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Notes d'auteur :

Désolée pour le délais, c'était les vacances... Me revoilà pour la suite !

En retard, pour la troisième fois du mois.

— Tu te fous de ma gueule, Johnson, ou bien t'essaies de couler la boite ?

Plus d'une demi-heure de retard même, Ryan n'allait pas laisser passer ça. Jerry souleva sa casquette pour le saluer, tout en pressant le pas pour éviter de se retrouver dans la mêlée.

— Si tu veux finir sous un pont, continue comme ça à te pointer les mains dans les poches et les poches sous les yeux, va. Je vais pas avoir de mal à te remplacer, mais tu le sais déjà ça, hein ?

La bouche de travers, Ryan crachait sa bave de crapaud sans bouger de son siège patronal. Il était affalé derrière son bureau toujours aussi bordélique. Les cartons éventrés, les enveloppes dans tous les sens, les post-it sur les murs de liège. Tout aussi mal dressés que ses cheveux disparates sur son crâne pelant.

— Ca t'écorcherait la bouche d'expliquer ton retard ? J'te parle, tu...

Ses yeux globuleux avait roulé vers le bas, comme attiré malgré eux. Nick suivit son regard. Il avait presque oublié. La brillance des John Foster, Dieu soit loué, avaient arrêté le massacre. Ou pas ?

— C'est quoi ces pompes de luxes ? Tu les as volé à qui ?

Nick avança franchement vers le bureau, les bras mimant à Ryan de cesser ses ragots mensongers. En retour, le pacha se leva pour lui faire face, quand bien même il mesurait près d'une tête de moins. Sa petite taille ne l'empêchait pas d'user d'humiliation dès que possible. Il faisait ça comme personne, l'exerçait à outrance, son seul moyen de s'octroyer un peu de pouvoir. Une habitude néfaste que tout les employés de Fast News avaient subi au moins une fois pendant leur service (sans compter le sucre cassé sur leur dos pendant qu'ils rentraient tranquillement dans leur foyer). Il les tenait, même avec le salaire de misère qu'il leur filait à la fin de chaque mois.

— Ma mère est souffrante. J'ai dû veiller sur elle et trouver comment j'allais pouvoir continuer à payer ses frais hospitaliers.

Le ton de la supplication était sans aucun doute l'une des meilleures armes à brandir devant Ryan. Pas qu'il soit spécialement sensible au malheur des autres, loin de là. Il ne pense qu'à sa sale gueule. Il avait au contraire une grande appétence pour la domination, particulièrement envers ses employés, et le seul fait de se mettre psychologiquement à genoux devant lui pouvait le rendre clément. C'était sa façon à lui de distribuer les cartes de la pitié et de la bienvaillance. Son léger sourire en cachait un plus profond, Nick le devinait à ses yeux malicieux.

— Ca explique ta tronche de déterré. T'as intérêt à rattraper ta course d'aujourd'hui.

Nick hôcha la tête. Cet imbécile avait oublié les John Foster, tant mieux.

— Je ne veux aucun client mécontent, aucun. J'espère que c'est clair.

Pour ne plus affronter ce perfide regard une seconde de plus, et pour ne pas perdre davantage de temps, Nick s'engagea dans le dépôt avec son vélo rafistolé. Il y installa l'un des coffres disponibles et l'attacha à son porte-bagage arrière avec des câbles élastiques. Dix grandes piles de journaux et de prospectus attendaient patiemment d'être dispercés aux quatres coins de la ville. Il en embarqua la moitié d'une et la cala dans son coffre. Il y fourra quelques exemplaires de plus, toujours dans l'optique de rentabiliser son trajet (et de limiter le temps passé avec ce profiteur de Ryan). Puis, il rabatit le couvercle du coffre, sans le sceller.



Nick affronta le froid, les mains rougies et les doigts raides, mais le nez protégé par son écharpe triplement torsadée autour de son cou et son visage. Les pieds correctement calés, il prenait grand soin de ne pas abîmer ses nouvelles chaussures. La semelle se couvrant de neige fondue chaque fois qu'il s'arrêtait pour déposer le journal, il n'était pas impossible qu'en route ses pieds glissent sur les pédales. Mais il redoublait de vigilance.

Le quartier sud, le moins pénible de tous. Avec ses pentes douces, ses boites-aux-lettres bien alignées en bordure de trotoire et ses chiens enfermés derrière des clotûres solides. Sans compter les arbres qui apportaient une touche fort appréciable de vert au printemps et de l'ombre non-négligeable en été. En contemplant les modestes maisons de taille et d'allure différentes, il se surprit à penser que c'était exactement là qu'il se serait vu s'installer et former son petit foyer. Avec Diana. Dans ce petit quartier familial et tranquille où les voisins coopèrent et trinquent au bonheur simple un samedi soir sur deux. L'image du couple épanoui, celui au sourire éclatant des publicités, avec un enfant ou deux, lui apparut. Lui et Diana se tenant la main devant une petite fille aux anges sur une balançoire en bois.

