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Chapitre Quatre

 

Annaëlle est restée si longtemps plongée dans les méandres de Youtube que, lorsqu'elle relève la tête et regarde par la fenêtre du fast-food, la nuit est presque tombée. La luminosité est très basse et les derniers rayons du soleil se voient à peine au dessus des bâtiments de la ville. Elle estime que cela doit bien faire trois heures qu'elle est assise devant son plateau vide, à attendre que le temps passe. Elle remarque alors que les employés la regardent de travers ; ils n'ont sans doute pas l'habitude de voir quelqu'un s'attarder aussi longtemps.

Un coup d'œil à sa montre lui apprend qu'il est presque neuf heures. Annaëlle devrait rentrer chez elle, mais elle n'en a aucune envie. Elle réfléchit rapidement aux solutions qui s'offrent à elle pour éviter d'avoir à retourner à la résidence si tôt. Elle pourrait rester ici, mais elle a le sentiment que si elle le fait, elle ne tardera pas à se faire éjecter. Il faut dire que la salle se remplit rapidement et les clients cherchent où s'installer ; bientôt on lui demandera de laisser la place à quelqu'un qui consomme. Autre solution, un bar. Mais Annaëlle n'en connait aucun et elle ne se voit pas s'installer seule alors qu'en ce jeudi soir, ils seront emplis d'étudiants venus fêter la fin de la semaine. Sans compter les invités indésirables.

Annaëlle se renfonce dans sa chaise, son regard posé sur la fenêtre, réfléchissant à que faire pour éviter absolument d'avoir à rentrer chez elle dès maintenant. Elle préfèrerait attendre le moment où elle sera si fatiguée qu'elle s'écroulera de sommeil sur son lit, sans même faire attention à Lucille, qui sera certainement là à l'attendre. Contrairement à la plupart des autres fantômes qu'elle a croisé, sa voisine semble extrêmement butée. Elle sent que cette dernière ne la lâchera pas tant qu'elle n'aura pas fait ce qu'elle veut qu'Annaëlle fasse. Et la malchance ayant voulu qu'elle décède dans l'appartement voisin du sien, Annaëlle sait qu'elle sera complètement à sa merci dès qu'elle posera un pied chez elle. La migraine se pointe rien qu'à cette idée.

" Excusez-moi " fait soudain une voix féminine, l'arrachant à ses pensées. " Est-ce que vous avez fini de manger ? "

La question n'est que pure théorie : son plateau est vide et la femme d'une trentaine d'année qui s'adresse à elle le voit parfaitement. Annaëlle n'a donc pas de raisons de ne pas lui céder sa place. Elle lui adresse un signe de tête et se lève en emportant son sac de cours et son plateau, qu'elle vide aux poubelles avant de quitter le fast-food.

Une fois dehors, Annaëlle constate que l'air s'est rafraichi. Elle frissonne un peu et s'enveloppe dans ses bras avant de prendre automatiquement la direction de sa résidence, sans autre solutions de repli viable. Elle stresse déjà à l'idée de ce qui l'attend. Elle croise quand même les doigts, espérant que Lucille soit restée hantée son assassin plutôt que son domicile.

Tout en marchant, elle repense à son après-midi à la bibliothèque.

Après le départ du type en manteau, Annaëlle s'est enfui à toute vitesse, prétextant un rendez-vous auprès de Clarence pour pouvoir s'en débarrasser par la même occasion. Elle ne pense pas avoir déjà quitté un lieu avec une telle rapidité ; il faut croire qu'une potentielle menace de mort donne des ailes à n'importe qui. Mais après quelque temps, elle s'est mise à relativiser : même si le jeune homme a bien entendu toute sa conversation avec Clarence, il y a peu de chance pour qu'il y ait cru. Ils avaient tout de même parlé d'une personne morte et de sa capacité à la voir - et potentiellement à lui parler. Qui prendrait cette échange entre Clarence et elle pour argent comptant ? Il y avait plus de chances qu'il les ait pris pour des cinglés. Aucun risque qu'il se soit mis en tête qu'il devait la faire taire pour protéger son secret.

Dans les rues de la ville, les lampadaires s'allument les uns après les autres alors qu'Annaëlle reprend pied dans l'instant présent. Autour d'elle, les gens s'activent, pressés, jusqu'à ce qu'elle arrive dans la grande avenue piétonne, bordée de restaurants aux prix attractifs et de bars aux offres alléchantes aux yeux des pauvres étudiants et des jeunes actifs. Beaucoup se pressent déjà aux terrasses, discutant avec entrain, riant sans retenue ou chantant à tue-tête pour les plus éméchés.

