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Notes d'auteur :
Merci à Crystallina pour sa relecture. =)

Chapitre 11

 

Dans la salle à manger du domaine des Saules, il n'y a guère plus que le bruit des touches du clavier pour rompre le silence, tombé lourdement sur la pièce depuis que chacun a cessé de discuter avec son voisin. Tous plongés dans leur téléphone, une grande partie des personnes présentes essayent encore d'attraper une barre de réseau téléphonique ou de 4G, en vain, tandis que les autres ont abandonné depuis plusieurs minutes, se contentant de faire défiler quelques photos de leur galerie, histoire de se changer les idées. Seul Ben est sur l'ordinateur, toujours occupé à fouiner dans ses dossiers.

Si Bastien, Amir, Noah et l'adolescente aux couettes s'adonnent à quelques positions improbables dans l'espoir de pouvoir passer un coup de fil ou envoyer un message à qui que ce soit d'extérieur à la propriété, c'est que Léo a soulevé une évidence moins de quinze minutes plus tôt : pourquoi personne n'avait encore pensé à appeler les secours pour leur venir en aide ? La réponse était tombée rapidement : la maison, trop proche de la côte, échappe certainement aux satellites. Impossible d'utiliser son smartphone pour autre chose qu'une application qui ne nécessite pas une connexion internet, c'est-à-dire quelques rares jeux et la lampe torche. Au moins, tant qu'ils ont de la batterie, ils peuvent s'éclairer sans avoir trop recours aux bougies qui se consument rapidement, ni aux lampes de poche des chasseurs, en nombre insuffisant pour leur groupe agrandi.

Agacé, Bastien finit par rejoindre ceux qui ont vite abandonné l'idée de réussir à capter quoi que ce soit et se laisse tomber sur la chaise la plus proche, juste à côté de Léo. Puis, il sort un briquet et un paquet de cigarettes de sa poche, avant d'en allumer une et de la fumer avec un plaisir évident.

" Tu devrais éviter ces cochonneries. " conseille Alice, assise face à lui, agitant sa main devant son visage pour chasser la fumée qui englobe sa tête. " Ce sont elles qui ont tué ma mère. Cancer de la gorge. "

Bastien hausse les épaules, l'air indifférent.

" Ça ou autre chose ... De toute façon, vu comment est partie cette soirée, on risque de tous crever dans cette foutue baraque. "

" Quel optimisme ! " réplique la fille aux couettes, ses mains obstinément tendues vers le plafond et les épaules secouées par un petit rire condescendant.

" T'étais bien là quand le lustre est tombé, non ? T'as même failli te le manger sur la tronche, si je me souviens bien, et Amir aurait pu y laisser un œil. Je n'appelle pas ça partir sur de bonnes bases. Je préfère penser que cette saleté de maison veut notre peau, comme ça, avec un peu de chance et de prudence, j'arriverais à m'en sortir vivant. "

Il ponctue sa phrase d'un long souffle, envoyant un nouveau nuage de fumée au visage d'Alice qui se lève, agacée, pour rejoindre Noah près des fenêtres, toujours occupé à chercher du réseau d'un air désespéré.

Annaëlle range son téléphone dans la poche de son jean. La batterie étant passée sous la barre des vingt-cinq pour cent, elle préfère l'économiser au maximum en évitant toute utilisation non-essentielle. A côté d'elle, Léo opère le même mouvement, sans doute traversé par une pensée identique.

" Ils sont toujours dans le salon ? " demande-t-il alors à la cantonade, en référence à Luc et Clarence, partis finir d'installer leurs caméras dans la pièce qu'ils occupaient précédemment.

C'est Ben qui se charge de répondre, après avoir glissé un regard sur les écrans près de lui :

" Ouais, je reçois les images maintenant. Je les vois, ils ont presque terminé. "

Au moment où il prononce ces mots, un bruit sourd résonne entre les vieux murs de la maison, dont l'origine se trouve précisément être le salon. Ben glisse de nouveau un œil - alerte cette fois-ci - sur les écrans avant de  faire rouler ses yeux dans ses orbites et de retourner à son occupation. Annaëlle en déduit qu'il ne s'est rien passé de grave.

