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Notes :

Ce texte est dédicacé à Eanna, qui saura pourquoi si elle le lit un jour :mg:

 

Quand il posa les yeux sur la devanture, Flavius Bonfils comprit que pour passer inaperçu, c’était peine perdue. Le garçon eut un regard dépité pour les manches élimées de son sweat-shirt jaune moutarde. Les colonnades vert d’eau étaient surplombées de vitraux, disposés en arcs-de-cercle. À travers la vitrine, on distinguait les étagères sur lesquelles s’alignaient des articles hors-de-prix. Quand il avait lu l’adresse, située juste à côté de Piccadilly Circus, il s’était attendu à une tout autre ambiance. Le grand magasin qui se dressait face à lui criait « luxe » jusqu’aux lettres d’or qui peignaient le nom sur la façade : Fortnum & Mason.

Une rapide recherche Google aurait pu lui éviter la déconvenue, mais cela ne lui était pas venu à l’esprit. Trop obsédé par l’idée de cette rencontre, il s’était dépêché de réserver un billet pour Londres et il avait sauté dans le premier bus possible. Les quinze heures de trajet lui avaient brisé le dos et l’hôtel miteux dans lequel il séjournait ne lui avait pas vraiment permis de récupérer. Il espérait que cette entrevue serait aussi fructueuse qu’il l’espérait.

Flavius détailla la dégaine de son reflet sur les vitres. Il tira sur les cordons de sa capuche pour les remettre à la même hauteur. Cela ne lui donnait pas meilleure allure, mais, au moins, il limiterait peut-être la casse.

Il poussa la porte. Une vague de chaleur réchauffa ses doigts congelés – quelle idée avait-il eu de sortir sans veste ! Il avait bien dit à sa mystérieuse correspondante qu’elle le reconnaîtrait à son pull jaune, mais n’aurait-il pas pu porter un manteau qu’il aurait retiré par la suite ? On était en décembre, bon sang, et les trottoirs se couvraient de neige.

Des tables, en guise de présentoirs, s’alignaient pour former de larges couloirs. Elles étaient jonchées de pâtisseries, de chocolats et d’autres sucreries. De l’autre côté se trouvait tout ce qu’il fallait pour constituer un service à thé. La moindre porcelaine était rehaussée de détails à la feuille d’or. Les lettres « F&M » apparaissaient partout.

Le jeune français ne se sentait définitivement pas à sa place.

— May I help you, sir?

Flavius fit un bond de côté, effrayé. Il avait débarqué au Royaume-Uni la veille au soir et il ne s’était pas encore habitué au langage si barbare à son oreille que parlaient les gens d’ici : l’anglais. Lui-même n’en maîtrisait qu’à peine les bases et la linguistique était loin d’être son point fort. La jeune femme qui s’était approchée de lui semblait porter un uniforme et elle avait un badge à son nom. Probablement une vendeuse. Elle serait à même de le renseigner – mais serait-il à même de la comprendre ?

Incapable d’aligner une phrase complète dans la langue de Shakespeare, Flavius lui brandit sous le nez un bout de papier sur lequel il avait griffonné le lieu du rendez-vous.

The Diamond Jubilee Tea Salon

Fortnum & Mason, 181 Piccadilly, St. James's, London

Il se dit que le nom aurait définitivement dû lui mettre la puce à l’oreille. Ses maigres connaissances savaient tout de même reconnaître le mot « diamant ».

— It’s on the fourth floor. The stairs are right there, at the corner between chocolates and honey.

Il la dévisagea comme une poule aurait regardé une fourchette. De sa tirade, il n’avait compris que deux mots : quatre, et chocolat. Et encore, il n’était pas tout à fait sûr du premier. La dénommée Stella dû se rendre compte de sa panique : elle le prit par le bras.

— Come with me.

Elle le guida jusqu’à un majestueux escalier de bois. Des statuettes tenant des chandeliers ornaient les rambardes. Dans quel endroit sa fascinante inconnue l’avait-elle invité ?

— Now, you climb to the fourth floor. The top of the stairs.

Avec son index, elle lui montrait le plafond. Il en déduisit qu’il devait monter et il la remercia d’un « thank you » bredouillé avec un accent très français.