Soudain, Annaëlle repère un miracle : un banc vide, devant une banque. Au milieu de cette foule et en cette fin de semaine, c'est une véritable étrangeté - et une aubaine. Elle s'y précipite, soulagée d'avoir trouvé une solution de répit pour quelques temps. Avec son téléphone, qu'elle a chargé à bloc en mangeant, elle va pouvoir tenir un long moment. Il ne lui reste plus qu'à croiser les doigts pour qu'on la laisse squatter en paix.

Durant la première heure, elle saigne les vies de ses différends jeux, téléchargés lors de multiples moments d'ennuis ; pendant la demi-heure qui suit, elle se perd dans les méandres des réseaux sociaux, s'intéressant aux vies cybernétiques de personnes qu'elle connait ou à celles d'inconnus. C'est au cours de cette inspection curieuse aux allures de voyeurisme qu'elle sent une présence à ses côtés : quelqu'un vient de s'asseoir sur le banc.

Annaëlle se doutait que cela risquait de finir par arriver. Il y avait tout de même peu de chances qu'une jeune fille seule dans une rue bondée d'hommes alcoolisés ne se fasse pas accoster au moins une fois. Elle s'y attendait mais elle devait avouer qu'elle était restée tranquille plus longtemps qu'elle ne l'aurait cru. Se doutant de ce qu'il risquait d'arriver en prenant la décision de s'installer là, elle avait tout de même penser à assurer sa sécurité : il y avait - et il y a toujours d'ailleurs - trop de passants pour qu'on puisse porter atteinte à son intégrité physique.

Annaëlle jette un rapide coup d'œil à sa gauche. Le nouvel arrivant est un garçon, sans doute pas beaucoup plus âgé qu'elle, vêtu simplement, une bière dans la main et le regard brillant de celui qui ferait sans doute mieux de rentrer se coucher. Le sourire qui étire ses lèvres quand leurs regards se croisent lui donne envie de rouler des yeux : il n'a pas l'air dangereux, ni même méchant mais elle a la vague impression qu'il risque de jouer les pots de colle.

" Salut. Ça fait un moment que je t'observe et je constate que tu es toute seule. Tu veux venir boire un verre avec nous ? "

Pour ponctuer sa phrase, il fait un signe de tête, indiquant du menton la terrasse d'un bar tout proche, et plus particulièrement la table autour de laquelle se pressent trois types qui les regardent avec insistance. Ses amis, certainement.

Annaëlle lui répond en étirant les lèvres, sans animosité, avec autant de gentillesse que possible :

" Non merci. "

" T'es sûre ? C'est triste de passer une jolie soirée comme celle-ci toute seule. "

Il se penche un peu vers elle, passe son bras sur le dossier du banc, juste derrière sa personne. Comme elle l'avait prévu, un peu pot de colle. Du coup, elle abandonne son sourire poli et prend un ton plus ferme :

" Oui, je suis sûre de moi. J'ai envie de rester seule. "

Il pousse un long et profond soupir factice, sourire en coin et prend une gorgée de sa bière.

" Si c'est une question d'argent, ça me fera plaisir de t'offrir la première tournée. "

Elle mordille sa lèvre inférieure et fronce légèrement des sourcils, se demandant comment faire pour se débarrasser de l'importun, vu qu'elle aimerait rester encore un peu dehors. Elle jette un coup d'œil vers le bar ; ses amis ont vidé leurs verres et délaissé leur table pour les rejoindre. Les battements de son cœur s'accélèrent et elle passe en mode alerte.

" Vraiment, j'aimerais juste que vous me laissiez tranquille. "

Les trois garçons s'arrêtent face à eux. Annaëlle frissonne si violemment que son regard se dirige d'instinct vers celui du milieu. Dans son crâne recouvert d'une tignasse d'un blond presque blanc qui n'a rien de naturel, des doigts squelettiques et ruisselant s'enfoncent sans retenue. Ce sont ceux d'un esprit aux yeux tristes, les habits dégoulinant d'eau, dont l'air de ressemblance avec le type en bermuda et tee-shirt ne laisse planer aucun doute : ils sont de la même famille.

Annaëlle se recroqueville sur elle-même et fuit rapidement le fantôme du regard : aucune envie qu'il la repère. Elle ne s'échine pas à éviter Lucille pour se retrouver avec un autre spectre aux basques.

" Nath, je crois que t'embêtes la demoiselle. " fait le type hanté d'une voix forte, en portant une main à sa tête avec un air douloureux. " Et puis, je me tape encore un foutu mal de crâne alors on va rentrer, d'accord ? "

Rien d'étonnant à ce qu'il se tape une migraine de tous les diables vu que le fantôme a les doigts plantés dans sa cervelle jusqu'à la deuxième phalange ! On serait souffrant pour moins que ça.

