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De retour à la fac, je trouve mon bureau vide - sans compter l’ordinateur antique que l’on m’a refilé, une brique que je suspecte de tourner encore sous Windows 2000. 

Si je suis arrivée à une conclusion pendant mon insomnie de la veille, c’est qu’il vaut mieux arriver préparée face à l’adversaire, surtout quand l’adversaire en question jouit d’un cerveau deux fois plus gros que le mien.

J’ignore la plainte du ventilateur tandis que je me connecte sur l’intranet de l’université. Je tape, avec un vague sentiment de culpabilité : Céleste Adalbert. Le cliquetis accusateur résonne entre les quatre murs pourtant bien resserrés : ah, elle stalke la collègue moche qu’elle a failli serrer dans un moment d’égarement ! Je secoue la tête, tends le cou pour vérifier que personne ne s’apprête à entrer, et clique.

Céleste Adalbert, ATER, chargée de cours en littérature britannique. Lycée Louis le Grand, khâgne au lycée Henri IV, ENS Paris, master de littérature britannique de l’université d’Oxford, agrégation d’anglais, thèse en cours.

CV remarquable à part… Pourquoi préciser son lycée ? Et sa prépa ? Quelque chose me dit que ça n’est pas juste de l’exhaustivité, mais de l’élitisme. Sauf que je ne suis même pas capable de reconnaître pourquoi. Ça me laisse un sale goût dans la bouche, et j’ai vaguement chaud - enfin, encore plus chaud qu’avec la canicule ambiante. 

Juste au moment où j’allais me laisser écraser par mon inaptitude criante, on toque au battant de ma porte. Je ferme l’intranet d’un bond.

Ce n’est pas Céleste qui est venue me rendre visite, mais une trentenaire blonde avec une longue tresse et des Doc Martens. 

— Oui ?

— Bonjour ! Je suis Diane Perrin, maître de conférence. Vous êtes qui ? enchaîne-t-elle d’un ton égal.

Je cligne des yeux. Elle réajuste son sac à dos et précise :

— C’est désert ici en août, alors quand j’ai vu quelqu’un dans le bureau en passant, je suis venue voir.

Un soupir de soulagement m’échappe. Personne n’allait m’épingler pour avoir stalké Céleste sur mon temps de travail. Je me tourne vers Diane Perrin et lui fais signe d’entrer.

— Merci, c’est vrai que je n’ai pas croisé grand-monde. Je m’appelle Olivia Ferreira, je vais créer des cours en ligne dans le cadre de la transformation numérique de l’université, je récite sans reprendre mon souffle.

Elle opine du chef.

— Bon courage. On t’a montré l’étage ?

Je secoue la tête. Elle me demande si j’ai deux minutes, et m’entraîne le long du couloir. Nous passons en revue quelques bureaux de profs, des salles de cours, et une salle de réunion qui sert aussi de salle de pause et de cantine, avec un micro-ondes à l’intérieur et une machine à café devant la porte. 

Pendant que je sirote mon café flotteux dans son gobelet de plastique, j’apprends que Diane est prof de littérature américaine depuis quatre ans. Un de ses cours fait partie de ceux que je devrai digitaliser. Ça n’est pas grand-chose, mais ça me met du baume au coeur de savoir que je vais bosser avec au moins une personne sympa.

— Et par curiosité, demande-t-elle entre deux gorgées, on t’a mise à travailler sur quels cours ?

Je m’éclaircis la gorge et tente de répondre comme une vraie professionnelle.

— La littérature de première année. Ça paraît peu, mais ce sera délicat de tout passer en format distanciel, et de trouver des supports de cours adaptés. Pour ton cours, on aura le choix vu les matériaux qui existent, mais sur, enfin, sur la littérature britannique par exemple, je ne sais pas encore quels types de médias utiliser pour remplir les… les objectifs pédagogiques.

Elle réprime un petit sourire en répétant la fin de ma phrase, puis s’interrompt.

— La littérature britannique des L1… le cours de Céleste ?

La trouille me reprend, mais je souris et aquiesce. Diane s’adosse dans sa chaise. Elle fixe son gobelet d’un air songeur.

