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Bientôt, elle n'aurait plus froid. Le soleil tendre du mois de mars rayonnait doucement sur elle. Lumière fragile : telle sa situation. Telle sa vie, en cette journée bien particulière.

Elle eut un regard pour les vagues qui venaient mourir sur la place de Misène, en contrebas. La villa impériale surplombait les flots. Ceux dont elle avait réchappé de justesse. Un frisson la parcourut de la tête aux pieds. Ses cheveux étaient encore humides et alourdis par le sel. Elle apercevait les débris de son navire flotter, s'échouer, s'étioler plus encore.

Agrippine n'était pas naïve. Son naufrage n'avait rien d'accidentel.

Elle ferma quelques secondes les yeux et savoura cet instant. Elle savoura cette bénédiction d'être en vie. Elle était passée proche de la fin – à un cheveu. Elle l'avait senti venir, pourtant, elle n'avait pas voulu voir la menace en face. Si sa chère Acerronie n'avait point été prête à laisser sa vie pour elle, elle serait en train de manger les marguerites par la racine. Imaginer son corps gonflé par l'eau de mer, lorsqu'on l'aurait repêchée, lui donne un haut-le-cœur.

Comment pouvait-elle être si sereine alors qu'on venait d'attenter à sa vie ?

Elle rouvrit les paupières. Il gisait là, face à elle. Engoncé dans sa toge impériale, sa futile couronne reposant sur son front blanc. Son visage encore jeune, figé dans une expression d'horreur. Une expression de peur. Disparue, son innocence.

Il était mort. Et elle était hors de danger. Toute son adrénaline s'était dissipée, d'un coup.

Elle serra entre ses doigts la fiole désormais vide avec une tendresse familière. Son favori : l'élixir de Casque-de-Minerve – l'aconit. Par le passé, elle avait commis certaines erreurs. Plus maintenant. Ce poison-là était parfait, elle le savait. D'action rapide. Douloureux mais efficace.

Elle ne put s'empêcher un rire alors qu'elle se relevait. En ce dernier jour des fêtes de Minerve, n'était-il pas ironique qu'elle ait eu recours à son allié secret ? Elle salua la coïncidence alors qu'elle se penchait vers son visage.

— Tu es aussi stupide que les autres. Ton cruel manque de reconnaissance t'aura perdu. Adieu, mon fils.

En bonne mère, Agrippine déposa un baiser sur le front de Néron.

Puis elle rabattit un pan de sa palla sur sa tête, autant pour se protéger du soleil que des regards indiscrets. Elle ne pouvait se permettre de s'attarder. Bientôt, ses hommes viendraient trouver l'empereur, elle n'en doutait pas une seconde. Lui annoncer que son plan avait échoué : que le sabotage de son bateau n'avait suffi à éliminer sa chère mère. Mais ils arriveraient trop tard.

Agrippine contourna les haies taillées à la perfection. Les tendances maniaques de son fils frôlaient la folie. N'étaient-ils tous pas un peu fous, dans cette famille, après tout ? Il avait fait honneur à sa lignée en suivant les pas de son oncle et de son père adoptif – son oncle à elle et troisième mari.

Le souvenir de ces hommes qu'elle avait abhorrés la fit sourire davantage. Agrippine n'avait pas de regrets.

Ses sandales foulèrent la dune de sable alors qu'elle s'enfonçait dans les terres. Il lui fallait prendre le chemin de sa demeure à elle, sur les bords du lac Lucrin. Elle pouvait déjà apercevoir, au loin, ses reflets d'azur, comme une goutte au centre des forêts de pins. Le chemin était tortueux mais pas bien long : à pied, il lui faudrait à peine plus d'une demi-heure. Elle devait se trouver dans sa demeure lorsqu'ils viendraient lui annoncer la nouvelle. Qu'on ne puisse la soupçonner.

Si Agrippine ne regrettait aucune de ses actions, le nombre de cadavres qui s'accumulaient dans l'ombre de sa vie faisait jaser, à Rome. On la disait indécente – sans jamais rien pouvoir prouver. Tous des envieux, des jaloux. Agrippine était simplement trop maligne pour eux.

