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Notes d'auteur :
Deuxième (et sans doute dernier chapitre !)
Je crois que je n’ai pas dormi depuis des jours, j’ai sans doute somnolé entre temps. Je suis incapable de me concentrer sur mon travail en ce moment. Je suis incapable de me concentrer tout simplement. On me parle, mais les mots arrivent en écho, de loin, j’ai un temps de réaction conséquent. Si une voiture me fonçait dessus, là, tout de suite, je meurs. Le temps que je la vois arriver elle sera déjà passée sur moi. C’est comme si mes neurones n’étaient pas en face de mes yeux, de mes oreilles. Ils ne connectent plus. Je suis épuisée. Latence.

Joumela dépose un baiser sur mon front alors que je réalise qu’elle vient d’entrer dans le bar, que je réalise que j’avais les yeux fermés et que je piquais du nez, littéralement, dans ma bière. Je lève un regard ensommeillé à Andrès, il me renvoie coup d’œil de l’autre côté du comptoir, d’un air désolé. Je me sens subitement pitoyable.



« Je suis là. »



J’ai envoyé un message désespéré à Joumela, et ce pour le deuxième jour d’affilé, et elle est là, en effet, à chaque fois. Je pense que je dormirais mieux si je n’étais pas seule. Mais même avec sa présence, la nuit dernière, ça n’a pas fonctionné.



« Merci. »



Peut-être que cette nuit, dans quelques heures, ça marchera.



Je manque à tous mes devoirs, je ne suis pas retournée dans le bar de Al, je n’ai pas envie de savoir qu’il y a le miroir, qu’elle est là dans ce miroir, dans les chiottes, de l’autre côté de la cloison. Mais il va bien falloir qu’on se débarrasse de cette chose, qu’elle aussi je la cache dans ma chambre aux miroirs.

Je me frotte les yeux, j’appuie mes paumes dessus pour faire passer le mal de crâne qui ne me quitte pas ; celui qui dit « tu n’as pas assez dormi, il faut que tu dormes » mais qui ne m’aide pas à sombrer dans le sommeil pour autant. Je baragouine :



« Faut qu’on passe voir Al. »



Joumela acquiesce avec une œillade désolée à Andrès car elle n’a même pas eu le temps de commander quoi que ce soit chez lui. C’est elle qui paie, sans me demander, sans me regarder, les quatre bières que j’ai déjà englouties en moins de temps qu’il lui en a fallu pour arriver jusqu’ici.



On remonte un peu la rue, on entre chez Al, on commande puis je demande :



« Sean est passé depuis samedi ?

- Ouaip.

- Il t’a rien dit ?

- Non. »



Faut toujours s’occuper de tout soi-même ici. Alors je lui explique le concept artistique pour le miroir, il ne veut pas, il est septique. Mais je dis la formule magique :



« Je te l’achète pour 500 €. »



Il fait semblant de réfléchir, mais je sais qu’il a déjà accepté. Il déclarera aux patrons du bar qu’il a été cassé et ça filera direct dans sa poche. Je m’en fous, je veux juste le sceller ce con de miroir.

La présence de Joumela m’apaise, son doux babillage m’amuse, j’oublie mon sommeil et mon mal de crâne, on boit des cocktails comme des grandes dames dans ce vieux rade. On est rejointes par Hart, j’oublie un peu tout ce qui me fait du mal. Mais immanquablement, avec tout le liquide que j’ingère, j’ai envie de pisser.



J’ai organisé par message interposé la venue de Sean pour réaliser l’œuvre que j’embarquerai une fois sèche. Au Posca, ça ne sera pas bien long. Mercredi, dans presque une semaine, on se retrouvera ici. Et je suis soulagée de savoir qu’il y a une date, une issue à ce problème-là.



Je trépigne sur ma chaise, et, finalement, je ne pense plus qu’à ça : vider ma vessie. Une première fois, je repars chez Andrès, je prends un shot juste pour pouvoir utiliser ses toilettes. Mais la nuit s’étire comme un chat flemmard et mon besoin naturel revient. Suffisamment alcoolisée pour ne plus avoir peur de rien, je passe dans les chiottes de Al. C’est plus fort que moi, il faut que je jette un œil, de biais, au miroir. Elle est bien de face, elle me regarde avec un sourire digne d’un démon, des dents pointues, d’une oreille à une autre. Je réprime un cri. Elle n’a rien de moi, elle ne mime pas mes mouvements ou ma posture. Je n'ai jamais rien vu de tel. Alors que je la regarde de biais, tapie contre le mur opposé, elle se tient bien droite face à moi, comme s’il lui avait suffi de basculer son buste pour passer de l’autre côté.

De notre côté.



*



Putain. Ça a déconné ce soir-là.

Ce soir-là. C’est ce soir.

J’ai perdu la boule quand je l’ai vu, elle, passer de notre côté du miroir. Je suis sortie de là en trombe et puis, j’ai fait ce que je fais de mieux : je n’ai pas arrêté de boire. Je n’ai pas laissé une seule minute, une seule seconde, sans qu’un liquide alcoolisé ne passe mes lèvres. Pour profiter, plus vite. Pour oublier, plus vite. Pour ne plus penser, plus du tout, plus vite. Ahah !

Si bien que Joumela s’est lassée, mais elle m’a laissée aux bons soins de Hart. Certes, il ne m’a pas laissé tomber, il ne m’a pas laissé seule. Il m’a motivé, m’a entrainé au strip-club.



Nous sommes au moins cinq quand on frappe à la porte de l’établissement, sous la pluie battante. Le balèze nous évalue derrière l’œil de bœuf puis nous laisse entrer.



Mais là, je suis seule avec la strip-teaseuse dont une des douces cuisses frôle ma joue. Je suis totalement alcoolisée, j’ai la tête qui tourne quand je ferme les yeux. Je suis saoule et je respire très fort quand les perles qui constituent son corsage tombent à terre, bruit de cascade et d’avalanche. Je baisse les yeux vers ce bruit qui m’attire, le reflet de son string en strass pétille sur les dalles de carrelage noir.

Mais près des étincelles, ce que je vois c’est ce regard indescriptible qui me fixe, qui sans être le mien me plonge dans mes propres yeux. Elle sourit d’un sourire carnivore, mais moi, je ne souris pas, je suis pétrifiée non plus par l’émotion et l’excitation, mais par une peur qui me glace. J’avais alors très chaud, j’étais alors très saoule l’instant d’avant, et maintenant me voilà gelée comme par la mort alors que je réalise qu’il n’y a plus seulement des miroirs dédiés aux drames mais que désormais cette entité passe de miroirs en miroirs, elle me suit, quoi que je fasse.

Elle me pourchasse désormais et règne sur ma propre vie : dans mon appartement, dans la pièce au miroir inconnue du monde, dans les toilettes des bars que je fréquente, dans un strip-club et sans doute dans chaque vitrine que je croise.

Mieux vaut que je profite de ce soir, de l’alcool, de la douceur de la peau de cette femme sans nom, car sans doute n’y aura-t-il par de prochain soir, ni même de jour pour succéder à celui-ci.
Note de fin de chapitre:
J'espère que cela vous aura plu ! Bien que ce soit du Lsky classique, des miroirs, du sexe et beaucoup d'alcool ahah
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