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Ce soir là, ma fatigue et mes clés luttent une bonne minute devant la serrure, mais je finis par l’emporter et m’effondrer dans le canapé. Elsa gît sous la table basse, les bras en croix, un poids dans chaque main.

— Viens pas m’aider, surtout ! 

Elle me répond d’un faible râle. Son tout petit corps musclé ne remplit même pas tout le tapis. Je profite qu’elle ait les yeux fermés pour la jauger discrètement : elle a beau avoir le teint gris, on ne dirait pas qu’elle a perdu de poids. Les quelques mois difficiles dont elle a du mal à sortir la tête n’ont toujours pas réussi à la faire rechuter, c’est l’unique joie de la journée.

J’abandonne mon sac et je dégouline à ses côtés sur le carrelage. Dès le lycée, on a appris à slalomer autour de ses crises existentielles, qu’elles soient évidentes comme aujourd’hui, ou plus sournoises, et que sa tendance naturelle au surmenage n’arrange pas. À ce stade, le sentiment d’urgence a cédé sa place à une routine bien huilée. Je demande :

— Tristesse ou panique ?

— Un peu des deux.

— Sur une échelle de un à dix ?

Elsa prend une grande inspiration, puis déclare :

— Un petit trois. Je crois. Ça va aller.

— Tu veux qu’on en parle, ou que je te change les idées ?

— Change-moi les idées. Parle-moi de ta première journée de taf.

— Alors sors de sous cette table basse et viens t’asseoir, j’ai une dalle d’enfer.

Elle se hisse jusqu’au plan de travail, et nous nous passons machinalement de quoi mettre la table comme si nous étions de retour dans les cuisines du McDo.

Une fois le plateau du goûter installé, j’attends qu’Elsa ait englouti une demi-baguette assortie d’un demi-pot de Nutella, lequel n’apparaîtra jamais sur ses hanches menues, pour lâcher :

— Donc… Je bosse avec Céleste Adalbert.

Le côté Nutella s’écrase sur la table.

— Pardon ?!

— C’est l’info la plus intéressante de toute ma première journée, avoue.

— J’avoue, oui, même pas besoin d’entendre les autres, répond-elle en raclant en vain le Nutella de la table avec un couteau à beurre.

— Apparemment, elle est prof dans l’UFR d’anglais dont je dois convertir les cours en distanciel.

Elsa secoue la tête.

— J’aurais dû le voir venir. Je savais qu’elle faisait de l’anglais, elle est rentrée d’une année à Oxford il y a, genre, quelques mois, mais elle était pas à Paris quand je sortais avec son frère. Gros coup de bol, parce qu’ils sont vraiment collés comme des siamois, j’aurais fondu un fusible beaucoup plus tôt si je l’avais eue dans les pattes.

— Oh, de là à voir ça venir…

Mon amie appuie un index contestataire sur notre table bancale.

— Non non, Olivia, tu réalises pas. Cette fille est exactement comme son gougnafier de frangin.

J’ai déjà mentionné qu’Elsa lit beaucoup de livres ? Elsa lit beaucoup de livres.

— Ce sont des bourgeois, poursuit-elle, élevés dans la reproduction sociale des élites, passés par les meilleures classes prépa, l’ENS, et qui vont décrocher un poste en fac les doigts dans le nez à trente piges parce qu’ils ont le capital culturel qu’il faut pour réussir leur agrégation ET le capital social nécessaire pour savoir qui caresser dans le sens du poil pour faire progresser leur carrière. 

— Elsa, bois un verre d’eau.

Elle ignore ma remarque et termine :

— En gros, bosser avec cette fille, ça va être full mépris de classe toute la journée, parce que malgré le vernis de rhétorique gaucho de leur discours, ces gens n’envisageront jamais être sur le même plan intellectuel qu’une fille de fleuriste, ou, comme toi, de caissière.

— …Et est-ce qu’ils ont forcément si tort que ça ?

— Olivia !

Je me recroqueville. C’est qu’elle a du coffre, la schtroumpfette.

— Entre quelqu’un comme toi, qui s’est saignée à être serveuse, baby-sitter, bibliothécaire et même pionne, pendant dix ans, pour déjouer le déterminisme social et décrocher le premier master de ta famille, et une bourgeoise qui coche toutes les cases de son petit parcours pour devenir prof de fac, qui a le plus de mérite ?

— …la prof de fac ? Aïe !

Je ramasse le quignon qu’Elsa vient de me jeter, souffle dessus et l’agrémente d’un peu de confiture. De son côté de la table, Louise Michel martèle :

— Qu’est-ce qu’on a dit sur les bourgeois Olivia ? La bourgeoisie, c’est le niveau facile de la vie !

— Oui, chef !

— Au moins, celle-là, on sait que tu ne vas jamais essayer de la pécho. 