Elle éclata d'un rire sonore qui résonna dans les plaines de la campagne, effrayant un oisillon au passage. Ce que les Romains pouvaient être ignorants. Ce que les hommes pouvaient être ignorants. Ils ne voyaient que ce qu'ils voulaient bien voir. Dans leur Empire d'or, dans leurs manœuvres politiques et leurs intérêts personnels, ils manquaient l'essentiel.

Car s'ils portaient la couronne, les hommes ne l'avaient jamais dirigé, cet Empire.

Les véritables puissances de Rome étaient ses femmes. Celles qui, depuis toujours, tiraient les ficelles dans l'ombre. Des confidences sur l'oreiller aux poisons versés dans les verres. Épouses, amantes, putains. Elles étaient celles qui faisaient tenir l'équilibre fragile de ce régime.

Agrippine en savait quelque chose : trois empereurs qu'elle menait la barque.

Elle atteignit les berges du lac. Elle n'avait plus qu'à le contourner pour rejoindre sa demeure. Son cœur manqua un battement en apercevant une silhouette qui semblait l'attendre de pied ferme, là, juste sur son chemin.

— Madame ! Madame !

Agrippine poussa un soupir de soulagement mêlé d'agacement.

— Ne t'avais-je pas dit de rentrer au plus vite à la maison de Bacoli, Acerronie ?

La dame de compagnie rougit tout de suite et balbutia :

— Je m'inquiétais... que vous fassiez tout ce chemin, vous seule...

— Et s'ils se pressent déjà devant mes portes et m'attendent ? Non, ils ne peuvent encore savoir... Mais le temps presse, Acerronie. Ce n'est qu'une question de minutes, désormais, pour que les hommes de mon fils réalisent que nos corps ne gisent pas au fond de l'eau. Et qu'ils accourent auprès de leur pontifex maximus pour le trouver bien refroidi malgré les températures clémentes du printemps. Pressons.

Acerronie n'était pas méchante : un peu simple d'esprit, seulement. Mais terriblement loyale. Et Agrippine n'avait besoin que de fidèles. Pour ce qui était de la réflexion, elle s'en chargeait très bien par elle-même.

Les deux femmes, bras dessus, bras dessous, marchèrent si vites qu'elles en furent essoufflées. Agrippine n'en avait cure. Elle attendait avec impatience la suite. Grisée par son orgueil et sa victoire, elle n'aurait raccourci cet instant pour rien au monde.

Ce sentiment-là était indescriptible et magique à la fois. Elle se souvenait de sa première fois – de l'échec qu'avait été la conjuration entreprise avec Marcus Æmilius Lepidus et sa sœur Julia Livilla contre son propre frère, le fol empereur Calligula. Après trop d'années d'inceste, Agrippine avait décidé de mettre un terme aux agissements de son aîné. Elle ne supportait plus le prix à payer pour le peu de pouvoir qu'il lui offrait. Leur défaite, cuisante, avait été sévèrement punie. Mais elle avait inspiré d'autres qui avaient terminé le travail.

Elle s'était inspirée elle-même. Elle avait trouvé sa voix. Gagner la couche et le cœur, au besoin, de ceux qui pouvaient lui permettre de grimper vers les échelons de la régence. N'était-ce pas de bonne guerre, après les horreurs que Tibère – le prédécesseur de Calligula – leur avait fait subir, à elle et sa famille ?

Dès son retour d'exil, elle avait mis ses plans de vengeance à exécution. Et ils avaient commencé à tomber tous comme des mouches. Son deuxième époux, léguant au passage une fortune considérable à elle et son fils. Ses rivales, lorsqu'il avait fallu conquérir le cœur de Claude, son oncle et successeur de Calligula à la tête de Rome. Qu'il avait été stupide de croire qu'une nièce puisse ainsi s'intéresser à un parent si répugnant...

Tout s'était accéléré : ce n'était jamais assez. Britannicus, le fils de Claude. Trop susceptible de faire de l'ombre à son Lucius, devenu Néron. Et une fois son Néron devenu le successeur par excellence, il lui avait suffi d'éliminer Claude.

