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Notes d'auteur :

Flash-back dans ce chapitre 2 ! Où l'on fait un peu plus connaissance avec Olivia, qui fait connaissance avec d'étranges personnages dans leur milieu naturel.

Mai, quelques mois plus tôt

La porte s’ouvre sur une playlist à la France Inter, et sur un grand brun bouclé qui tient plus du phasme que du jeune homme. Sur le palier, ma coloc Elsa se dandine nerveusement et l’insecte - yeux trop écartés, front immense, des coudes qui menacent de percer le mur s’il n’y prend pas garde - nous adresse une courte révérence.

— Mesdemoiselles, sussure-t-il par-dessus le brouhaha de la soirée, bienvenue dans mon humble logis.

— Olivia, voilà Auguste. Auguste, Olivia, précise Elsa.

J’ai droit à une inclinaison de la tête, c’est peut-être ce qui se fait dans ce genre de quartier, et Elsa se fait picorer la bouche. Le mec protège son verre de rouge d’un geste souple, et nous précède dans l’appartement au mobilier cossu. C’est la première fois de ma vie que je ne vois aucun meuble Ikéa chez quelqu’un.

Elsa me tire par la manche de mon chemisier le plus classe.

— Je ne sais pas comment ça va tourner, alors reste dans le coin, ok ?

Ma mimique est innocente, mais Elsa ne s’y trompe pas.

— C’est un vrai repère d’intellos, et toi, dès qu’on te surveille pas, hein ! Ne vas pas t’en trouver une ou un à bécoter si j’ai besoin de toi.

Je hausse les épaules, mais Elsa n’en démord pas et pointe un index accusateur.

— Et mollo sur l’alcool. Olivia !

— À t’écouter, on dirait que je ne suis pas sortable !

— Je te sors ce soir, donc tu es sortable. Et moi, je t’ai récupérée après on-sait-qui, et… et j’ai besoin de soutien moral pour plaquer Auguste ! finit-elle par chuchoter.

J’acquiesce, et pendant qu’elle sautille - en dessous d’une certaine taille, on se déplace en sautillant - jusqu’à son futur-ex-cher-et-tendre, je slalome sur le parquet ciré entre un normalien à rouflaquettes et un thésard moustachu, vers le buffet en bois massif où trône un nombre de bouteilles bien supérieur à celui des convives. Bientôt, je vois une porte se refermer sur le couple dont le temps est compté.

Elsa en aura soit pour deux minutes - le temps de dire “terminé, on remballe” - soit pour une bonne heure, si des explications déchirantes sont de mise. Dans le doute, je remplis généreusement mon verre ballon et scanne la pièce pour vérifier les dires de ma coloc. Tous sont sapés comme des profs. Force est de constater que malgré le calme du début de soirée, la jeune élite intellectuelle parisienne sait boire. Les cadavres au pied du buffet restent des bouteilles de Suze, qui hurlent à l’appropriation de classe.

J’erre entre les petits groupes avec mon plus bel air mondain. J’essaie de ne ni trop serrer les fesses, ni bousculer d’un coup de hanche une podcasteuse épaisse comme un brin d’herbe. Par la fenêtre, on aperçoit une gerbe de jasmin escalader le mur de la cour intérieure, où volettent, sans blague, de majestueux pigeons ramiers, trop lointains cousins des piafs cradingues et galeux qui sous-louent mes gouttières contre une dose quotidienne de poussière parisienne bien grasse. Le privilège de classe jusque chez les pigeons.

Une voix familière s’élève derrière moi, mais impossible de vérifier sans me dévisser la tête. Je traverse le tapis persan pour me cacher derrière un grand type avec une tête de particule, et jette un oeil. La voix est rauque et mélodieuse, un peu rêveuse, un poil bêcheuse - elle appartient à une grande élégante qui, sous son casque de cheveux noirs, envoûte son petit cercle avec le miel qui coule de sa bouche en forme de coeur. Parfois, elle remet ses grosses lunettes en place d’un petit geste craquant. 

La bouche sèche, je demande confirmation au dieu des internets, qui confirme. Garance Sassenage, un peu sociologue, un peu journaliste, et surtout, prêtresse du podcast féministe parisien. Quand je relève les yeux de mon écran de portable, elle rit, et son médaillon doré accroche un rayon de soleil couchant. Je sais qu’il ne faut pas idolâtrer les personnes avec une petite notoriété, ni une grande, d’ailleurs. Mais ses yeux sont si bleus, et ses poignets si délicats, que j’ai besoin d’une bonne lampée de rouge pour réhydrater ma bouche pâteuse. 

À peine ai-je baissé mon verre que quelqu’un surgit bien trop près.

— Bonsoir.

Je sursaute, et une poigne solide sécurise la mienne autour de mon verre ballon. Je lève les yeux vers la personne. Plutôt vilaine, trop noueuse pour une femme, trop osseuse pour un homme, pas assez d’acné pour être en pleine transition de genre. 

— Enfin, reste avec nous ! Je suis Céleste. Tu es chez moi.