" Encore ? " s'exclame le dénommé Nath d'un air agacé. " Tain, tu fais chier ! Tu peux pas boire plus de deux verres sans venir faire ta pleureuse. Le prochaine fois, reste chez toi ! "

Il se tourne ensuite vers Annaëlle en souriant de nouveau, mais son regard se fait lubrique en descendant vers son décolleté inexistant, sa poitrine étant recouverte d'un tee-shirt on ne peut plus basique.

" Et puis, je ne peux pas partir maintenant, je me suis fait une nouvelle copine. Faut qu'on apprenne à se connaître. "

Un autre de ses potes, à la peau sombre et à la silhouette trapue, pousse un fort soupir avant de l'obliger à se lever, aidé par le quatrième type de leur bande. L'importun se débat un moment, peu enclin à se laisser faire, mais les deux autres sont plus fort - ou moins bourrés. Ils l'éloignent d'Annaëlle, mais le type au fantôme s'attarde un moment.

" Désolé pour ça. " fait-il en faisant un vague signe de la main en direction de ses amis qui remontent la rue. " Il devient particulièrement stupide quand il a bu. "

Il lui fait ensuite un signe de la tête et s'éloigne à son tour, l'esprit toujours accroché à sa tête. Le froid spectral disparaît en même temps qu'eux mais Annaëlle se frotte quand même les bras à la recherche d'un peu de chaleur malgré la fin du mois d'avril aux températures particulièrement clémentes. Sans pouvoir s'en empêcher, elle suit le type du regard ; ou plutôt son fantôme, pour être plus exact. Il défait son emprise sur le crâne de sa victime mais reste à ses côtés alors que la bande d'amis quitte la rue. C'est bien la première fois qu'elle voit un mort coller des maux de têtes à quelqu'un de cette manière. Ca l'intrigue un peu.

Annaëlle secoue vivement la tête, chassant cette pensée de son esprit. C'est la deuxième fois de la journée qu'elle se surprend à ressentir de l'intérêt envers une âme restée sur terre. Il faut que ça cesse !

Perturbée, Annaëlle range son téléphone dans son sac et quitte le banc qui lui a servi de refuge plus longtemps qu'elle ne l'avait espéré. Par automatisme, elle prend la direction de son appartement. Au cours de sa route, elle tente de trouver un moyen pour faire faire durer le temps passé en dehors de sa résidence mais, à près de vingt-trois heures, les solutions deviennent très limités. Elle se résigne donc à rejoindre ses pénates, non sans croiser vivement les doigts pour que Lucille soit restée hanter son meurtrier.

◐────────r6;°r6;°r6;────────◐

Lorsque les portes de l'ascenseur s'ouvrent à son arrivée au troisième étage, la première chose que remarque Annaëlle est le froid anormal qui règne dans le couloir. Lorsqu'elle expire, bouche ouverte, pour confirmer ses doutes, un petit nuage de vapeur apparait.

Deuxième chose qu'elle remarque, ce sont les appliques murales qui clignotent, comme si toutes les ampoules s'étaient subitement retrouvées en fin de vie toutes en même temps.

Et enfin dernier point bizarre, ses voisins se sont tous rassemblés devant l'appartement de Lucille. Il y en a même certains qui viennent des autres étages. Et ils chuchotent entre eux, comme s'ils avaient peur de déranger.

Annaëlle s'avance jusqu'à sa porte, beaucoup moins effrayée que les autres étudiants. Elle sait qui est à l'origine de ces manifestations indésirables, même si elle ne s'attendait pas à ce que Lucille puisse se manifester aux yeux des simples mortels aussi rapidement. Il faut croire que la rage de la défunte est plus puissante qu'Annaëlle ne l'avait d'abord supposé. Et c'est plutôt ça qui lui ferait peur, à elle. Car, qui dit fantôme puissant, dit fantôme qui peut faire du mal. Et ceux qui sont en colère ont tendances à ne pas apprécier les personnes sensibles à leur présence et qui les ignorent.

" Hey, c'est toi la locataire du 3B ? "

Annaëlle espérait pouvoir rentrer chez elle sans se faire remarquer, mais c'est raté. Elle a seulement eu le temps de glisser sa clé dans la serrure. Elle se tourne vers le garçon qui vient de l'interpeller, faisant fi du regard exorbité et des mains qui se tordent avec angoisse, pour acquiescer d'un signe de tête.