— D’accord.

Je suis tellement paralysée que je ne trouve rien à renchérir. Après un silence beaucoup, beaucoup trop long, elle lève les yeux et ajoute :

— Pardon, non, tu verras, elle est très solide, académiquement.

— C’est une bonne prof ?

Rire gêné.

— Je suppose. 

Au secours.

La pause café se concluant, Diane renouvelle ses voeux de bienvenue et repart avec son sac à dos. Génial. Mon appréhension vient de redoubler encore plus fort que moi lorsque j’ai retapé ma quatrième. Il paraît que quand on parle du loup, on en voit la queue, alors je ne peux pas m’empêcher de vérifier derrière mon épaule que Céleste ne va pas surgir de derrière un portemanteau.

 

C’est au soir du troisième jour que je vois enfin le loup - enfin, Céleste, et pas dans ce sens-là. Alors que je m’apprête à éteindre mon PC pour partir, le chuintement d’un sac Quechua contre le chambranle de ma porte me fait sursauter.

— Comment vas-tuyau de poêle ? clame la nouvelle venue sans tenir compte de ma surprise.

— Pardon ?

Elle se penche sur mon écran, yeux plissés, et remarque en posant ses fesses osseuses sur mon bureau : 

— Mais c’est qu’on s’apprête à rentrer chez soi ! Elle a un moment à me consacrer ?

Interdite, je la fixe quelques secondes avant de balbutier :

— Céleste. Ça fait trois jours que je t’envoie des mails pour te proposer des créneaux… sur nos heures de travail. Tu ne peux pas débarquer à dix-huit heures. Surtout sans avoir répondu à un seul mail.

— Tu veux dire, des courriels, peut-être ? Rien reçu, répond-elle avec un aplomb affolant.

— Alors allume ta box internet, fais quelque chose, mais… mais passe par là pour fixer un rendez-vous, plutôt que de débarquer comme, comme ça !

Elle hausse les épaules.

— On n’a pas d’internet, nous autres Adalbert avons une politique familiale qui s’oppose strictement aux dépenses inutiles.

— C’est le vingt-et-unième siècle. Tu as forcément internet chez toi.

Céleste se penche et appuie avec malice :

— Mes voisins, eux, ont internet, et ça suffit amplement.

Je sens le fil de la conversation m’échapper et j’éteins la multiprise d’un geste sec. J’empoigne mon sac et remonte le couloir d’un pas vif. Si Céleste tient à me prendre pour une bille, rien ne m’oblige à rester dans la pièce. 

Seulement, elle cale son pas sur le mien. Je tourne à l’angle d’un couloir, puis d’un deuxième.

Impossible de la semer.

La poisse. En plus, je sais que je commence à rougir et à m’essouffler, alors que l’autre grande gigue reste fraîche comme une burrata. À cause de ses grandes jambes à l’allonge deux fois supérieure à la mienne, peut-être ?

— Tu connais les cafés du coin ? On trouvera forcément une terrasse fraîche vers les Gobelins, à moins que tu veuilles qu’on se balade vers Mouffetard ?

Je pile au milieu du hall, et ferme les yeux une fraction de seconde pour invoquer la puissance sacrée du coaching qu’Elsa m’a fait subir au moment de plaquer mon ex.

Quand je lève les yeux vers les minuscules binocles perchées sur son nez téléscopique, l’air innocent de Céleste me ferait presque douter - mais j’entrevois dans son regard une lueur fugace et sans équivoque : elle sait très bien ce qu’elle fait.

Je dois clarifier la situation. J’ai le droit de poser mes limites. C’est pourquoi je prends une inspiration déterminée, et marmonne :

— Je préfère te voir sur mes heures de travail, pour discuter de travail.

On est très, très loin du refus clair et net que je veux lui opposer, mais pour moi, ça reste un progrès.

— Ah, le travail, s’alanguit Céleste. Cette ignoble invention de l’homme. Et tu discutes de travail sur tes heures de travail pendant que tu travailles ? J’ai bien compris ?

