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Notes d'auteur :

Voici mon texte écrit en réponse à la septième et dernière épreuve de Plumes en Folie 3, concours organisé par l'équipe de modération du Héron ! Il répondait aux contraintes suivantes :

- Contrainte principale : Votre personnage principal arrive dans un lieu (fictif ou non) dans lequel les personnes ne parlent pas la même langue que lui. Iel doit retrouver une connaissance qui l'attend quelque part.

- Contrainte bonus : Les deux personnages ne se sont jamais rencontré.es IRL.

Bonne lecture !

TW : mention de deuil

Le quai de la gare est bondé. Marlee se fait bousculer de part et d’autre par des voyageurs pressés, qui ne font pas attention à cette adolescente un peu perdue, au sweat trop grand et à la peau pâle. Elle sort son portable et ouvre la fenêtre du tchat sur lequel elle passe sa vie depuis quelques mois.

« Je suis au Starbucks ».

Le ventre noué par l’appréhension, Marlee se met en quête du café, se sentant comme une provinciale qui erre en terrain inconnu. Elle doit demander son chemin trois fois, dans un anglais approximatif, pour réussir à trouver l’endroit.

C’est la première fois qu’elle met les pieds à Londres. La gare seule de Saint Pancras lui paraît immense, comparée à celle de son petit village des Vosges. Quand Isabelle lui avait donné rendez-vous ici, ça lui avait fait peur, et en même temps, elle avait eu hâte de vivre cette aventure. Un peu d’animation dans sa vie si triste et terne de ces derniers mois. Alors bien qu’elle parle à peine trois mots d’anglais, peu suffisants pour survivre en milieu hostile, Marlee est heureuse d’être là.

Elle finit enfin par trouver le Starbucks. Elle va se chercher un chocolat viennois, qu’elle commande à grand renfort de gestes pour tenter de se faire comprendre, puis elle balaye la salle d’un regard nerveux. Elle n’a jamais vu Isabella en vrai, mais elle est sûre de pouvoir la repérer.

Quelques secondes plus tard, ses yeux tombent sur une femme d’une quarantaine d’années, aux longs cheveux bruns ramenés en chignon. Elle est assise à une table pour deux, dans un coin, et regarde avec intérêt les voyageurs traîner leurs valises de l’autre côté de la vitre. Marlee la rejoint et s’éclaire la gorge, soudain gênée, angoissée, paralysée à l’idée de dire quelque chose qu’il ne fallait pas.

— Bonjour, murmure-t-elle.

— Marlee ! s’exclame Isabella. Enchantée de te rencontrer enfin !

Elle se lève et serre l’adolescente dans ses bras, en une étreinte chaleureuse qui donne l’impression à Marlee qu’elle la connaît depuis toujours. Elle lui rend son accolade, puis s’assoit face à elle, la boule dans son ventre se dénouant un petit peu.

— Ton père n’a pas rechigné à te laisser partir ?

— Il ne fait pas vraiment attention à moi ces temps-ci, tu le sais bien.

Isabella a un sourire triste et tend une main à travers la table que Marlee n’hésite pas à saisir, avide de son soutien. C’est comme ça qu’elles se sont rencontrées en ligne. Marlee qui cherchait de l’aide, quelqu’un à qui parler, et Isabella prête à accorder son écoute à cette gamine un peu perdue.

— Il sait quand même que tu es ici ?

— Oui, mais il ne sait pas pourquoi, et il pense que je suis avec des amis.

— En tant qu’adulte, je ne devrais pas dire ça, mais du moment qu’il sait où tu es, c’est l’essentiel.

— Il n’aurait pas compris, de toute façon.

— Sûrement que non, admet Isabella.

— Pourquoi m’avoir demandé de te retrouver ici ?

— Parce que c’est un des seuls endroits où je pouvais te rejoindre sans me perdre.

Cette réponse énigmatique ne paraît pas surprendre Marlee, qui hoche le menton et boit une gorgée de son chocolat.