Les connexions s’enchaînent dans mon cerveau comme des dominos sous amphètes. Mais oui, la soeur bizarre et malaisante d’Auguste, qui flanque la chair de poule à Elsa quand elle la voit traverser l’appartement en petite tenue dans le plus grand des calmes. Je recompose mon expression et me fends d’un sourire poli.

— Enchantée.

Elle saisit ma taille d’une main ferme et ses lèvres minces déposent sur chacune de mes joues un baiser bien trop doux et tendre pour une effusion publique. Cela m’informe de deux choses : d’une, impossible d’ignorer que je suis en train de me faire draguer, et de deux, ce bref contact me fait bien plus d’effet que ce que j’aurais aimé m’avouer. J’hésite à prétexter une urgence toilettes.

— Et tu es…?

— Olivia.

— Ah, Olivia ! s’écrie-t-elle en manquant à son tour de baptiser le tapis au rouge. If I did love you in my master's flame, With such a suffering, such a deadly life, In your denial I would find no sense!

Impossible de dire qu’Elsa ne m’avait pas prévenue : je suis bien dans un repère de crâneurs. Je vide mon verre d’une traite. L’hôtesse fait apparaître une bouteille, sans se vexer que je ne commente pas sa tartinade culturelle, et mon verre se remplit de lui-même.

Quitte à passer pour une misérable groupie, autant en profiter pour rencontrer ses idoles. Un index discret pointé vers Garance Sassenage, je m’enquiers :

— Tu écoutes “Le génie féminin” ? 

Petit coup d’oeil en coin ; la grande gigue suspend son enthousiasme une si courte seconde que je pense l’avoir rêvé.

— Ah, Garance ! Tu as fait sa connaissance ?

“Fait sa connaissance” ?

— Euh, non… Vous vous connaissez ?

Céleste secoue devant elle une main aérienne de prof de fac.

— Oh, c’est… une amie.

— Une amie proche ?

— Dans une certaine mesure. On part en vacances ensemble, donc j’imagine que oui.

Je trempe encore mes lèvres dans ce qui n’est pas une piquette à cinq euros la bouteille. Encore quelques verres, et je serai soit capable d’aborder Garance Sassenage, soit roulée en boule derrière le canapé, à prier pour que le sol m’engloutisse.

La main de Céleste saisit ma taille, et m’emporte avec une force peu commune.

— Je te présente, déclare-t-elle d’un ton qui ne saurait souffrir d’aucun principe de réalité.

Voilà qu’elle fend le cercle autour de la podcasteuse comme un chien dans un jeu de quilles, et s’exclame : 

— Oui oui, on reste en non-mixité choisie, du calme - Garance, cette sirène callipyge qui répond au doux prénom d’Olivia est une auditrice assidue. J’espère que tu te sens flattée.

Jamais je n’aurais pensé vivre une honte supérieure au cours de sport où la couture de mon pantalon avait décidé de lâcher au milieu des fesses. La vie, forte de cette créativité pour laquelle on ne lui rend pas assez hommage, me détrompe donc de la pire façon. Non seulement Céleste m’a associée à la plus impolie des conduites, mais en prime, elle l’a fait en glissant, comme sur du velours, que j’ai des fesses énormes. Pour me coller la honte, restons sur des classiques.

Garance me dévisage de bas en haut. Son rouge à lèvre s’amincit en une seule ligne carmin. Évidemment, son regard s’attarde sur mes hanches, et moi, j’ai envie de crever sous un échangeur d’autoroute, tant qu’il se trouve à mille kilomètres du petit air satisfait de Céleste. 

Le carmin s’étire en un sourire poli, et j’ai droit à un signe de tête.

— Enchantée, Olivia. Merci beaucoup pour ton soutien, tu sais, c’est grâce aux auditeurices comme toi que l’émission peut se faire. 

Au terme “auditeurices”, Céleste lève discrètement les yeux au ciel. Mon sponsor m’enfonce dans la honte, et moi, je reprends une gorgée de rouge avant de tenter une réponse ralentie par tous ces verres de vin :

— Merci, je… j’écoute beaucoup, ça m’a permis de réfléchir à… des choses. Mon identité, beaucoup. De mettre des mots sur des… trucs. Enfin. J’aime beaucoup.

Un ange - d’une lenteur insoutenable, le genre paraplégique et amputé des deux ailes - passe. Puis une des convives reprend, comme si de rien n’était :

— Bref, ils ont mis en couverture la photo d’une oeuvre que j’ai vue à la fondation Carmignac, plutôt qu’issue d’un musée parisien, tu te rends compte ? Le snobisme, le classisme, la violence de ce choix ? Comme si tout le monde avait les moyens pour la Côte d’Azur !

Vague d’approbation dans l’assistance. Je termine mon verre, et quitte le cercle en titubant le moins possible, pour me faire croire à moi-même qu’il me reste une petite miette de dignité.

Note de fin de chapitre:

Et voilà pour ce début de flash-back! Que pensez-vous de ce premier aperçu de Céleste dans son milieu naturel, et d'Olivia qui commence à se sentir en difficulté ? Vers quoi tout ceci va donc évoluer?

Merci pour vos retours, ça me garde la tête dans les chapitres et c'est une très bonne motivation pour arrêter de repousser les séances d'écriture.

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