Je me trompe, ou elle essaie de me draguer et de me prendre pour une quiche absolue, de façon exactement simultanée ? Estomaquée, je m’exclame en la pointant de l’index :

— Demain, neuf heures trente, devant mon bureau. Je veux le plan de ton cours, les méthodes d’évaluation, et les objectifs pédagogiques. Aïe !

Les dents de Céleste ont pincé mon doigt avant même que je ne la sente s’avancer. Elle m’a mordue, et à présent, le velours de sa langue chaude caresse le bout de mon doigt. Cette fille est cintrée. 

Je retire ma main d’un coup sec, et elle profite de ma surprise pour faire sa marchande de tapis :

— Je viens demain si tu passes la soirée avec moi.

Céleste assortit son offre d’un sourire à trente-deux dents. Il fait trop chaud pour frissonner, mais le coeur y est.

Je la dévisage, et au prix d’un effort bien trop grand, je n’explose pas de colère. À la place, je tourne les talons et lance par-dessus mon épaule :

— Demain, neuf heures trente.

Et, le poing serré sur mon index mouillé, je prends mes jambes à mon cou. D’abord par peur de ne jamais survivre à autant de gênance. Mais aussi parce que j’ai senti la douceur de sa langue sous mon doigt, et que je serais prête à tout pour qu’elle ne le comprenne jamais, jamais de la vie.

Je presse le pas en passant la grille, cramponnée à mon sac, à tel point qu’à l’angle d’un café, je percute de plein fouet un type qui se lève de sa chaise. Mon bras me lance, et je me confonds en excuses avant même d’avoir examiné la situation. Une bouffée familière de bergamote aux notes boisées me chatouille les narines, et je pense enfin à lever les yeux. 

Ce n’est pas du tout un accident ; il s’est levé à mon arrivée.

C’est à se demander comment j’ai loupé ses cheveux poivre et sel, son bouc bien taillé, et son costume en lin assorti à ses mocassins. Il me décoche un sourire ravageur, et je suis de retour six mois plus tôt, en pleine passion clandestine entre deux étagères du CDI.

— Olivia ?

Sur la banquette arrière de sa Twingo.

— Je suis arrivé hier soir, explique-t-il.

Dans une chambre d’hôtel Ibis budget au bord de l’A86.

— Je passe quelques jours à Paris, insiste-t-il.

Ah, Guillaume. 

Je voudrais lui décocher une répartie cinglante, mais je m’embourbe dans des flashs que je préférais refouler : comment j’ai battu en retraite avant la fin de mon contrat, les semaines à chercher le courage de le quitter, les heures volées à l’écouter me lire de la poésie, les regards échangés à travers la cour, la caresse de ses doigts qui tournent une page de livre…

Il incline la tête et sa main trouve sa place sur mon bras, ferme. Son pouce voudrait déjà me rassurer d’une caresse familière.

— Olivia, tout va bien ? Je te trouve une petite mine.

Je m’en veux à mort de rester sans voix. Faute de mieux, j’arrache mon bras à son étreinte, et je reste coite, le coude levé, les lèvres serrées, à deux doigts d’avoir la tremblote. 

— Assieds-toi, je te commande une limonade.

— Non. 

Ouf. Mes cordes vocales répondent à nouveau. J’ai l’estomac qui descend en rappel, mais au moins, l’honneur est sauf.

Les fossettes de Guillaume me font savoir que j’ai l’air vraiment ridicule. Tant pis, je persiste :

— Qu’est-ce que tu fais là ?

Il voudrait se rasseoir, mais ne prend pas le risque de me laisser repartir.

— Je suis venu te voir, bien sûr. L’accueil est moins chaleureux que je l’imaginais, mais…

— Guillaume, tu me guettes à la sortie du travail, alors que je ne t’ai pas dit où je bosse - et j’ai commencé il y a trois jours. Tu t’attendais à quoi ?

Son sourire exude une telle confiance qu’il me ferait douter du bien-fondé de mon indignation. J’invoque le souvenir des heures de coaching avec Elsa pour me détacher de ce poison de mec.

Un pressentiment me saisit, et j’entends presque illico une voix très calme derrière moi :

— Bonjour.