Supposition bien vite confirmée lorsque Luc et Clarence reviennent, le premier demandant à l'autre :

" Tu crois que le propriétaire nous le fera payer ? "

" Si c'est le cas, je ne compte pas le laisser faire. Tout ce qui se trouve dans cette maison a plus de cent ans, comment veux-tu ne rien casser ? Surtout que ça n'a pas été entretenu depuis des décennies. Tout est bon à jeter, ce n'est pas comme s’il allait récupérer quoi que ce soit. Alors il n’a plutôt pas intérêt à venir nous chatouiller pour quelques babioles brisées. "

Clarence et Luc pénètrent dans la salle à manger, puis rejoignent leur ami sans accorder un regard aux autres personnes présentes dans la pièce, toujours plongée dans un silence presque assourdissant. 

Annaëlle se demande alors pourquoi tous ces adolescents, d'ordinaire débordant d'énergie, font preuve d'un tel calme. Peut-être ont-ils fini par les croire ? Si elle en juge aux quelques mots prononcés par Bastien plus tôt, lui au moins semble aller dans leur direction et penser que la maison est dangereuse pour eux. Mais est-ce vraiment le cas pour les autres ? Pour ce qui est de Noah, Annaëlle n'a pas besoin de s'interroger très longtemps : elle connaît trop bien son frère et sait que jamais il ne croira en l'existence d'une certaine forme de vie après la mort. Tout comme leurs parents, il est totalement hermétique à cette idée. Pour les autres, elle ne peut pas vraiment dire, elle ne les connaît pas et ne peut que se baser sur ce qu'elle voit présentement, mais ils ne laissent pas paraître quoi que ce soit.

L'arrachant à ses pensées, Ben s'exclame soudain, s'adressant à ses collègues :

" Tout est bon. Les images sont claires et les enregistrements lancés. On fait comme d'habitude ? "

Ni Clarence, ni Luc ne répondent à la question. Ils échangent un regard entre eux, font de même avec Ben et posent ensuite leurs yeux sur le reste des occupants de la pièce. Annaëlle leur lance une œillade interrogatrice en retour.

" Si vous n'aviez pas été là, on aurait fait le tour de la maison, on serait entré dans chaque pièce pour titiller un peu les esprits présents. De manière générale, ils réagissent à la présence de Ben, alors c'est une bonne façon de les forcer à se manifester. " lui explique Clarence.

" Et qu'est-ce qui vous empêche de faire comme d'habitude ? " demande Léo.

" Rien, mais vous n'avez peut-être pas envie de rester seuls ici. "

" Et pourquoi pas ? " rétorque l'adolescente aux couettes, s'immisçant dans l'échange, ses bras toujours levés vers le plafond mais la tête tournée vers eux. " Arrêtez votre cinéma maintenant, on est dans une vieille baraque, c'est tout. Elle craque, elle peut faire des bruits qu'on n’identifie pas et il y a même des trucs qui peuvent péter. Rien d'étonnant là-dedans. Allez faire les guignols si ça vous chante, nous on reste ici. Et il ne nous arrivera rien, ça, je peux vous l'assurer. "

Annaëlle sourcille et pince les lèvres, agacée par le comportement impoli de la jeune fille.

" Ah, et au passage, si vous pouviez vous décider à nous ouvrir la porte, ce serait cool, merci. " clôture l'adolescente d'un ton et d'un sourire prétendument aimables.