C’est étrange, de se retrouver ici face à la femme à qui elle parle en ligne depuis des mois. Depuis leur rencontre virtuelle huit mois plus tôt, elles se sont parlé chaque jour, échangeant sur leur quotidien, leurs joies, et surtout leurs peines. Et aujourd’hui, leur relation prend un nouveau tournant, un aspect bien plus réaliste et vrai.

Isabella ressemble totalement à l’idée que c’en est fait Marlee, à partir des photos qu’elle lui a envoyées quelques jours plus tôt, quand elles ont décidé de se rencontrer. Elle a cette aura charismatique et calme qui impose un certain respect, une douceur dans les yeux qui donne envie de se confier à elle. Une délicatesse et une grâce qui lui font penser à sa mère.

— Tu peux rester longtemps ? demande soudain Marlee.

— Je ne sais pas. C’est la première fois que je tente le voyage, nous verrons bien. Dis-moi plutôt comment toi tu te sens ?

Marlee hausse les épaules, les larmes au bord des yeux. Elle se sent comme d’habitude. Triste, perdue et en deuil.

C’est le deuil qui les a rapprochées, Isabella et elle. Isabella a perdu son mari d’une crise cardiaque, elle a perdu sa mère dans un accident de voiture. Isabella n’avait ni famille ni enfants, elle n’avait qu’un père devenu absent, fou de douleur et incapable de gérer la perte de sa femme.

Elles se sont retrouvées dans leur solitude, sur ce tchat en ligne où Marlee a échoué un soir de désœuvrement, quand elle essayait de penser à tout sauf à sa mère dans son cercueil, vision d’horreur qui la hantait depuis l’enterrement. Elles ont échangé deux trois mots, deux trois phrases, et les quelques paroles par-ci par-là se sont transformées en conversations quotidiennes, en confidences, en découvertes. Elles se sont soutenues l’une l’autre, dans cette épreuve si compliquée.

— J’aimerais tellement pouvoir t’aider, murmure Isabella d’une voix triste.

Elle se penche vers elle et passe une main rassurante dans ses cheveux. Marlee ferme les yeux, savourant ce contact oublié depuis plusieurs mois. Un contact maternel, qui lui serre la gorge et lui gonfle le cœur de bonheur à la fois.

— Tu m’aides déjà en étant là, assure-t-elle d’une voix étranglée. Même si ce n’est pas pour longtemps.

— Tu as pu parler à ton père de ce dont on a discuté la dernière fois ?

— La psy tu veux dire ? Je n’ai même pas osé finir ma phrase. Il ne m’écoute plus, de toute façon. C’est comme si je m’adressais à un fantôme. Comme s’il était déjà un peu… avec elle.

Incapable de continuer sans pleurer, Marlee se tait. Elle renifle puis s’essuie le nez de manière peu élégante sur sa manche. Elle s’en veut, d’être si émotive, alors qu’elle n’est pas la seule dans cette situation compliquée.

— Pardon, murmure-t-elle.

— Ne t’excuse surtout pas, la sermonne gentiment Isabella. Je suis là pour toi et pour t’aider du mieux que je le peux, tu le sais.

— Oui, mais… Je ne suis pas la seule à avoir perdu un être cher.

— Nathaniel m’a quittée brusquement, mais au moins j’ai pu me plonger dans ses travaux, et avoir cette partie de lui avec moi. J’avais de quoi m’occuper l’esprit. Alors que de ton côté, tu dois non seulement gérer ta peine, mais celle de ton père également, et je n’ose imaginer la charge que cela représente.

— Une charge trop lourde, répond Marlee, amère.

Elle déteste être si négative, mais plus rien ne semble avoir de sens, depuis la mort de sa mère. A part quand elle parle à Isabella. La voir la soulage plus encore qu’elle ne le pensait possible. Elle a envie de reproduire leurs longues conversations qui ont eues lieu sur le tchat, les débats sans fin, les milles et unes anecdotes que son aînée lui apprenait. Une alternative délicieuse qui lui changeait les idées, plutôt que de s’allonger sur son lit et de penser à la mort.