La bouteille de Coca cache à merveille le rouge qui me monte aux joues. Ai-je volontairement omis de mentionner mon moment d’égarement de mai dernier ? Il y a de grandes chances. Est-ce le meilleur moment pour déterrer ce dossier ? Ma gêne absolue vote NON avec un grand panneau clignotant.

Je décide plutôt d’aller à la pêche aux infos.

— C’est une si mauvaise personne ? Je veux dire, classe sociale à part ?

— Père DG et mère dentiste à part, c’est le double maléfique de son frère, sauf que les deux sont maléfiques. Genre, ils rient du malheur des gens, élaborent des stratagèmes tordus pour en embarrasser d’autres, suintent la condescendance, c’est…

Elsa pose les deux mains sur la table et respire un coup.

— La première fois qu’on s’est vues, elle m’a fait remarquer droit dans les yeux que ça ne durerait jamais entre Auguste et moi, parce que j’ai les hanches trop étroites. Et que ça complique toujours un accouchement.

Ma mâchoire se décroche.

— Mais, elle s’est vue ? Les siennes font maximum trente centimètres de large, non ? Et en quoi ça la regarde ?

Mon amie écarte les mains avec fatalisme.

— Ces deux-là, tout les regarde. Vraiment, ton semestre avec elle, ça va être que du plaisir.

Un long soupir m’échappe. 

— Y’a pas moyen de refiler son dossier à quelqu’un d’autre ? s’enquiert Elsa.

— On m’embauche pour boucher les trous et faire avancer tous les dossiers un peu relous. En plus, elle a l’air d’avoir une réputation de meuf pénible, donc non, personne ne voudra échanger.

— Tape du poing sur la table. Toi qui veux toujours apprendre à t’affirmer !

— J’ai un mois de période d’essai à tenir. C’est pas le moment pour le développement personnel.

Elsa plisse les yeux et finit par me mettre en garde :

— Interdiction de craquer sur la bourgeoise intello pendant ta période d’essai.

— Hein ?

— Ouais, fais l’innocente. Je te connais, avec les gens comme ça. On a vu jusqu’où c’est allé avec ton ex.

— On a vu, et on aimerait arrêter de ramener ça sur le tapis à la moindre occasion. C’est pas comme s’il en valait le coup.

Pourquoi ne pas avoir craché le morceau sur le baiser avec Céleste ? Autant détourner le sujet :

— D’ailleurs, on parle beaucoup de ma vie amoureuse, et pas assez du voisin du rez-de-chaussée. T’as des nouvelles ?

Elsa grogne et gigote sur sa chaise.

— Arrête, avec ça. Il est… Déjà, il fait au moins deux mètres. Anti-pratique à crever. 

— Deux mètres de mec gaulé comme Jason Momoa. Que Dieu t’en garde.

— Et ensuite, continue Elsa, de quoi tu voudrais qu’on parle ? Je fais de la rédaction web dans une startup toxique, et il bosse dans le sport. 

— T’es dix fois plus sportive que n’importe qui de ma connaissance. Ok, tu es la seule sportive que je connaisse. Mais ne me dis pas que tu t’accroches encore à Auguste alors qu’un Apollon pareil te fait les yeux doux quand il te tient la porte du local poubelle.

Ma coloc finit par bondir et rassembler le goûter pour le ranger. Depuis la cuisine, elle me lance :

— J’y pense. J’ai encore besoin d’arriver à ce stade où j’ai fini de le détester, et où j’en n’ai plus rien à secouer, mais pour l’instant, je crois que je suis toujours québlo. Il me reste du fioul à brûler contre Auguste. 

Elle empile les couverts sur notre légendaire tas de vaisselle sale, et disparaît dans sa chambre pour une séance d’abdos-fessiers en écoutant un podcast culturel. Cette fille est la preuve vivante qu’on peut être maniaco-dépressive ET d’une efficacité redoutable. 

En descendant la poubelle, je passe devant la fenêtre du voisin beau gosse, dont j’entends brailler le coloc devant ses jeux vidéos. Il est sans doute déçu que je sois descendue à la place d’Elsa, mais il me rend mon signe de la main. Je remonte sans demander mon reste et file m’enfermer dans la boîte à chaussure qui me sert de chambre.

La fatigue me retombe d’un coup sur les épaules. Céleste, c’est le coup dur. Mais je ne vais pas la laisser me déstabiliser. Nouveau travail, nouvelle vie, nouvelles occasions de faire mes preuves ; j’ai des sujets autrement plus importants à gérer que de repousser les avances d’une thésarde moche et arrogante, sans réussir à comprendre pourquoi je repense à ses lèvres.

Note de fin de chapitre:

On dirait bien qu'Olivia se fait une raison et accepte sa situation... Mais faudrait-il qu'elle se méfie ? N'hésitez pas à partager ici vos théories sur la suite, d'autant qu'à présent, on en sait un tout petit peu plus au sujet de Céleste - mais la source n'est-elle pas biaisée ?

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