" Il parait que c'est toi qui a trouvé la fille du 3D. Est-ce que ... par hasard ... est ce que tu sais comment elle est morte ? "

Annaëlle secoue la tête au moment où de forts bruits de coups se mettent à résonner dans tout le couloir. Certains poussent des cris de peur, notamment les filles, les autres se contentent de sursauter et de s'envelopper de leurs bras, comme si cela pouvait les protéger. Le cœur battant la chamade, loin d'être insensible aux évènements, Annaëlle laisse son regard errer sur les lumières qui clignotent avec plus d'entrain. Le tambourinement, issu de l'appartement de Lucille, persiste quelques secondes au milieu du silence de mort qui règne parmi les étudiants, et s'arrête brusquement. Puis, assez rapidement, les appliques retrouvent leur stabilité coutumière et une douce tiédeur refait son apparition dans le couloir. Effrayée, une des filles fond en larme avant de courir rejoindre l'ascenseur.

Les mains légèrement tremblantes, Annaëlle fait tourner sa clé dans le verrou et se réfugie dans son appartement. Elle claque la porte, allume les lumières et vérifie tout de suite si Lucille a décidé d'élire domicile chez elle. 

Mais elle est seule. 

Soulagée, Annaëlle se laisse tomber sur son canapé, lâchant son sac à ses pieds. Du couloir, elle entend ses voisins qui se mettent à échanger leurs avis et leurs ressentis. Ahurissement, incompréhension et peur percent à travers leurs voix que les murs fins ne parviennent pas à freiner. Annaëlle elle-même a du mal à contrôler les tremblements qui secouent son corps.

Ce n'est pas l'existence de l'esprit de Lucille qui l'a fait ainsi grelotter mais l'idée qu'elle va devoir supporter sa présence pendant les deux années et demi d'études universitaires qui lui reste à faire. Voire plus, si elle décide de ne pas s'arrêter à la licence. Et ça, c'est au dessus de ses forces. En quittant la maison familiale, elle s'était juré de ne plus laisser ces histoires de fantômes gâcher sa vie. D'ignorer ces derniers, de faire comme si elle était normale. 

Cela n'avait marché qu'un temps.

En poussant un long et profond soupir, Annaëlle se laisse aller contre le dossier du clic-clac. Elle ferme les yeux et laisse son esprit vagabonder quelques instants, loin de son studio, se remémorant quelques souvenirs agréables pour apaiser son cœur et ses tremblements. Elle se revoit dans la cuisine de sa mamie Jeanne, à déguster une tartine de pain à la confiture de fraise et un bol de chocolat chaud ; elle se revoit allongée sur la plage, sous un soleil éclatant, ses doigts glissant dans le sable fin, le son des vagues dans les oreilles ; et enfin, elle se revoit roulée en boule sous sa couette, dans sa chambre chez ses parents, à écouter de la musique pendant des heures, l'esprit voguant au gré des images créées par les instruments et les voix mélodieuses.

Ce moment de pure relaxation ne dure malheureusement que quelques minutes. Tout d'un coup, la température dans le studio dégringole et tous les poils du corps d'Annaëlle se hérissent. 

Nul besoin d'être un génie pour comprendre que Lucille s'est pointé. 

Et à en juger par le plafonnier qui commence à clignoter, elle est d'une humeur massacrante. 

Annaëlle tourne la tête vers la porte, là où elle sent la présence de l'esprit. Sa voisine porte toujours sa jolie robe rouge et ses escarpins. Tout le côté gauche de son visage est ravagé par les coups et une partie de l'arrière de son crâne est complètement enfoncé, son cuir chevelu arraché. Sa jolie tenue est toute chiffonnée et tâchée du sang qui goutte de son visage. Lucille est quasiment méconnaissable. Rien de très étonnant, quand on sait la force avec laquelle son agresseur s'est acharnée sur elle avant de lui ôter la vie. 

En constatant qu'Annaëlle la regarde, le seul œil encore visible du spectre flamboie de colère. L'électricité fluctue avec encore plus d'intensité.

" Aide-moi. " dit Lucille d'une voix si grave qu'on jurerait qu'elle parle depuis le fin fond d'une grotte.

Annaëlle fronce des sourcils et soupire. Puis, elle reporte son regard sur la télévision éteinte. Si seulement elle savait comment faire pour se débarrasser du fantôme de sa voisine ...