Les marches impeccablement cirées ne grincèrent pas sous ses pas. Elles étaient couvertes d’un tapis rouge si soyeux qu’il eut envie de s’y allonger ; et les nez-de-marche étaient soulignés par un liseré doré. Flavius avait envie de se pencher pour toucher – mais il se retient. Il grimpa jusqu’au premier étage et passa sa tête par l’encadrement qui conduisait au magasin : pas de salon de thé en vue.

— Sir!

Il se pencha par-dessus la rambarde : en bas, miss Stella lui pointait toujours le plafond. Bien, il fallait continuer de grimper.

— The top of the stairs! répéta-t-elle.

Flavius comprit : le top. Tout en haut, non ? Il lui fit un signe de tête pour lui montrer qu’il avait compris, ce coup-ci, et il reprit son ascension. Il avait presque envie de courir, lui qui détestait pourtant le sport. L’adrénaline de ce jeu de piste le grisait autant qu’elle le faisait paniquer.

Il passa le deuxième et le troisième étage sans même regarder les rayons à l’intérieur. Il aperçut tout de même un lustre majestueux, qui descendait à la hauteur des clients, et sur les branches duquel étaient disposés des flacons de parfum. Le lieu était tout à fait surréaliste.

Le dernier pallier donnait bien sur une grande salle de réception. Les tables rondes, nappées de blanc, étaient presque toutes occupées. Les fenêtres gigantesques faisaient entrer une lumière qui baignait la salle et se reflétait sur toutes les surfaces dorées et polies. Flavius fut ébloui pendant quelques secondes. Il fit un premier pas hésitant vers la salle avant d’être vite arrêté par une des collègues de Stella.

— Do you have a reservation, sir?

Il ouvrit la bouche comme un poisson hors de l’eau. Une réservation : le mot était assez transparent pour qu’il comprenne. Mais ce n’était pas lui qui avait réservé, c’était son inconnue. Et leur rencontre était placé sous le symbole de l’anonymat : il se doutait qu’elle n’avait pas dû donner son véritable nom.

— Yes, I…

— In whose name?

— I… I don’t know…

Le pauvre garçon se sentait particulièrement stupide. Comme un enfant pris en faute. Il ne se sentait pas à sa place ; son angoisse montait en lui et il n’avait qu’une envie : prendre ses jambes à son cou et s’enfuir. Il n’aurait jamais dû se lancer dans cette histoire. Il n’aurait jamais dû traverser la Manche sur un coup de tête. Monsieur Lenoir ne le lui avait-il pas toujours dit ? Flavius était un jeune homme trop sensible aux moindres changements. Il devait se ménager.

À la pensée de Monsieur Lenoir, Flavius sentit sa panique se calmer, un peu. Remplacée par une autre émotion : la colère. Accompagnée de la détermination qui ne le quittait plus depuis des mois. C’était pour lui, qu’il était là. C’était pour la mémoire de Monsieur Lenoir qu’il devait rencontrer une inconnue, dans un pays où il n’avait jamais mis les pieds auparavant. Une femme énigmatique avec qui il n’avait échangé que par e-mails – il avait tenté les lettres, au début, et elle lui avait vite fait remarquer qu’Internet serait un moyen bien plus simple et rapide pour correspondre.

— I am… Je suis français, tenta-t-il avec désespoir, je cherche une dame avec… avec un chapeau bleu.

Ces signes distinctifs vestimentaires lui paraissaient stupides, soudain. Pourquoi n’avait-il pas demandé une photographie ? Cela aurait rendu les choses bien plus simples…

— I don’t speak French, sir. If you didn’t book a table, I’ll have to ask you to leave…

— It’s alright Jessica! He’s with me!

Flavius se retourna avec un bond de côté : une femme de grande taille venait d’apparaître derrière lui. Elle mesurait une bonne dizaine de centimètres de plus que lui, et elle était coiffée d’une capeline turquoise, ornée d’une plume de paon. Le rebord tombait gracieusement sur l’avant et maintenait la moitié de son visage dans l’ombre. Qui…

— Oh, I’m so sorry miss, I didn’t know that he…

— Don’t worry, I don’t mind. I mean, his outfit can be misleading, right?