Une voiture le klaxonna. Nick secoua la tête, reprit ses esprits. Quand le quartier sud faisait partie de son circuit journalier, il s'appliquait toujours à l'arpenter en dernier, histoire de finir son service en douceur. Mais cette fois, il avait senti le besoin de commencer par un terrain facile. Le marteau-piqueur qui sévissait dans sa tête quelques heures encore auparavant avait beau avoir cessé son bazard, la sérénité ne l'avait pas remplacé pour autant. En commençant par le quartier sud, il se remettait doucement en jambe avant d'affronter les zigzag du centre-ville et sa foule de piétons impatients.



De retour au dépôt pour son deuxième et dernier service, Nick prit davantage son temps pour charger son vélo d'articles. Tremblant des orteils aux oreilles, il aurait donné une de ses chaussettes en échange d'une bouillotte. Le bout de chacun de ses doigts le piquait à la manière d'échardes qu'on se plante par mégarde dans la chair en marchant sur un vieux parquet. Sauf que ces échardes là s'acharnaient à le blesser, seconde après seconde. S'il avait pu tolérer Ryan, il serait passé à son bureau et aurait posé ses mains meurtries sur le radiateur constamment en marche. Le veinard. Non seulement, il ne sortait pas le nez dehors et aboyait des ordres à tout va, mais en plus, il pouvait profiter du confort d'un chauffage. En repassant devant le bureau, vélo chargé en main, une envie de lui cracher - littéralement - sa haine au visage émergea comme une intention démoniaque. Il se ravisa. Il passait déjà le pas de la porte et enfourchait son deux-roues. Plus que le centre-ville, et je rentre !

Le rythme s'accéléra une fois dans le bourg de Toredit. Les lundis, les gens étaient furieusement pressés. Pressés de rentrer, pressés par la tonne de travail à accomplir, pressés par le temps perdu du week-end... Progresser à vélo dans un tourbillon de chauffards pied au planché devenait risqué. Habitué aux klaxons, Nick parvenait à se faufiler, entre chaussée et trotoir. Le plus pénible : distribuer le journal à tout un immeuble. Il fallait attacher son vélo, descendre avec la quantité suffisante, trouver le passe-partout capable d'ouvrir la porte d'entrée et déverser l'information dans les dizaines de boites-aux-lettres qui hurlaient de ne surtout pas laisser de publicité.

Au 77 Reynold Street, il entra dans un bâtiment de dix étages à 16H35. Une pièce vide, ou presque, faisait office de hall. La couleur dominante, un blanc cassé, rendait l'endroit très peu chaleureux. Droit devant lui, tout au fond, était encastré un assenseur, et sur la droite une porte menait à la cage d'escalier. Sur le pan de mur de droite, les boites métalliques fixées les unes aux autres attendaient patiemment qu'on les remplisse. Alors Nick s'exécuta. A la vitesse d'un croupier de casino, il glissa les journaux dans les fentes. Les bruits cinglants des battants se succédant, créant une horrible mélodie pour quiconque avait l'oreille un peu musicale. Et dans le flot continue de ces notes aiguës, un son sourd parvint dans son dos. L'ascenseur était en mouvement. Depuis un étage supérieur, le voilà qui descendait en flèche. Le bourdement du mécanisme, pas rassurant pour un sous, indiquait l'arrivée imminente d'un habitant de l'immeuble. Nick accéléra le mouvement. Son aversion pour son métier (ou pour son visage ?) le poussait à se cacher aux yeux des autres. Le mépris des passants et des automobilistes était suffisant, un regard de travers de plus et ce serait la goutte de trop. Il ne restait plus que deux colones à remplir, deux.

— Vous ne truffez pas ma boite-aux-lettres de publicités, j'espère ? Sachez que c'est strictement interdit. Je vous le rappelle au cas vous n'auriez pas lu la...

Trop tard, pas assez rapide. Nick hésita avant de se retourner. Par politesse, il jugea bon de le faire, bien que cet homme se fichait visiblement de la notion de respect. Dans son imperméable noir bien fermé sur un costume tout aussi noir, son air hautain s'harmonisait avec le reste. Ses yeux roulèrent du bas vers le haut, et là, son expression faciale se transforma en une fraction de seconde.

— La... L'affiche sur la porte. Oh, mais vous livrez le journal ! cria-t-il d'un air jovial.

Son ton changea du tout au tout. De l'agressivité à la sympathie, il y avait pourtant un gouffre. Cet inconnu venait de bondir par dessus et son sourire trop blanc pour être naturel en était la preuve. Il fit un pas en avant et s'octroya le droit de tapoter l'épaule de Nick en lui souhaitant bon courage pour le reste de la journée. Sans attendre de réponse il se dirigea vers la sortie, réajustant son chapeau sur sa tête (sans doute chauve) et quitta l'immeuble.