— En tout cas, ce premier voyage me permettra d’affiner mes calculs, et je pourrai sûrement revenir plus souvent, si cela t’es d’une quelconque consolation.

— Bien sûr que c’en est une ! Je déménagerai à Londres pour toi s’il n’y a que là que tu peux venir.

Isabella rit, et son rire est encore plus beau que ce qu’imaginait Marlee. Il est chantant et il donne envie de sourire.

— Ne dis pas de bêtises. Je pourrai sûrement élargir mon champ d’action, une fois que j’aurai compris comment ça marche avec plus de précision !

— Tu sais, je crois que je n’arrive pas encore à y croire vraiment.

— De quoi ?

— A toi. D’où tu viens.

Marlee regarde autour d’elle d’un air furtif, un peu mal à l’aise, ce qui arrache un sourire à Isabella.

— Ils ne te comprennent pas, tu sais.

— Il y a des anglais qui parlent très bien français.

— Certes, mais ils ne t’écoutent pas. Les gens sont toujours trop égoïstes et enfermés dans leur petite bulle, sourds au monde qui les entoure. Ça ne changera jamais.

— Et tu en sais quelque chose.

— Oui, admit Isabella.

Elle achève son café latte d’une dernière gorgée, tandis que Marlee savoure les dernières gouttes de son chocolat chaud. Elle n’a pas envie de la quitter. C’était trop court, trop éphémère, elle a encore l’impression que c’est un rêve.

Isabella jette un œil à sa montre. Elle grimace, avec un air désolé.

— Je suis navrée ma chérie, mais je vais devoir y aller.

— On se reverra ? demande Marlee d’une petite voix.

— Bien sûr ! Dès que ce sera possible. Et bientôt, je suis sûre qu’on pourra se voir aussi souvent qu’on se parle aujourd’hui.

Cette promesse rassure Marlee et lui fait chaud au cœur. Elle a envie d’y croire. Elle se lève et suit Isabella à l’extérieur, triste de déjà la quitter. Ça a été trop bref.

Elles se mettent un peu à l’écart pour se dire au revoir, toujours entourées d’un ballet de voyageurs pressés. Isabella prend ses mains dans les siennes et la regarde avec intensité. Marlee fait tout pour se retenir de pleurer. Le lien qu’il y a entre elle, invisible, est si fort que ça la bouleverse. Qui aurait pu penser qu’une rencontre Internet aurait pu changer sa vie à ce point ? Sans Isabella, elle n’aurait jamais survécu à la mort de sa mère, elle ne serait pas ici aujourd’hui. Vivante. Isabella l’a sauvée, en un sens.

— Je repars, mais je ne suis pas loin, lui dit Isabella d’une voix douce. Je suis là à toute heure du jour et de la nuit si tu as besoin de parler. Et je serai de retour très vite, plus vite que tu ne le penses.

— J’espère, murmure Marlee. C’est si horrible, là-bas ?

— Pire que tu ne le penses, répond Isabella avec un sourire triste. Je préfère vivre dans le passé.

Sur ces mots, elle l’embrasse sur le front, en un geste tendre et maternel, puis elle tourne les talons et disparaît dans la foule. La gorge serrée, Marlee la regarde disparaître, jusqu’à l’endroit où elle a dû stocker sa machine.

La machine qui l’a amenée ici, en 2021, et qui la ramènera chez elle, en 2130. Une machine que son mari décédé a imaginé, dont il a élaboré les plans, et que Isabella a poursuivi après être entrée en contact avec Marlee, décidée à sauver de la solitude cette adolescente perdue et rongée par le deuil.

Marlee la regarde partir, et sous ses yeux, elle ne voit qu’un futur heureux pour elles deux. Ensembles, malgré tous les obstacles. La fille qui a perdu sa mère trop tôt, et la femme qui n’a jamais pu avoir d’enfants

Unies malgré la distance du temps.

 

Note de fin de chapitre:

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