Elles éclatèrent de rire. Flavius ne saisit pas la blague.

— Do you want your usual table?

— As always. No need to lead us, I know the way. Thank you, darling.

La dame au chapeau mima un baiser qu’elle envoya dans la direction de la serveuse. Celle-ci lui sourit et se détourna d’eux pour accueillir deux nouveaux clients. L’inconnue prit Flavius par le bras pour l’entraîner avec elle.

— Quand vous m’avez parlé d’un chandail jaune, je m’attendais à quelque chose de plus sophistiqué.

C’était elle ! Flavius sentit son cœur faire un bond dans sa poitrine ; un soubresaut de joie. Il l’avait trouvée ! Ou plutôt, elle l’avait trouvé lui. L’ordre n’avait pas d’importance, il décida de ne considérer que le résultat.

— Mademoiselle Bellerose ? Oh, je suis véritablement enchanté de faire votre connaissance.

— N’avions-nous pas dit incognito ? Enfin, vous pouvez tout de même m’appelez Pervenche… Et vous, vous serez le colonel Moutarde !

Elle fut prise d’un nouvel éclat de rire cristallin. Cette fois-ci, Flavius comprit le jeu de mot mais il n’était pas sûr d’en apprécier la finesse. Son enquête n’avait rien d’un jeu d’enfant ! Ce pourquoi il souhaitait tant la rencontrer n’avait rien d’un Cluedo !

— Installez-vous, l’invita-t-elle en lui tirant une chaise d’un bleu en parfait accord avec son couvre-chef. Et voilà déjà le service – you’re the sweatest one, Jessica! Oh, don’t bother with the service, we’ll do it ourselves.

La jeune femme qui avait sèchement accueilli Flavius leur apportait, sur un chariot roulant, des montagnes de pâtisseries, de sucreries, de desserts dont l’apparence frôlait l’œuvre d’art. Tout cela accompagnait bien sûr une théière fumante et deux tasses posées sur des soucoupes qui auraient coûté un bras à Flavius s’il avait voulu se les procurer.

L’hôtesse insistait pour faire le service et mademoiselle Pervenche dû presque la chasser pour qu’ils se trouvent à nouveau seuls.

— Eh bien, je vous en prie, Moutarde ! Croquez-donc un bout – l’afternoon tea de Fortnum & Mason est le meilleur de tout Londres ! Tenez – ce carrot cake est absolument dé-li-cieux !

Elle lui remplit son assiette en se servent d’une pince métallique pour ne pas avoir à toucher les aliments. Avec sa maladresse congénitale, Flavius n’osait même pas toucher la table. Il craignait de tout faire s’écrouler comme un château de cartes.

— Détendez-vous un peu, mon cher Moutarde, ne soyez pas si coincé ! Personne ne viendra vous chercher ici, je vous le garantis !

Flavius se força à sourire. Mademoiselle Perle Pervenche Bellerose était encore plus extravagante qu’il ne l’avait imaginée. Ils étaient comme le jour et la nuit. Un seul point commun les unissait : ils étaient les deux héritiers de Monsieur Lenoir. Or, si Flavius avait été élevé par le vieux philanthrope comme son propre fils, il n’avait jamais entendu parler de cette demoiselle Bellerose.

— Vous êtes si sérieux… chuchota-t-elle en soufflant sur sa tasse de thé.

— Je ne suis pas ici pour m’amuser.

Il se tortillait sur sa chaise, gêné.

— Alors, allons droit au but.

Elle posa ses coudes et se pencha vers lui.

— Je sais de source sûre que notre bien-aimé Blackie n’est pas mort de cause naturelle. On l’a empoisonné.

— Monsieur Lenoir a été assassiné ?

Il l’avait soupçonné, depuis le début. Mais elle paraissait si sûre d’elle…

— Oui. Et vous allez m’aider à le prouver, Moutarde.

 

Note de fin de chapitre:

Écrire ce texte m'a vraiment plu et je pourrais bien, un jour, lui écrire une suite après la fin du concours... N'hésitez pas à me dire en commentaire si vous aimeriez percer le mystère du meurtre de Monsieur Lenoir avec moi ;)

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