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Notes d'auteur :

Bienvenue dans ce test qu'est Teaching moments ! Les nouveaux chapitres seront irréguliers, et je prévois pas mal de faire évoluer l'histoire en fonction des retours, contrairement à mes précédentes fics/histoires où tout était pré-écrit. Bonne lecture !

Déjà dix minutes de tête à tête dans ce bureau impersonnel, et pas le bout de la queue d’une amorce de présentation de mes missions. Moi qui ai démarré gonflée à bloc à l’idée de ce nouveau job, au point d’en sortir mon plus joli chemisier, me voilà retombée à 80% d’enthousiasme. Ça n’est pas en travaillant dans une université parisienne que j’aurai des superviseurs moins tocards que d’habitude.

Pour être honnête, je ne suis pas la seule à ronger mon frein : le professeur censé me faire prendre mes marques peste à propos du retard de sa thésarde depuis mon arrivée. 

— Ah, tout de même ! s’écrie M. Piolet lorsqu’il entend la porte du bureau s’ouvrir derrière lui.

Il se retourne, et me masque l’entrée de son bureau avec son pull en laine de mérinos et sa choucroute sur la tête.

— Mademoiselle Adalbert, nous avions convenu de nous retrouver à neuf heures et demie, vous constaterez que mademoiselle Ferreira était, elle, parfaitement à l’heure.

Génial. Je ne sais même pas à quoi ressemblait ma collègue, et elle se fait déjà remonter les bretelles sous mes yeux. Une ambiance saine, qui me fait glisser discrètement sous la barre des 70% d’enthousiasme. 

Le ton de la nouvelle venue est doux, mais ferme.

— J’ai été retenue par la grille du quatrième, un appariteur m’a permis d’accéder aux étages. Vous avez commencé ?

Plutôt que de répondre, le prof inspire d’un coup sec, et s’approche de la porte avant de déclarer d’un ton doucereux :

— Adalbert, mon petit, vous n’avez fait aucun secret de votre dédain pour l’enseignement à distance. Eh bien, il va falloir vous asseoir dessus. Si vous avez une aussi haute opinion de vos cours, il ne pourront qu’être bénéfiques aux première année, et si ça ne vous va pas, vous avez déjà laissé filer votre chance d’harmoniser les moyennes de vos étudiants. 

50%.

M. Piolet accorde un droit de réponse à sa thésarde sous la forme d’un bref silence, avant d’embrayer illico :

— Mademoiselle Ferreira vous aidera à mettre en forme vos enseignements de littérature britannique et américaine de l’année dernière, afin de les rendre accessibles aux première années. J’attends, en prime des comptes-rendus d’avancée de votre thèse, des mises à jour régulières sur les unités d’enseignements que vous allez digitaliser ensemble. À votre place, j’éviterais de traîner des pieds. 

Et moi, à la place de cette fille, je changerais de directeur de thèse. Pas que j’aie jamais eu l’occasion d’en faire une, pourtant. 

J’attends sagement qu’il daigne décaler son velours côtelé, tout en cornant la page de mon carnet du dos de l’ongle. 

La voix de la thésarde répond enfin, avec juste ce qu’il faut de digne contrition :

— Oui.

40%. Pour l’ambiance.

Cela semble suffire au prof, qui se détourne de sa proie et me la désigne d’un balayage du poignet :

— Olivia, pardonnez-nous pour cet échange. Voici Céleste Adalbert, chargée de TD et relevée de cette fonction pour travailler avec vous.

Au prénom, je lève la tête et mon stylo dérape. À en croire le sourcil discrètement arqué de la nouvelle venue, je ne suis pas la seule surprise.

Cette grande gigue, toute en angles et en os derrière ses petites lunettes en demi-lune, cheveux encore plus à ras que dans mon souvenir, pour bien dégager une paire d’oreilles roses prêtes à prendre leur envol, exhume de mes souvenirs l’odeur capiteuse du jasmin de mai et celle d’un excellent vin rouge. Je ne peux retenir un geste instinctif vers l’encolure de mon chemisier, synchronisé avec un coup d’oeil de Céleste. Nos regards se rencontrent, et mes joues prennent feu.

— Eh bien ? vous vous connaissez, peut-être ?

Avant que quiconque ne réponde, je m’entends glapir :

— Nous ? Jamais !