Annaëlle secoue discrètement la tête. Elle comprend les doutes de la jeune fille. Si elle-même n'était pas ce qu'elle est, elle aurait certainement réagi de la même façon. Il est beaucoup plus facile de nier la réalité que d'accepter des faits aussi étranges. Et Annaëlle sait depuis bien longtemps que le cerveau humain est passé maître dans l'art de jouer à l'autruche chez certains individus. Mais ce n'est pas pour autant qu'elle cautionne cette manière de s'adresser à autrui. On peut ne pas être d'accord et garder son opinion pour soi quand celle-ci peut-être blessante. Une philosophie de vie qu'Annaëlle aimerait voir appliquer bien plus souvent, vu qu'elle a subi les effets de ce genre de comportement bien trop souvent à son goût.

" Faites comme d'hab',  ne vous inquiétez pas pour nous. " répond alors Léo à Clarence, ignorant ostensiblement l'intervention de l'adolescente, qui roule des yeux et retourne à sa recherche de réseau. " De toute façon, je doute sincèrement que qui que ce soit quitte cette pièce dans les minutes à venir. "

Pour ponctuer sa phrase, il donne un coup de pouce en direction des jeunes qui continuent de tendre leurs membres vers le ciel, formant un genre de scénette comique. 

" Très bien. " fait Clarence. " On ne devrait pas en avoir pour plus d'une heure. À tout à l'heure. "

Puis les trois chasseurs de fantômes quittent la pièce, lampes en main. Aussitôt, Léo se lève et s'installe sur le siège abandonné par Ben, les yeux rivés sur les écrans. 

" Qu'est-ce que tu fais ? " s'étonne Bastien.

" Je suis curieux de voir ce qu'il va se passer, alors j'observe. "

Même si la réponse de Léo surprend l'adolescent, comme l'atteste son haussement de sourcil, il semble s'en contenter et retourne à son téléphone. 

Esseulée, sans rien avoir à faire d'intéressant, Annaëlle plie ses bras sur la table poussiéreuse, formant un semblant d'oreiller sur lequel elle vient poser sa tête. Elle ferme ensuite les yeux et se concentre sur sa respiration pour se détendre. 

Depuis qu'elle a ôté le bracelet de sa grand-mère, elle n'a cessé de ressentir ce froid inhérent à la présence d'esprits, par conséquent, tout son corps subit une tension continue, quand ce ne sont pas carrément des frissons. Cette petite pause devrait pouvoir lui permettre de reprendre un peu le contrôle sur ses nerfs et de chasser le nœud dans son estomac, qui ne manque pas de revenir s'installer dès qu'elle n'a plus quoi que ce soit sur lequel porter son attention. Annaëlle se demande si, une fois enfin sortie de cette maudite maison, elle n'aura pas besoin de quelques séances de kiné : avec tout ce que ses muscles endurent depuis leur arrivée sur le domaine qu'ils ne sont visiblement pas prêts de quitter, elle va très certainement se manger une tendinite de tous les diables.

Au bout de plusieurs longues minutes à se concentrer pour intimer à son corps d'arrêter de rester tendu comme un piquet, elle entend plusieurs personnes prendre place autour d'elle et de la table. Aux voix, elle en déduit que Amir, Noah et les filles ont cessé de tenter désespérément d'avoir de l'aide et se sont résignés à attendre la suite des événements, comme eux.

" Si cette fichue barre était restée active un peu plus longtemps, j'aurais pu appeler mes parents. " peste la voix de Noah.

" Moi, j'ai réussi à capter internet pendant quelques instants, juste le temps d'ouvrir Whatsapp, mais je l'ai perdu avant d'avoir terminé de taper mon message. " renchérit Amir. 

" J'ai quand même écrit un message à mon père. " poursuit Noah, semblant ne pas tenir compte de l'intervention de son ami. " Mon téléphone va tenter régulièrement de l'envoyer et, avec un peu de chance, il finira par passer. "

Un petit silence s'installe autour de la table après cette échange. Il ne dure pas très longtemps, bien vite brisé par le frère d'Annaëlle qui, visiblement, ne supporte pas de rester inactif. 

" Et si on tentait à nouveau d'ouvrir la porte ? " propose-t-il. 

Annaëlle se redresse aussitôt pour le regarder et lui faire part du fin fond de ses pensées à propos des idées débiles qui peuvent traverser un cerveau d'ado demeuré, mais Amir réagit plus vite qu'elle.