" Je sais que tu me vois et que tu m'entends ! " poursuit Lucille en se mettant à crier. " Arrête de m'ignorer ! Tu dois m'aider ! " 

Les lumières de l'appartement s'éteignent et se rallument si vite à présent qu'Annaëlle pourrait se croire en discothèque. La colère et l'agacement du spectre va même jusqu'à contaminer les autres appareils électriques qui se mettent à grésiller. La télévision s'allume et les images s'enchainent, sans jamais se fixer. Le micro-onde se met à tourner. La surtension menace. Le disjoncteur n'est pas calibré pour supporter tout cela. 

Annaëlle presse les paumes de ses mains contre ses orbites. Son cœur tambourine, sa peau devient moite, ses poils se hérissent. Son corps lui aussi réagit à la présence du spectre.

" Arrête ! " finit-elle par hurler, exaspérée, en abaissant ses mains. " Je ne te dois rien ! "

Les manifestations de la présence du fantôme cesse un instant, traduction de sa surprise devant la réponse - qu'elle n'attendait plus - d'Annaëlle. 

Mais ce n'est que pour repartir ensuite avec plus de violence. Lucille s'avance alors de quelques pas pour se rapprocher du canapé. 

" Il doit payer pour ce qu'il m'a fait. " déclare-t-elle avec véhémence.

Annaëlle repose les mains sur ses yeux, en colère contre elle-même. C'est stupide d'avoir répondu à Lucille. Les esprits ne résonnent pas comme les humains. La preuve : de son vivant Lucille était une vraie crème, toujours souriante, toujours avenante ; mais dans la mort, elle était devenue une petite peste exigeante et pot de colle. Le jour et la nuit. Les fantômes sont souvent conditionnés par leurs derniers instants. Aucun moyen de raisonner Lucille du coup, puisque les sentiments de peur, d'injustice, de colère et de désespoir sont certainement les dernières choses qu'elle a ressenti. Du coup, envolée la gentille étudiante pleine de joie, et bonjour la tigresse avide de vengeance.

" Trouve-le. " insiste Lucille, après un instant de silence et d'une voix étrangement calme. " Avant qu'il ne te trouve. "

Le frisson glacé qui dégringole soudain le long de la colonne vertébrale d'Annaëlle n'a absolument rien à voir avec la présence du spectre. De nouveau, elle laisse retomber ses mains. Mais cette fois-ci, elle plante son regard dans celui de Lucille.

" Qu'est-ce que tu viens de dire ? " lâche-t-elle dans un demi-souffle.

" Ma mort lui a donné le goût du sang. " lui apprend Lucille, avec toujours le même  calme qui donne un répit au système électrique du studio. " Il cherche déjà sa future victime et la conversation qu'il a surpris à la bibliothèque fait de toi une cible de choix. Il est déjà à ta recherche. "

Annaëlle ramène ses pieds sur le canapé et se recroqueville sur elle-même, le corps glacé. Elle pose son menton sur ses genoux, l'image du type en pardessus beige imprimé sur la rétine. Elle se revoit avec Clarence, assise à la table, en train de se demander si le gars en question les a espionné. Maintenant, elle a la réponse à leur interrogation de tantôt.

" Tu dois m'aider. Plus vite on l'arrêtera, plus vite tu seras en sécurité. "

Annaëlle ne répond pas, elle réfléchit. Combien de temps faudra-t-il à la police pour trouver l'agresseur de Lucille ? Où en sont-ils de leurs investigations ? Peut-elle compter sur eux pour l'appréhender avant qu'il ne lui fasse du mal ? 

" Je sais où tu peux le trouver. " Poursuit Lucille, indifférente au mutisme de sa voisine, la voix chargée d'une excitation inquiétante. " Je connais son terrain de chasse préféré. Il te suffit d'y aller. De l'attirer ici. Et je m'occuperai du reste. Tu n'auras pas à te salir les mains. "

Le regard d'Annaëlle glisse vers l'esprit qui s'est placé devant elle, entre le canapé et la télévision, ses jambes passant à travers la table basse. Elle plante son regard dans le seul œil valide du fantôme de sa voisine, rendue folle par les circonstances de sa mort.

" Il est hors de question que je fasse quoi que ce soit. " murmure Annaëlle, horrifiée par la proposition. 

La prunelle survivante de Lucille flamboie de rage. L'électricité recommence à fluctuer anormalement. Le volume de la télé monte et descend sans s'arrêter, plongeant tour à tour la pièce dans une cacophonie indescriptible puis dans un silence insupportable. Lucille disparait subitement mais cela ne met pas fin aux conséquences de sa présence; signe qu'elle n'est pas partie loin. 

Annaëlle plonge brusquement vers son bureau, attrape bouchons d'oreille et masque qu'elle met aussitôt en place puis plonge de nouveau la tête dans ses genoux. Elle sait que la colère d'un fantôme peut durer des heures.

 

 

 

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