'auteur :
Le titre de ce chapitre n'est peut-être pas défintif, mais c'est celui qui me convient le mieux aujourd'hui.
Quel sale temps. Il fallait toujours que Nick se ravitaille le mauvais soir. Un soir froid et brumeux. Un temps à repousser n'importe quel badaud, sauf peut-être un promeneur de chien déterminé à ne pas voir son appartement souillé d'excréments. Mais pas Nick, sûrement pas.

La nuit tombait alors que les lampadaires tentaient d'en effacer la réalité. Le fidèle destrier à deux roues était toujours à sa place, dans le rail. Combien de fois Nick avait-il redouté un vol ? Sans son vélo, on pouvait le considérer sans emploi. Sans emploi, il pourrait compter les jours sur les doigts d'une main avant qu'il ne se retrouve sans logement. Et Dieu seul savait comment sortir d'un cercle aussi vicieux que la pauvreté. Personne n'était prêt à troquer son quotidien, aussi morne et modeste soit-il, contre la survie dans la jungle qu'est la rue. Il était déjà passé par là, il n'avait aucune envie de revivre ça.

Le toit de taule avait épargné la flotte à la scelle et au guidon. Une capuche recouvrant sa tête et ses oreilles, Nick quitta l’abri devant les portes automatiques de FairFar Market pour affronter le déluge. Le poids des courses tirait sur ses bras chétifs. Un kilo de plus les aurait sans doute séparé en deux morceaux. Le débit de la pluie le contraignait à plisser les yeux. Il manqua par deux fois de heurter la carrosserie de voitures stationnées. Et alors qu'il croyait le parking dépeuplé, deux personnes se dressèrent devant lui. Il dû lever la tête pour apercevoir leur visage dégoulinant. Contrairement à lui, ces deux gars-là ne craignaient pas l'eau. Ils portaient des costumes de soirée recouverts par un long manteau de velours. À en juger leurs mouvements incontrôlés, ils avaient bu quelques verres de trop. Mais les cravates ne trompaient pas. Que faisaient ces deux fils de riches dans un quartier aussi paumé que Horns District ? Ils ne revenaient certainement pas du Black Blues Bar, trop tchip pour des enfants de bourges.

— Alors ! Qu'est-ce qu'il a acheté l'affreux ? Gueula le moins amorphe.

Il tendait une main vacillante vers les sacs débordants de courses.

— T'aurais pas une bière à nous filer le poivrot ? Hein Ed' qu'il a l'air d'un poivrot celui-là ?

— Tu m'étonnes.

Nick ignora leurs rires idiots ponctués de hoquets. Il s'interdit toute expression qui tenterait de déformer son visage malgré une montée soudaine d'angoisse. Règle numéro un en cas de conflit frontal : ne rien montrer pour se protéger. Donnez de l'importance à ces railleries c'était les encourager. Il feignit l'indifférence et passa devant eux pour déverrouiller l'anti-vol sur la roue avant. Les mains tremblantes, il peinait à insérer la clé dans la serrure. Avec un peu de chance, ils avaient déjà fait demi-tour. Ou pas.

— Oh ! Oh-oh-oh-oh ! Tu me regardes quand je te parle, sale clochard.

Dans son dos, les reniflements et les rires se confondaient avec des grouinements. Malgré la sueur froide qui coulait de ses aisselles, Nick refusait de leur obéir. Il n’y avait pas pire affront que faire face au regard provocateur de ces sales types. Qui savait s'ils n'étaient pas armés ?

Accroupi, il ne vit pas fuser cet énorme poing qui s’écrasa brutalement sur son visage creux. Le zygomatique droit craqua, à moins que ce ne fut la chute des sacs de courses qui provoqua ce fracas ? La force du coup l’envoya valser contre le poteau du lampadaire dans un bruit vibrant. Son front morfla. Un peu sonné, il se hissa tant bien que mal le long du pilier métallique. En se tournant, il vit avec horreur que les deux jeunes s’étaient jetés sur ses provisions. Le plus petit fourrait le paquet de pâtes dans sa veste, pendant que l’autre fouillait le second sac. Dans le flou de l'arrière plan, sans perturber le ballet des véhicules qui quittaient le parking, une troisième personne arrivait en titubant.

— Qu’est-ce que c’est que cette immonde chose ? Beugla le grand dadet, la mine dégoûtée.

Il tenait un morceau de bidoche entre ses doigts boudinés.

— Laissez-ça ! Allez-vous-en bande de p’tits cons !

— T’as pas honte de manger tant de merde ?