" T'es gentil mais je préférerais garder mes deux yeux intacts, ok ? "

Puis, sans doute parce que la réponse d'Amir n'est pas assez claire à son goût, la maison décide d'en rajouter une couche en faisant claquer soudainement les quelques volets encore accrochés à ses fenêtres. Tout le monde sursaute brusquement au bruit que font les pans de bois qui viennent frapper furieusement plusieurs fois les façades de la bâtisse. Les efforts d'Annaëlle pour détendre ses muscles sont instantanément réduits à néant.

Quand au bout de quelques secondes, les volets se calment et reprennent leur silence habituel, Bastien lâche un petit rire tremblotant et dit dans un filet de voix : 

" Je crois que le message est limpide. "

Annaëlle n'aurait sans doute pas dit mieux. 

Plus personne ne prononce alors un mot, chacun plongé dans ses pensées. 

Annaëlle en profite pour mettre à nouveau ses bras sur la table et poser sa tête par dessus, recommençant son exercice de détente, les yeux clos. Concentrée sur son corps et contrôlant sa respiration pour qu'elle soit régulière et profonde, elle arrive plutôt facilement à défaire les différents nœuds de son corps. 

Peut-être même trop facilement puisqu'elle finit par s'endormir. Rien d'étonnant à cela vu que sa précédente nuit, passée dans son studio d'étudiante, a été mise à mal par la présence de Lucille, et ce n'est pas la petite sieste qu'elle s'est offerte au cours de l'après-midi qui aurait pu remédier à cela.

Annaëlle estime qu'elle n'a sans doute pas fermé les yeux plus d'une demi-heure quand elle s'éveille en sursaut, l'esprit plutôt alerte pour quelqu'un qui vient de subir un black-out complet, dérangée par les éclats de voix d'Alice et de son amie, installées face à l'étudiante. Annaëlle s'étire en écoutant les deux adolescentes s'interroger à mi-voix sur la possibilité de s'éclipser quelques instants pour soulager une envie pressante.

D'un coup d'œil sur la table, éclairée par la présence de la lampe qui se trouvait précédemment dans le salon, elle constate l’apparition de bouteilles de jus de fruits et de sodas, de paquets de chips et de fruits secs, ainsi que d'un saucisson parfumé à la noisette si elle en juge à l'étiquette présente juste sous son nez. 

Dire qu'Annaëlle est surprise serait un euphémisme. 

Elle se tourne vers Léo, assis à sa droite et occupé à vider un verre de jus d'orange, pour l'interroger sur l'origine de tous ces produits, mais avant qu'elle ait pu prononcer un mot, son ventre se met à gargouiller bruyamment, parfaitement audible dans le silence relatif de la salle à manger. Bien entendu, tout le monde se tourne aussitôt vers elle. 

" Te prive pas, mange. " l'invite Amir, installé à  l'extrémité gauche de la table, en désignant la nourriture de la main. 

" D'où ça sort tout ça ? " demande-t-elle en retour, intriguée. 

" Un de nos potes, Jules, va fêter ses dix-huit dans dans une semaine. " se charge d'expliquer Bastien, en tripotant distraitement l'un des boutons d'acné de son visage. " C'est ce qu'on avait commencé à apporter et planqué dans la maison en vue de la petite sauterie. "

Annaëlle hoche de la tête, convaincue par l'explication, au moment où Amir lui tend un paquet de chips ouvert, parfumé au fromage, pour qu'elle en prenne une poignée. Elle ne se fait pas prier puis remercie Noah d'un mouvement de tête lorsqu'il lui sert du jus d'orange, versé dans un gobelet en carton. 

" Je ne peux plus me retenir, il faut que j'aille aux toilettes. " s'exclame alors l'adolescente aux couettes en se levant brusquement de sa chaise. " Alice, tu viens avec moi ? "

La jeune fille aux longs cheveux bruns acquiesce d'un signe de tête et se lève à son tour, au moment où Léo pose une question légitime. 