Je frôle le claquage des trapèzes en tournant la tête : Céleste, droite comme un I, toise mon ex dans le plus grand des calmes. Je me fais l’effet d’un mulot coincé entre deux éperviers - un mulot un peu trop dodu pour une fuite efficace.

Céleste a au moins le mérite de désamorcer le grand numéro de gaslighting que préparait Guillaume. Il la dévisage de la tête aux pieds, répond un bonjour automatique, et se heurte au silence assourdissant de son interlocutrice. Leur échange de regards transpire la lutte de statut social pour déterminer l’alpha de la conversation, et moi, je transpire tout court, parce qu’on est en plein mois d’août et que je supporte mal de rester debout en plein soleil, au bord de la crise d’angoisse.

Pour finir, l’un tend la main à l’autre et entame les présentations sans oublier ses lettres de noblesse :

— Guillaume Cordier, agrégé de lettres.

J’entends enfin le ridicule de son habituelle entrée en matière. Mais il croit rabaisser qui, exactement ?

Pas Céleste, en tout cas, car son bras se tend comme un ressort et elle répond du tac-au-tac :

— Céleste Adalbert, agrégée d’anglais.

Elle prend un plaisir manifeste à la confrontation. J’étouffe un petit rire nerveux, et Guillaume cache sa grimace quand il se fait broyer la main. Céleste poursuit :

— Loin de moi l’idée de vous interrompre, vous disiez ?

— Nous étions sur le départ, n’est-ce pas Olivia ? 

Je m’étouffe :

— Alors là, certainement pas.

— Désolée, s’excuse Céleste avec un sourire de contrôleur du métro, mais Olivia part avec moi.

— Non, j’objecte. Olivia ne part avec personne, Olivia part toute seule, si vous me permettez. Et même si vous ne me permettez pas. Non mais ho. 

Le petit regard que Céleste jette à Guillaume ne contient pas une once de repentir. Il ne s’en rend pas compte, car il est déjà tourné vers moi, le front soucieux.

— Reste. J’ai besoin…

— Elle est très pressée, le coupe Céleste.

Je lui fais signe que je me passe très bien de son aide, et demande à Guillaume :

— Si tu as quelque chose à dire, c’est maintenant.

Il jette un coup d’oeil à Céleste qui le dévisage avec insistance, puis me lâche à demi-voix :

— Je me suis séparé de Babeth. 

— Ooh, frétille Céleste, une comédie de moeurs !

— Vous permettez ? rétorque Guillaume. C’est une affaire privée.

— Ne vous dérangez pas pour moi, assure-t-elle.

J’ai beau avoir envie de rentrer sous terre en présence de Céleste, c’est un vrai soulagement qu’elle fasse diversion. Il me faut quelques instants pour chasser le tourbillon d’émotions contradictoires qui m’étreignent. 

— Je vais y aller.

Je mobilise toutes mes forces pour ne pas regarder Guillaume dans les yeux, et je tourne les talons. Derrière moi, les espadrilles de Céleste tapotent le bitume en rythme. Elle est increvable.

Au métro, je me retourne, bien décidée à l’envoyer paître, mais elle me prend de court :

— C’est ici que je te laisse. 

— Euh… Vraiment ?

Elle hoche la tête.

— Je préfère le soleil. Comment tu te sens ?

Complètement tourneboulée.

— Mieux… je crois.

Ses lèvres s’étirent sur un sourire satisfait.

— Parfait. Dans ce cas, à demain belle gosse !

Elle me claque une bise retentissante, et s’éloigne sans demander son reste. Je reste, moi, interdite devant la bouche de métro, à digérer ma dose d’émotions pour les dix jours à venir.

Note de fin de chapitre:

Sacrée première journée ! Je le rappelle, Olivia et Céleste n'ont pas encore commencé à travailler ensemble. A votre avis, de quel côté se situe la mauvaise foi qui les en empêche ?

Et que pensez-vous de ce nouvel arrivant ? Fantôme, allié, rival...? N'hésitez pas à laisser vos impressions sur ce chapitre en attendant le suivant !

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