Le silence redevint son compagnon de service. N'était-ce pas mieux ainsi ? Il en avait bientôt terminé avec cette tournée. Après avoir abandonné le dernier exemplaire du Daily Toredit dans la dernière boite vide, il se tourna. Il ne l'avait pas notifié en arrivant, cette horrible plaque de verre réfléchissante qui couvrait la moitié du mur face à lui. Putain, pourquoi ne l'avait-il pas vue plus tôt ? Ce miroir géant. Pétrifié devant sa propre image, renvoyée à l'envers, il ferma les yeux. Mais, à l'intérieur de ses paupières, le reflet restait gravé. Il se força à penser à autre chose, n'importe quoi qui puisse lui faire oublier ce qu'il venait de voir. Ryan, cet abruti, Tiffany à l'hopital, son banquier, Diana... Les bras tendus devant lui, il bifurqua sur la gauche et avança à tâtons. Au bout de quelque pas, le carrelage se changea en un sol molletonneux, un tapis. Puis ses mains rencontrèrent la vitre froide de l'entrée. Il rouvrit les yeux, trouva la poignée, tira dessus et sortit immédiatement. Suffoquant, il laissa l'air s'engouffrer dans sa gorge et remplir ses poumons. De tout son coeur il repoussait la crise d'angoisse. Ce n'était pas le moment de traîner.



La nuit menaçait déjà de tomber quand Nick arriva au dépôt. Visiblement, son collègue de l'après-midi n'était pas encore rentré. Mission accompli, il avait non seulement rattrapé son retard et pouvait aussi se vanter d'être le premier. Intérieurement, en tout cas. En rangeant la caisse de transport, la sueur qui avait refroidi dans son dos et sous ses aisselles provoquèrent un frisson dans tout son corps. C'était à la force de ses jambes et à la rapidité de ses bras qu'il avait pu être là pour affirmer à Ryan que sa journée était terminée.

— Ouais. T'avise pas d'être en retard une fois de plus.

Nick prit une grande respiration en ignorant cette impression de glace sur sa peau mouillée. C'est le moment, vas-y. Cette petite voix rauque venue des tréfonds de son cerveau, à moins que ce ne fusse d'ailleurs. Si tu ne le fais pas maintenant, tu ne le feras jamais. Il aurait préféré partir, quitter cet endroit et regagner son appartement. Au moins, il y serait seul et tranquille. Mais impossible de décoller ses pieds du sol. Comme une lourde statue qu'on aurait tailler à cet emplacement même, il était incapable de bouger.

— Qu'est-ce que tu glandes, Johnson ? T'as un truc à me dire ?

Il aurait voulu parler, dire ce qu'il avait à dire. Mais au lieu de mots, seul le silence sortit d'entre ses lèvres déformées en une grimace.

— Quoi, y a encore un client qui t'a dit que t'avait une sale gueule ? Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse.

— Je veux une augmentation.

Plus un son. D'abord Ryan se figea. Il rembobinait la phrase dans sa tête de con. Puis il éclata de rire. Un rire sincère, outrageusement fort, presque un début de fou rire. En se tenant les côtes, il se mit à tousser, sans se soucier des postillons qui fusaient de sa bouche à chaque sursaut de toux. Une petite larme se forma dans le coin de son oeil gauche, larme qu'il effaça d'un revers de manche.

— Ca fait six ans que je bosse pour Fast News, pour toi. J'ai pas vu ma paye augmenter depuis. Comment tu crois que je vais payer mon loyer et les frais médicaux de ma mère si tu n'augmentes pas mon salaire ?

Ryan ne riait plus. Cette fois Nick était dans l'affront, loin de ses habitudes.

— Mais qu'est-ce que j'en ai à foutre, c'est pas mon problème. T'as qu'à trouver une solution, t'es grand. Dis à ta maman chérie que si elle t'aime vraiment elle a qu'à se laisser mourir pour ne pas te laisser crever de faim.

Une boule de salive força la descente de la gorge de Nick pendant que ses dix doigts se rassemblaient en deux poings.

— Comment tu ferais sans moi ? demanda Nick en s'effroçant de rester calme. Niels met deux fois plus de temps que moi à faire le même sale boulot de merde. Deux fois ! ajouta-t-il en hurlant. Et Jerry, il va pas tenir longtemps avec sa jambe de bois. Tu crois que des gens se bousculeraient pour venir prendre ton salaire de misère ? Tu crois que ta petite affaire peut rouler ad vitam aeternam sans que personne ne se mêlent de rien ?

Maintenant il devenait gênant. Ryan contournait son bureau et agitait ses mains d'un air suppliant. Nick n'en restait pas moins immobile. De sa grande taille il toisait l'autre, solidement, aussi maigrelet soit-il.

— J'ai besoin de cet argent.

— C'est bon, c'est bon. La ferme, Johnson. Je vais y réfléchir.

Nick soupira. Y réfléchir. Il avait intérêt à faire plus que réfléchir et à agir. Il leva son doigt menaçant vers Ryan et effleura son large nez.

— J'attends de voir ça sur ma prochaine fiche de paie.

Ryan ne su que dire de plus. Quel bonheur intense de voir ce connard tomber sur le cul. Une sensation de légereté accompagnée d'un sentiment de soulagement le libérèrent de sa position coincée. Ses pieds étaient prêts à partir maintenant. Alors, dans le froid du silence vainqueur, il quitta le bureau, attrappa son vélo et, sans regarder derrière lui, repartit d'un coup de pédale.

Note de fin de chapitre:

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