N'avait-elle pas tout fait, pour mettre son fils à la tête de l'Empire ? Sans elle, il n'aurait été qu'un nom de plus oublié dans l'arbre généalogique trop étendu des Julio-Claudiens. Était-ce trop demander que de le garder sous son influence à elle ? Il avait fallu que cet enfant trop gâté n'en fasse qu'à sa tête. Tant de travail pour une finalité si dommageable. Peut-être était-ce de sa faute. Peut-être l'avait-elle trop materné.

En plus de n'avoir pas conscience qu'elles les menaient à la baguette, les hommes n'avaient pas de reconnaissance pour les grandes femmes de leur temps. Que de gâchis par manque d'humilité de leur part.

Sur l'esplanade qui menait à sa demeure, une autre femme attendait Agrippine de pied ferme. Sa bru, épouse presque répudiée de l'empereur, faisait les cent pas. Elle n'avait pas été conviée aux festivités, symbole de l'impertinence de Néron. Cet inconscient s'affichait plutôt avec sa maîtresse, faisant fi des mises en garde de sa mère.

Quand elle aperçut sa belle-mère, Octavie lui sauta au cou.

— Oh, Agrippine ! Je suis si soulagée de vous trouver en vie. Nous avons eu vent de la perdition de votre navire et ne nous savions pas encore si...

— Rentrons. Il nous faut parler, Octavie.

À l'intérieur, au moins, seraient-elles protégées des oreilles indiscrètes.

Dès qu'elles eurent passé le seuil, Agrippine relata à la jeune femme la véritable nature de l'incident, la décision qu'elle avait prise par la suite et les actes qui en avaient découlé.

Elle n'avait jamais trop aimé cette gamine. Fille de Claude, elle aurait pu faire de l'ombre à son garçon – c'était pourquoi elle l'avait forcé à rompre ses fiançailles et avait arrangé son mariage avec Néron. Octavie était un peu gauche et encore un peu ignorante quant aux enjeux de la vie politique. Mais Agrippine avait retrouvé en elle sa candeur d'autrefois – et, depuis que Néron parlait de la répudier, la même flamme qui l'animait depuis tant d'années.

Elle voyait en elle une potentielle alliée. Si Agrippine prenait conscience que l'âge lui retirait ses atouts d'autrefois, elle avait d'ores et déjà trouvé la solution. Sa protégée lui servirait d'intermédiaire.

Alors qu'elle apprenait la vérité, Octavie ne sembla pas émue le moins du monde par le trépas de son terrible époux.

— Vous avez rendu ces fêtes de Minerve on ne peut plus réjouissantes, Agrippine.

— Il me faudra rester dans l'ombre quelques temps, Octavie. Trop de mauvaises langues font courir leurs mots grossiers sur mon compte et je sais que mon nom sera le premier à être murmuré quand certains parleront de complot et d'assassinat. Quant à vous...

Elle la prit par le bras. Octavie frissonna.

— Vous êtes encore d'une candeur insoupçonnable. Et d'une fraîcheur délicieuse. Il est encore difficile de se prononcer sur le successeur de mon fils. Dommage, vraiment, que vous n'ayez pu lui tirer un héritier. Mais dès qu'une tête sortira, je compte sur vous pour jouer de vos meilleurs atouts. Vous êtes jeunes mais vous avez déjà tout pour tourner la tête du pouvoir.

Octavie, ravie, sourit.

Agrippine afficha le même air satisfait.

Avec la mort de Néron se terminait la lignée des empereurs Julio-Claudien – il ne laissait ni héritier, ni aucun parent vivant mâle pour prendre sa suite.

Mais peu importait la prochaine gens dirigeante, Agrippine s'assurerait d'en faire partie. D'une façon ou d'une autre.

La nuit tombait lorsque l'on vint annoncer la terrible nouvelle à la mère endeuillée. Elle pleura de ses plus belles larmes, gémit, frissonna de tout son corps : son cœur et son sang glacé de torpeur. Mais dès qu'elle fut seule, elle se ressaisit.

Bientôt, elle n'aurait plus froid.

 

Note de fin de chapitre:

 Comme vous l'aurez compris avec le résumé, ce texte est une uchronie. Cependant, en dehors du retournement d'Agrippine contre Néron, tous les autres assassinats sont des faits historiques... sanglant, ou fascinant ?

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