Bravo Olivia, dix sur dix, plus naturel, tu meurs. Vu mon niveau de honte, la mort commence à me sembler une solution envisageable de me sortir de là.

Céleste, raide comme la justice dans l’encadrement de la porte, appuie chaque mot :

— Enchantée, Olivia Ferreira.

Elle enjamba d’un bond l’espace qui nous sépare et me voilà forcée de serrer sa main osseuse et puissante tandis qu’elle m’adresse un petit sourire.

Enthousiasme : 0%.

 

M. Piolet finit par se trouver à court de reproches à faire à Céleste, et nous laisse une demi-heure plus tard au milieu du couloir du département d’anglais, avant d’avoir à manipuler lui-même un ordinateur. Tandis qu’il s’éloigne, Céleste surprend mon regard qui s’attarde sur son haut orange vif à épaulettes, lequel jure avec les bretelles de son sac Quechua. C’est moi, ou elle s’en rengorge ?

S’ensuit un silence gênant comme un passage de mendiant dans le métro. Silence que Céleste ne brise pas.

Mon trieur serré devant ma poitrine comme un bouclier, je lève la tête pour la regarder droit dans les verres.

— Pardon pour tout à l’heure, j’ai paniqué.

— Y’a pas de mal.

— Si, c’était très indélicat, j’insiste. Quoi qu’il en soit, je m’excuse, et j’espère que tout se passera au mieux sur cette mission.

Céleste croise les bras.

— Qu’elle est mignonne. C’est ton premier poste là-dedans ?

Je hoche la tête, et le regrette aussitôt, car le sourire de Céleste gagne quelques canines.

— Hé, minute. Je démarre, mais ne compte pas sur moi pour bâcler le travail.

— Qui a parlé de bâcler ? rétorque-t-elle sur le ton international des gens qui se paient ta tête.

— Céleste, c’est un début de carrière hyper important pour moi, j’ai besoin de rendre un projet impeccable. Si tu veux le saboter pour faire bisquer ton directeur de thèse, il va… il va falloir me passer sur le corps.

Son regard caresse à nouveau l’encolure de mon chemisier, que je me bénis de l’avoir solidement épinglé ce matin. Je resserre ma prise sur mon trieur. Elle ronronne :

— Te passer sur le corps ?

— Mauvais choix de lexique, tenté-je de rattraper.

— Au contraire, c’est le lexique parfait pour retenir mon attention.

Comment fait-elle pour garder une expression aussi sereine ? Son regard caresse le creux de mon cou.

— Mon bureau est à l’entrée de la direction pédagogique. On va s’y installer pour établir le cahier des charges cette semaine, déclaré-je d’un ton qui n’appelle aucune négociation.

D’une voix bien trop basse et rauque pour un cadre professionnel, Céleste fait remarquer :

— Tu as réussi à ravoir ton chemisier.

— Je, euh… Oui.

Mes joues, à peine remises de leur courte pause, s’empourprent à nouveau, mais Céleste plante son regard dans le mien, et ses traits se crispent sur un rictus qui ne peut être qu’un début d’AVC, ou bien un grognement qui se veut sexy montant des tréfonds de son gosier.

J’écarquille les yeux, et elle me décoche un petit sourire satisfait avant de tourner les talons.

— Je… Céleste, tu fais quoi là ? Tu t’en vas ? On ne regarde pas ta plaquette de cours ?

— J’ai un cours à donner, lâche-t-elle par-dessus son épaule.

— Mais tu ne donnes aucun cours ce semestre !? Et on est en août ?

Elle agite la main sans se retourner, et disparaît à l’angle du couloir. 

Je resserre ma prise sur mon trieur. Bon. Ce n’est pas le début sans accroc que j’avais espéré. Et alors, quand est-ce que les choses se déroulent sans accroc dans la vie ? Oui, je vais devoir bosser avec une fille à peu près autant intéressée à l’idée de saboter mon travail qu’à celle de se glisser dans mon lit. Ça pourrait être pire.

Par exemple, elle aurait pu être un homme.

Oui, pour l’instant, j’avais du mal à trouver pire.

Note de fin de chapitre:

Voilà pour ce premier chapitre, premier contact et mise en jambe - merci d'avoir lu. Faites-moi part de vos impressions, et voyons ce qu'on peut en faire par la suite !

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