" Vous savez où trouver des toilettes ici, au moins ? "

" A l'étage, dans l'une des chambres. " répond aussitôt Alice. " Ce sont les seules encore en état de fonctionner à ce que je sache. "

" OK, soyez prudentes alors. "

Alice roule des yeux en prenant un air affligé, son amie sur les talons, alors qu'elles s'apprêtent à sortir de la pièce, puis lâche d'un ton résolu :

" Faut arrêter de flipper comme ça. J'ai passé des dizaines de soirées dans cette maison sans qu'il n'arrive jamais quoi que ce soit. Très honnêtement, je pense plutôt que ces pseudo chasseurs de fantômes se fichent de nous. Je suis sûre qu'ils ont truffé la maison de gadgets pour faire croire qu'elle est hantée, tout ça pour soutirer le maximum de fric aux propriétaires. Ils ne seraient pas les premiers à avoir ce genre d'idées, et certainement pas les derniers. "

Annaëlle sourcille, surprise de découvrir à quel point Alice a pu réfléchir aux événements et a trouvé une explication qui pourrait tout à fait être plausible, bien que particulièrement calomnieuse vis-à-vis de Ben, Luc et Clarence. 

Léo secoue la tête après que les deux filles ont disparu dans la noirceur du couloir, accompagnées de leurs téléphones pour leur ouvrir le chemin. Il semble ne pas être du même avis qu'Alice, sans qu'Annaëlle n'arrive à s'expliquer pourquoi le jeune homme semble aussi certain que les esprits existent et se soient établis dans le domaine. L'étudiante ne comprend pas et s'étonne de découvrir qu'elle serait curieuse d'en savoir plus sur les raisons qui poussent Léo à croire les médiums sur parole.

Bien entendu, Annaëlle ne sent pas du tout le courage de l'interroger à ce propos et se contente de grignoter, comme les garçons, aussi bien pour contenter son estomac en mal de nourriture que pour passer le temps. C'est une occupation comme une autre en attendant que les trois amis reviennent de leur petite escapade, dont la durée estimée à une heure touche presque à sa fin. 

Les quelques gâteaux  secs et morceaux de charcuterie, que la jeune femme fait passer à grandes rasades de jus de fruits, ne suffisent pas à contenter correctement son estomac, chargé en tout et pour tout sur la journée de deux cafés et de deux pâtisseries. Elle baverait presque d'envie en imaginant le burger juteux et hypercalorique qu'elle aurait dû s'offrir, confortablement installée sur une banquette de restaurant, accompagnée par un épisode de sa série du moment, visionné sur son téléphone. Elle se serait peut-être même offert une part de cheesecake en dessert, histoire de faire durer le plaisir du moment et de retarder le retour au domicile familial.

Son verre terminé, Annaëlle s'arrache à ses pensées gourmandes pour revenir à l'instant présent. Léo reparti s'installer derrière les écrans des chasseurs de fantômes, elle est restée seule avec Amir, Noah et Bastien qui discutent cinéma et du dernier film qu'ils ont pu voir. Elle découvre au passage que Bastien est un féru de films d'horreur, ce qui explique peut-être qu'il a tendance à croire ceux qui certifient que, cette nuit, ils sont entourés par les spectres.

Délaissant les garçons à leur échange cinéphile, Annaëlle se lève pour rejoindre Léo et se glisse sur le siège abandonné par Ben. Ses yeux tombent aussitôt sur l'écran que regardait ce dernier avant de s'éclipser avec ses amis.

Le fichier informatique resté ouvert est un résumé de l'histoire de la maison. Annaëlle y apprend rapidement qu'elle a été construite au dix-neuvième siècle, par un riche marchand anglais, venu s'installer sur la côte française avec son épouse. Suite à leurs décès et sans héritier, la maison a été vendue et rachetée un nombre incalculable de fois, habitée rarement plus de quelques mois avant d'être abandonnée et laissée dans son jus, jusqu'à l'arrivée de l'acheteur suivant. Le propriétaire actuel est entré en sa possession au début des années quatre-vingt, sans jamais rien en faire, à l'exception de différentes tentatives d'exorcisme. 

