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Trois gouttes d’écume frappent le visage de Seraphina Battaglia. La corsaire grimace, amère. Le sel de mer la pique – elle a un mauvais arrière-goût en bouche.

Le goût de la défaite.

Les cordes qui la maintiennent immobile lui écrasent la poitrine. Les nœuds sont impeccables, il n’y a rien à faire. Pourtant, elle continue de se débattre. Elle fulmine.

— Voilà la fameuse Seraphina, 

Qui est faite comme un minable rat !

Talia, gonflée d’orgueil et d’arrogance, s’avance jusqu’à sa prisonnière. Les voiles claquent dans le vent, tandis que son équipage ricane, euphorique de leur nouvelle prise. L’assaut a été rapide et efficace, presque trop facile, même ; pourtant les gains assemblés amoindrissent leur déception de cette bataille avortée et remportée dans l’ombre. Ils n’ont pas goûté au sang, mais ils sont maintenant riches.

Seraphina refuse de baisser le regard face à sa geôlière et tire sur ses liens, en vain.

— Garde pour toi-même tes commentaires,

Vipère ! Fille de mers mensongères !

Je ne saurais un seul instant souffrir

Tes dires ni le moindre de tes rires.

Talia éclate d’un rire sonore, pas effrayée le moins du monde par la verve de sa captive.

— La capture a été bien trop facile,

J'espère que tu en es fort vexée ?

Il en prend un coup, ton ego fragile !

Le renom de ton esprit étriqué,

Figure la parfaite vérité.

Une corsaire guindée et coincée,

C'est ainsi cela, la réalité !

Tu n'as rien d'une brave aventurière,

Tu ne fais qu'obéir, te conformer.

La honte ne te rend pas rancunière ?

Les vers de la pirate sont plus moqueurs que méprisants. Pour autant, la corsaire prend ses mots au mot : elle rougit de colère. Des années que Seraphina Battaglia, au service de Sa Majesté le roi suprême, poursuit cette hors-la-loi de Talia-sans-nom – et la voilà capturée par son ennemie jurée !

— Sous ces auspices, oui, il est facile

De me dire, avec hargne, malhabile.

Talia, gredine vile et labile,

N'est-ce ta victoire, qui est fragile ?

Toute ta force reste versatile.

Une fois gagné, une fois perdu

Tu échoueras face à la vraie vertu,

Naïve fille infantile et futile.

Tu prétends prêcher pour la liberté –

Tu ne sais que rifler, piller, voler.

Ton maudit drapeau noir, dans son sillage

N'apporte que mort et mauvais présages.

Ni saine ni sage, ton laid visage

Dépeint une figure de ravage.

Ces mots enragent Talia. Quelle arrogance ! Se faire prendre de haut, par sa prisonnière, devant son propre équipage : elle ne peut rester sans rien dire, ou l’humiliation serait totale.

— Parce que tu te crois vraiment meilleure,

Servant un règne de cette laideur ?

Tu sais que c'est une grossière erreur,

De suivre les ordres avec ferveur.

Je ne veux rien, hormis ma liberté

Celle de naviguer sans m'arrêter,

De suivre mes envies, émancipée,

De ne jamais quitter mon épousée.

Comme depuis toujours, terne est ta vie,

Enthousiaste et ardente est la mienne.

Tu craches ton venin par jalousie,

Car je te bouscule et je te malmène,

Mais tu sais très bien, tout au fond de toi,

Que la plus comblée de nous deux, c'est moi.

Talia se tait sous les acclamations vivaces de son équipage. Ses yeux brûlent de cette liberté qui la dévore, de ce besoin jamais satisfait de parcourir mers et océans, indépendante et sans attaches. La corsaire affronte son regard sans fléchir. Elles sont l’opposé l’une de l’autre, et ce n’est pas ce genre de discours qui fera changer Seraphina d’avis.

— Berce toi donc de tes illusions, 

Ta sottise n'est que délusion.

Ma vie, à moi, a au moins un vrai sens,

De mon pays, je tire ma puissance, 

Ce que tu nommes mon obéissance

Est le témoin de ta méconnaissance.

Je tire toute ma magnificence,

À travers – du roi – ma reconnaissance.

Je gratifie service et loyauté

À la royauté qui m'a chapeautée

Depuis mes premières années de mer.

Mon si grand bonheur n'a rien de lunaire !

Un long silence plane à la suite de cette tirade enflammée. Plus personne ne bouge sur le pont et les deux ennemies s’affrontent du regard.

Puis, à la surprise générale, elles éclatent de rire. L’animosité palpable entre elles est retombée pour laisser place à une sorte d’étrange complicité. Talia s’approche plus encore de sa prisonnière, un sourire malicieux aux lèvres.

— Jolie partie ! Tu as fort bien lutté,

Mais cette fois c'est moi qui ai gagné !

Je l'admets, tu n'as pas démérité,

Même si vois-tu, je t'ai capturée

Avec une claire facilité.

J'espère que t'en es point dépitée !

Cela fait si longtemps, qu’elles jouent au chat et à la souris, qu’elles se pourchassent l’une l’autre sur cet immense océan inconstant. C’est comme un jeu entre elles, une danse qui ne peut se poursuivre seule.

— Je t'accorde cet exploit avec grâce,

Mais prends garde ! Car ton heure de gloire

Prendra vite fin, petite rascasse.

Viendront alors mon temps et tes déboires,

Et je te déroberai la victoire !

Comme dit notre proverbe, diva,

À vice-versa As rêve, ci-va.

Si les pirates de Talia sourient avec bonhomie, les plus jeunes hommes de la capitaine au service du roi tirent la grimace. Les anciens rient des nouveaux matelots – en se renfrognant eux aussi – ne savent-ils donc pas que dans la célèbre poursuite qui oppose Talia et Seraphina se cache toujours un revirement de situation ?

Les deux rivales se dévisagent avec intensité et, contre toute attente – ou peut-être pas – Talia embrasse fougueusement sa prisonnière.

Entre regards éberlués et soupirs exaspérés, sur le pont, se murmure la vérité : leur co-dépendance est aussi flamboyante que leur passion !

 

Et lorsqu’elles se séparent, elles sont prêtes à reprendre leur course effrénée sur l’océan.

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