En dernier recourt, Nick se rua sur eux le corps en avant. Il poussa violemment le plus petit qui, déséquilibré, tomba le cul par terre. Il lui arracha sans trop de mal le paquet de pâtes qu’il lui avait volé. Mais sa vision étant floutée par la frappe qu’il avait reçue dans la figure, il ne vit pas venir la boite de conserve. La dernière arrivée, plus beurrée que les deux autres demeurés, venait de la lui enfoncer dans le crâne. Si ça n'était pas le cas la minute précédente, cette fois l'os de sa joue droite s'enfonça sous les sept cent vingt cinq grammes de pomme de terre en sauce. Il finit étalé de tout son long sur le sol ruisselant. Des rires lointains entraient et sortaient de ses oreilles comme l’auraient fait des volutes de fumées qui se dispersaient. En entrouvrant les yeux, il vit ses agresseurs détaler. Il disparurent lentement de son champ de vision.



Lorsque il rouvrit fermement les yeux, il faisait totalement nuit, et un calme plat régnait sur le parking du supermarché. Les portes automatiques étaient immobiles, la lumière à l'intérieure était éteinte. Seul un brouhaha musical vibrait au loin.

Les gouttes de pluie avaient un goût ferreux. C’était son sang, il dégoulinait de son arcade sourcilière jusqu'à ses lèvres baveuses. Le goudron glacial avait arrêté le saignement. L’un des sacs déversait son contenu sur le sol, éventré. Quant à l’autre, impossible de s’assurer qu’il était encore là. La force lui manquait pour se relever, le courage aussi. Et s’ils revenaient le marteler de coups de pied dans les côtes ? Nick ne faisait pas le poids contre trois jeunots, même ivres. Il n’y avait qu’à regarder son physique. Fin comme une allumette, osseux. Il était grand, certes, mais très peu souple, raide même. Sans compter que sa peau, à elle seule, pesait plus lourd que ses muscles.

La mâchoire endolorie, il osa tout de même se lever, non sans jeter des coups d'œil méfiants tout autour de lui. Il n’y avait plus personne. Ces sales gosses de riches n'avaient pas pris la peine d’attendre la résurrection d’une pâle et piteuse imitation de Jésus martyrisé, même pour lui remettre quelques mandales. Il y avait encore des voitures vides garées, mais plus aucun vélo mis à part le sien. A un ou deux kilomètres de là, derrière le terrain vague qui bordait le parking, brillaient des lumières inhabituelles. Le vieux hangar abandonné, c'est de là-bas que provenait la musique. La fête battait son plein.

Nick pencha la tête en arrière. Impossible de savoir si le ciel était nuageux. La lumière artificielle brouillait la vue de quiconque souhaitait percer l'atmosphère. Si les étoiles le regardaient de là-haut, pas une n’avait levé le petit doigt pour l’aider à foutre une raclée à ces merdeux. Il cracha par terre. Ça raviva le goût infecte du sang séché sur sa bouche. À quoi pouvait-il bien ressembler ? Une gueule défigurée serait motif de réflexions de la part de son idiot de patron, il voyait ça venir d’ici. « Johnson, bordel ! Tu t’es encore battu ? J’veux pas le savoir ! Tu branles ce que tu veux quand t’es en repos, mais je veux pas que t’aie une sale tronche quand tu passes devant chez les clients. Qu'est-ce qu'ils vont penser de la boite si les bourgeois des beaux quartiers te voient comme ça ? ». Rolly, lui, n'aurait probablement pas fait un seul commentaire.



La porte de son appartement claqua derrière lui. Nick lâcha tout. Ses deux sacs déchirés tombèrent dans un boucan du tonnerre. Rien à faire si le voisin du dessous sursautait dans son appartement. Il ne prit même pas la peine d’allumer la lumière et s’assit directement sur la chaise de bois dont le verni avait passé. Il posa ses mains tremblotantes sur ses cuisses tendues. Au comble de la fatigue, il tentait de se remettre de la traversée depuis le FairFax Market à pieds. Comme si ça n’avait pas suffi, il avait dû traîner son vélo par la roue avant. Ces petits cons s’étaient amusés à crever le pneu et la chambre à air avant de déguerpir.

Trempé jusqu’aux os, abîmé, humilié, il se débarrassa de ses vêtements et se coucha. Les hématomes qui paraîtraient le lendemain sur sa peau seraient encore la preuve qu'un compte en banque vide rendait d'autant plus misérable. Sans doute aurait-il été de la soirée branchée sous le hangar s'il n'avait pas eu à faire ses courses au supermarché discount. Plus ses poches étaient vides, plus ses joues se creusaient, et plus on le lui faisait payer.
Note de fin de chapitre:
J'espère que la lecture de mon roman vous intrigue toujours autant. Si vous souhaitez que je publie la suite plus vite, manifestez-vous ! Mes premiers chapitres sont assez courts donc je comprends qu'attendre autant de temps pour les lire peut êtrte frustrant.

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