Les yeux plissés, Annaëlle approche son regard de l'écran, peu sûre d'avoir bien lu. Pourtant, si, il n'y a aucun doute, c'est bien le nom de sa grand-mère qui est noté noir sur blanc, au milieu de la liste des différents intervenants aux capacités extrasensorielles censés avoir travaillé sur le "nettoyage" du domaine. Et la date d'intervention de sa mamie Jeanne correspond au jour de son décès. Annaëlle s'était toujours demandé ce que sa grand-mère faisait sur la vieille route côtière sur laquelle elle avait trouvé la mort. A présent, elle a sa réponse : la vieille femme revenait du domaine des Saules. Et cela explique la présence de son bracelet dans le jardin, qu'Annaëlle a trouvé en arrivant. 

Perturbée, la jeune femme interrompt sa lecture et se laisse tomber contre le dossier de sa chaise. Apprendre les circonstances qui ont mené sa mamie Jeanne à la mort la trouble plus qu'elle ne l'aurait pensé. Sa grand-mère avait-elle quitté la propriété de toute urgence et en panique, pour ne pas remarquer qu'elle avait perdu son précieux bracelet, indispensable à tout bon médium, si Annaëlle devait en croire Ben ? Était-ce les morts présents dans la maison qui avaient causé son arrêt cardiaque ou cela avait-il été une simple coïncidence ? Pourquoi la vieille femme avait-elle accepté de travailler sur cette demeure ? Ne savait-elle pas à quel point elle était dangereuse ? 

La jeune femme est soudainement arrachée à son trouble par Léo qui lâche un juron. 

" C'est quoi ça ? " fait-il, sourcils froncés, en rapprochant son visage de l'écran, comme pour mieux voir. 

Intriguée, Annaëlle se penche pour observer à son tour l'image que Léo scrute avec tant d'insistance. Sur le carré supérieur gauche, affichant l'intérieur d'une chambre principalement meublée d'un immense lit à baldaquin et de deux imposantes commodes, elle discerne les silhouettes d'Alice et de son amie, qui discutent, face à face, au milieu de la pièce. L'une fait dos à la porte, l'autre à la fenêtre.

Et dans un recoin de la pièce, à peine visible, une silhouette se devine, haute et vaporeuse. On reconnaît une forme humaine, sans doute adulte, peut-être une femme vêtue d'une longue jupe. Elle est immobile. Elle semble seulement observer. 

" C'est ce que je crois ? " demande Léo dans un filet de voix, sans lâcher l'image du regard. 

Comme c'est la première fois qu'Annaëlle observe un spectre par l'intermédiaire d'un écran, elle n'est pas vraiment sûre. Elle est plus habituée à voir les défunts dans leur entièreté, comme s'ils étaient encore en vie, plutôt que partiellement, à l'instar du commun des mortels. Mais comme elle doute que ce soit un montage ou une illusion d'optique, elle répond au jeune homme :

" Je suppose. "

" T'es pas sûre ? " s'étonne-t-il en se tournant brusquement vers elle, le regard exorbité. 

" D'habitude, je les vois en direct, pas par écran interposé ! " se défend-elle aussitôt.

Du coin de l'œil, Annaëlle aperçoit alors du mouvement dans la chambre. Elle reporte son intérêt sur l'image en noir et blanc. Alice bouge, semble prête à quitter la chambre. Son amie lui emboîte le pas. Dans le coin de la pièce, la silhouette floue disparaît. 

Et réapparaît entre les deux jeunes filles, inconscientes de sa présence. L'adolescente aux couettes se retrouve brusquement repoussée en arrière, avec tant de violence qu'elle traverse la pièce et sort du champ de la caméra.

Son cri de terreur résonne dans toute la maison. 

 

 

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